Des élections à haut risque en Turquie

À quelques semaines des élections municipales, prévues le 31 mars en Turquie, le régime « tout puissant » du Recep Tayyip Erdogan est déjà dans le tourment, malgré les inégalités écrasantes dans la campagne électorale.

Trois forces s’affrontent aux élections ; d’une part la coalition du parti d’Erdogan AKP avec le parti ultranationaliste MHP, d’autre part la coalition entre le parti kémaliste CHP qui se dit « social-démocrate » et  IYI Parti, créé par des dissidents du MHP. La troisième campagne est menée par le parti démocratique des peuples (HDP), composé de forces sociales, politiques, écologistes, féministes et représentants des minorités.

UNE CAMPAGNE BRUTALE, INJUSTE, INÉGALE...

Mais, ils n’ont pas tous les mêmes moyens. Le président turc est omniprésent partout. Il est sur tous les écrans. Il a tous les moyens pour mener sa campagne électorale avec en sa possession les fonds publiques, une armée de médias, la police, la justice et l’armée.  En bref, il utilise la police, la justice, les médias et même ses partisans pour intimider ses opposants, notamment les Kurdes. Nous sommes face à un président qui a monopolisé le pouvoir, la parole, la liberté d’expression et les médias, transformant déjà le pays en une prison à ciel ouvert. Et ce n’est pas tout.  Les menaces, les arrestations, les campagnes d’intimidation se multiplient. Il s’agit d’un « président » qui vise tout le monde, pas seulement des partis politiques. S’il voit la moindre critique contre lui, qui que soit l’auteur ; un berger, un journaliste, un travailleur de textile, un commerçant, une féministe, un écologiste, un imam ou un internaute, il le menace. Et le lendemain, les policiers se pointent devant la porte de cette personne. Il traque les gens dans la rue, dans les maisons, sur les réseaux sociaux pour leur imposer la soumission. 

DES AFFICHES INTERDITES

Plus le jour de vote s’approche plus l’arrestation des électeurs, de militants et de dirigeants du HDP se multiplie. Il ne se passe pas un jour sans qu’il y ait de nouvelles arrestations. Même le drapeau du ce parti politique fait l’objet des arrestations, comme l’arrestation de quatre personnes le 12 mars dernier dans la province kurde de Van, pour avoir accroché le drapeau du HDP. 

Une affiche électorale du HDP demandant la paix avec des mots en kurde « Li dijî şer aşitî » (la paix contre la guerre) dans le cadre de la campagne électorale a été également interdite le 14 mars par un tribunal de la province d’Urfa. La justice turque a ordonné la saisie de toutes ces affiches. Le 15 mars, une autre affiche du HDP a été interdite dans la province de Dersim, pour une raison tragi-comique. Le mot « mao » dans le slogan « Yê Mao »  (C’est à nous) en langue kurde dans la dialecte kirmancki, en référence aux mairie confisquées, a été traduit comme « maoïste » par les autorités.

TOUS LES ÉCRANS TV FERMÉS AU PARTI HDP

Aucune place non plus dans les médias pour le HDP et ses candidats, mais tous les écrans TV, les pages de journaux et les émissions de radio sont ouverts 24h/24h pour calomnier ou intimider ce parti et ses électeurs. Le 24 mars, le HDP a annoncé sur les réseaux sociaux le refus sans motif de toutes les chaînes de télévision pour la diffusion de son spot électoral de 37 secondes dans lequel il parle de l’espoir et appelle à voter pour démocratie. Selon un journal turc, la chaîne publique TRT a accordé environ 50 heures d’informations en faveur de l’AKP, le parti au pouvoir d’Erdogan et « zéro » critique visant ce même parti, au cours du mois de février. Accordant seulement quelques heures pour la coalition CHP/IYI Parti, cette chaîne de télé soi-disant publique n’a donné aucune information en faveur du HDP.

LA RÉSISTANCE DES KURDES 

Malgré les interdictions et l’arrestation des milliers de membres de ce parti, dont des maires, parlementaires, coprésidents, dirigeants à tout niveau, le HDP affirme sa détermination à récupérer ses mairies et mettre fin au fascisme d’Erdogan. Pour rappel ; le HDP gérait 102 municipalités lorsque le président turc a décrété l’état d’urgence en 2016. Au moins 96 maires HDP ont été destitués par le gouvernement, avant d’être remplacés par des « kayyums » (administrateurs). La majorité des maires kurdes ont été emprisonnés. Aujourd’hui une cinquantaine d’entre eux sont toujours en prison. Le président turc a récemment menacé de nommer à nouveau des «kayyums» si le HDP remportait des mairies lors des élections prochaines.

ERDOGAN A-T-IL ATTEINT SES LIMITES ?

Il n’y a pas de sondages crédibles en Turquie pour pouvoir parler de l’orientation des votes, mais de nombreuses indications montrent la chute du soutien au président turc ; une économie en crise profonde, le grondement de la colère au sein de la société, l’isolement sur la scène internationale malgré la complicité de certaines capitales européennes, l’échec de la complicité du régime Erdogan avec les djihadistes de Daech et d’Al Nosra en Syrie, l’échec de sa politique pour écraser le mouvement kurde dans son ensemble que ce soit politique ou armé malgré des massacres et des crimes de guerre systématiques, la généralisation de la corruption à tous les niveaux…

Jusque là, tout le processus menant aux élections a été frauduleux, injuste, inégal et antidémocratique. On ignore encore quel sera le niveau de la fraude lors des élections, mais il y aura bel et bien des fraudes par tous les moyens. Ce qui est certain, ces élections sont importantes pour toutes les parties. Elles signifient à la fois l’espoir de sortir du fascisme et la consolidation du fascisme.

UN AVENIR INCERTAIN

Quels que soient les résultats des élections municipales, un avenir incertain attend la Turquie. Le choix reste cependant ouvert : la démocratie ou le fascisme et à terme, l’éclatement. Si le parti au pouvoir gagne haut la main les élections, la Turquie risque de s’enfoncer de plus en plus dans la crise politique, économique et sociale ; si, au contraire, les résultats sont un échec pour le parti au pouvoir, le risque de l’aggravation de la crise continuera d’exister. Tous les scénarios sont possibles : le renforcement de la polarisation, une guerre civile, une répression sauvage, l’affaiblissement d’Erdogan avec des conséquences comme la fuite de son entourage et la formation de nouveaux partis politiques par des dissidents de l’AKP,  l’accélération des évènements qui pourraient se solder par la chute du régime, un processus de transition douce ou douloureuse vers la démocratie, etc.

POSSIBILITÉ D’UN COUP FATAL À ERDOGAN 

Dans ces élections, les résultats ne suffiront pas pour déclarer le gagnant. Erdogan résistera, car il a beaucoup à perdre, les dégâts qu’il a commis sont incommensurables, ses crimes sont innombrables. L’opposition démocratique à l’initiative des Kurdes résistera aussi avec une détermination sans faille. En dépit des pratiques fascisantes, le « tout puissant » n’a pas réussi à briser la résistance du mouvement politique kurde,  alors qu’il a tout fait pour faire disparaître le HDP dans la vie politique et dans les mémoires.  L’avenir de la Turquie sera alors déterminé à l’issue de la lutte pour la démocratie. Et ces élections quant à elles pourraient donner un coup de pouce qui pourrait être fatal pour Erdogan et son règne.

Maxime Azadi

-À quoi servent les élections en Turquie ?

-En Turquie, les médias nuisent à la démocratie

 

 

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