Vincent Lindon: chronique d’un déménagement philosophico-cinématographique

Lindon, c’est « un type » dans tous les sens du terme. Celui qu’on pourrait choisir sans trop hésiter comme voisin de palier, voire comme ami si l’occasion se présentait. Le cliché du «type bien », en somme. Mais c’est aussi une présence à l’écran, un type d’acteur bien particulier. Et quand les deux aspects fusionnent sous vos yeux, cela donne envie de décrire ce moment et d’écrire à ce type.

Monsieur Lindon, bonjour.

Sans aucun doute possible, je fais partie de la masse indistincte de ces gens que vous ne connaissez pas mais qui en tant qu’amateurs -plus ou moins éclairés- de cinéma apprécie depuis longtemps votre travail d’acteur.

Je dois tout de même vous avouer que je serai bien incapable de restituer fidèlement une bonne partie de votre imposante filmographie. Mais certains de vos rôles, de vos apparitions sur grand écran m’ont indéniablement marqué au cours de ma propre « carrière » de cinéphile.

Je citerai au gré de mes de mes souvenirs vos rôles dans « Mea Culpa », « Ma Petite Entreprise » ou bien encore dans « La Crise » ou « La Haine ». Bien qu’édulcoré par le temps, je garde de ces films un souvenir qui me renvoie un flot conséquent d’images et d’impressions.

Et au milieu de ce flux, un point commun ressenti dans chacun de vos rôles que vous avez endossés : l’intrication d’une forte présence, presque massive et d’une indéfectible fragilité. A chaque fois, j’ai vu chez vous ce double visage que vous incarnez selon moi avec grand talent et qui constitue à mes yeux votre marque de fabrique. Mais je suis persuadé que je ne vous apprends rien, que vous savez déjà parfaitement tout cela et depuis bien longtemps.

Donc, je passerai sans autre fastidieux et inutile préambule à ce qui m’amène à m’adresser à vous de manière aussi personnelle, presque sur ce ton de la confidence qui réunirait deux amis de longue date se retrouvant après s’être depuis longtemps perdus de vue. Tout cela alors que -comme je l’ai dit  nous ne nous connaissons absolument pas, sauf à considérer notre relation par écran de cinéma interposé.

En fait, l’idée de m’adresser ainsi à vous est partie d’un événement très récent et qui lui pour le coup vous concerne en première ligne. Il s’agit de la séquence vidéo que Média part vous a proposé d’enregistrer puise mise en ligne sur le site du journal le 6 mai: ‘Un appel de Vincent Lindon: «Comment ce pays si riche…»’.[1]

Tout d’abord et sans vouloir égratigner votre modestie, sachez que, de manière assez inhabituelle pour moi, cette même séquence vidéo m’est parvenue grâce à la magie d’internet quelques jours plus tard par des personnes de mon entourage aux horizons très différents ; elles ne se connaissent pas forcément mais ont dû en apprécier la qualité et/ou faire l’hypothèse que cela allait retenir mon attention. Ce qui fut le cas.

Cependant, même si la tentation de le faire fût forte pour moi, ce n’est ni du contenu ni des implications de votre intervention dont il sera question ici.

Non. C’est de toute autre chose que je voudrai ici parler avec vous.

C’est de la sensation qui m’a immédiatement frappé, happé et ce dès les premières fractions de secondes de votre enregistrement. Une sensation qui ne m’a plus quitté jusqu’au terme de votre enregistrement et même bien au-delà de votre interruption de l’image et du son.

De manière quasi-instantanée, j’ai associé en effet ce que je voyais de et autour de vous, ce que j’entendais de vous à cet instant avec ce que j’avais vu, entendu et perçu lorsque j’avais été spectateur d’ un autre de vos films réalisé bien des années auparavant.

J’évoque, et je suppose que vous l’avez immédiatement compris, du rôle et du personnage que vous incarnez dans le film  « Pater » …

Je dois vous avouer qu’à l’écoute de votre intervention mon esprit a eu un mal fou à faire la part des choses. Il me fallait en effet essayer de me détacher, de me défaire de ce que ma mémoire avait gardé comme souvenirs de votre prestation filmique de 2011 avec ce qui surgissait là devant moi assez brutalement en 2020…

A posteriori, j’ai à l’esprit que durant la vingtaine de minutes que dure votre monologue, je ne suis absolument pas arrivé à me débarrasser de cette image dupliquée de vous. Mais Vincent, franchement, vous y avez mis du vôtre… si je peux m’exprimer maintenant un peu plus familièrement avec vous…

C’est ce que je tenterai ici de décrire et de vous reporter même si j’aurais probablement besoin d’autres développements pour analyser encore plus finement cette double expérience filmique. Et il est fort possible que d’autres que moi et avant moi se sont déjà chargés de vous faire part de ce parallèle finalement si frappant par son évidence. Peut-être d’ailleurs avez-vous été le premier à en être conscient… Je vous laisse bien entendu entière liberté pour répondre à ma présente hypothèse.

Quoi qu’il en soit, voilà ce que je peux d’ores et déjà modestement vous proposer.

D’un côté :

- un décor (votre pièce de travail à votre domicile avec tout le mobilier qui vous entoure) [2] ;

- une mise en scène (l’origine, les motivations, les intentions que vous avez données à votre discours) ;

- des acteurs (vous, l’individu Vincent Lindon, seul et unique à être visible à l’écran mais aussi les journalistes de Médiapart[3] totalement invisibles eux durant l’enregistrement mais dont on sent le rôle capital qu’ils ont joué dans votre mise en situation) ;

 - des paroles (les vôtres, celles du « citoyen » comme vous le dîtes vous-même -je crois- à un moment donné) ;

- un texte lu (les quelques feuillets que vous égrenez avec ce léger tremblement qui vous est si caractéristique dans la voix mais aussi dans les mains) ;

- une voix (la vôtre et seulement la vôtre tout au long des 19 minutes et 35 secondes que dure la vidéo) ;

- une situation (la crise sanitaire liée à l’épidémie du Coronavirus qui sévit en France et dans le monde depuis quelques mois et l’analyse multimodale que vous en faîtes);

- un discours et tous les éléments de rhétorique pouvant lui y être associé (le discours que vous prononcez et que vous adressez à votre audience ? à la France ? au monde ?, les critiques que vous émettez, les hypothèses, les craintes, les espoirs que vous formulez etc…)

- une présence, un style (les vôtres avec vous comme unique figurant face à l’écran de votre ordinateur).

De l’autre :

Je dirais sans trop d’hésitations que nous retrouvons de façon assez stupéfiante toutes ces briques à l’identique mais cette fois-ci dans « Pater », la fiction d’Alain Cavalier. Et ce près de 10  ans avant cette intervention en votre nom propre.

J’ai estimé qu’il me serait pour l’instant un peu fastidieux de dresser un tableau avec toutes ces analogies, ces identités (in)formelles que l’on relève entre les deux « tableaux ». Et j’utilise à escient cette image picturale. Cela pourrait finalement être drôle. Mais permettez-moi de mettre cette tache temporairement de côté.

J’aimerai plutôt simplement mettre quelques mots sur cette similarité, cette proximité à quasiment une décennie de distance qui m’a tant fasciné et qui a suscité cette présente adresse faite à votre attention. Accompagnée de nombreuses réflexions qui me sont venues à l’esprit, aux lisières des domaines que j’affectionne particulièrement : la philosophie et le cinéma.

Au cœur de tout cela, c’est selon moi la fonction de « mise en abyme » que votre intervention récente fait selon moi ressurgir et la frontière entre « le réel » et « la fiction ».

Pour illustrer ces derniers propos, j’aurais à ce sujet et en guise de conclusion bien partielle un ensemble hétérogène, un beau bric-à-brac pas forcément très ordonné de questions, de remarques et d’hypothèses autant destinées à votre intention qu’à la mienne. Je me propose de vous les soumettre ci-dessous en espérant qu’elles susciteront quelques éléments de réponse de votre part.

Pour fluidifier mon écriture, je désignerai par « Médiapart » comme un grand ensemble de ce qui touche de près ou de loin à la séquence filmique de ce mois de mai 2020 et « Pater » l’ensemble de tout ce qui relève de l’œuvre cinématographique éponyme.

- « Pater » a-t’il interféré  pour tout ou partie avec « Médiapart » ? / Est-ce que l’œuvre de fiction de 2011 a préparé le terrain pour jaillir dans le réel de 2020 ?/ Est-ce que l’individu V.L de « Médiapart » s’est servi de l’expérience de l’acteur V.L de « Pater » ?

- S’il n’y avait pas eu « Pater », « Médiapart » aurait-il eu tout de même lieu ?

- Est-il d’ailleurs possible que V.L n’ait pas eu à l’esprit la coexistence de ces deux objets audio-visuels? Je peux dire cette question autrement : L’écho entre ces deux événements serait-il totalement contingent ? Relèverait-il d’une dimension inconsciente de la part de l’individu V.L ? 

- L’individu V.L aurait-il l’envie de se lancer en politique comme son personnage filmique ?

- Comment juger des propos du candidat fictionnel (« Pater ») et du vrai citoyen (« Mediapart ») ? De leur sincérité ? De leur effectivité ?

- Quelle est la part de l’ « espace réel »[4] associé à « Mediapart » confronté à « l’espace fictionnel » de « Pater » ? Comment articuler ces deux objets désignés ? Un lieu de répétition générale de l’un pour l’autre ? Un théâtre spectral parsemé de miroirs, de reflets ou V.L a évolué à son gré ?

(…)

Il vaut probablement mieux que je m’arrête là. Autant pour votre intégrité psychique que pour la mienne, d’ailleurs... ! 

J’espère sincèrement que vous trouverez quelque chose à glaner dans ce texte qui me semble au final un peu brouillon.

J’espère également que vous me pardonnerez par avance son aspect spontané et donc pas toujours  suffisamment argumenté.

Mais cela ne retire rien au plaisir que j’ai eu à l’écrire.

Peut-être en tirerez-vous aussi un peu de plaisir à le lire…Et ce sera alors déjà pas mal pour moi !

Sur ce, je vous souhaite une très bonne continuation. Portez-vous bien. Avec la secrète envie de poursuivre ce travail avec vous… Cordialement.

Maxime CHECINSKI

Ps : Je tiens à remercier sincèrement l'équipe Médiapart qui a bien voulu relayer ce texte alors que rien ne les y obligeait.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=EdZBZUN2t-4 

[2] En tous cas, c’est comme cela que j’ai reçu les premières images du tournage.

[3] Je me suis tout de même aperçu que deux techniciens sont crédités à la réalisation de cet enregistrement.

[4] Comme ma 1ère note l’avait un peu annoncé, s’agissait-il bien de votre domicile, de votre bureau, de votre ordinateur ? Cela reste des éléments inconnus mais cela m’importe peu et ne change rien à ma perception.

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