Dans « Le crépuscule d’une époque », Frédéric Lordon prône la sortie de l’euro comme solution aux maux de la Grèce. Le principal axe de son développement consiste à souligner l’échec (avéré) de l’union monétaire et des politiques d’austérité mises en pratique par les conservateurs et les sociaux-démocrates. Quelle est, selon Lordon, l’explication de ce considérable ratage dont la Grèce fournit un miroir grossissant (chômage, appauvrissement et endettement massifs) ? Il s’agit d’un échec intellectuel. En fait, pour le citer, d’« une des plus colossales erreurs de politique économique de l’histoire », d’une « faillite intellectuelle écrasante », d’une manifestation d’un certain « autisme », d’un « aveuglement idéologique ». Il y aurait donc une aberration dans l’agenda néolibéral, à l’instar de celle qui fut révélée dans les modélisations du FMI, que le journalisme de marché aurait de plus en plus de peine à masquer. Tout se passe comme si, pour Lordon, les néolibéraux se trompaient, polissant depuis des décennies des modèles théoriques abstrus (c’est la fameuse « malfaçon » que constitue l’euro selon lui, également qualifiée plus loin de « mauvaise idée »). Peut-être cette approche en termes « d’erreur » paraîtra-t-elle un peu courte à ceux qui pensent le monde social en termes de lutte des classes. Car si les élites financières implémentent partout des politiques d’austérité avec la complicité du personnel politique, ce n’est pas à l’issue d’une gymnastique intellectuelle – fût-elle erronée. C’est tout simplement pour réaliser des profits. De fait, malgré la compression du PIB européen, le nombre de milliardaires et le montant de leurs actifs ont pu croître fortement. C’est ainsi que le volume des dividendes versés aux actionnaires français s’est apprécié en raison inverse du taux d’emploi constaté dans le pays. Faut-il voir une « erreur » dans ces thérapies de choc néolibérales mises en place par ceux à qui elles profitent ?

Le point est que Lordon accorde une place centrale aux modélisations théoriques ainsi qu’à leurs concepteurs, les intellectuels. Ainsi, s’agissant de l’impasse européenne actuelle, il faudrait en chercher la cause dans l’application de cette « construction symbolique de longue période » qu’est l’ordo-libéralisme allemand. L’auteur ajoute ici les linéaments d’une explication historico-culturaliste : il y aurait une préférence allemande pour la stabilité monétaire qui serait consécutive au traumatisme de l’hyperinflation d’avant-guerre. « Le peuple allemand vit à sa manière la chose monétaire », affirme ainsi l’ethnologue Lordon. Bref : le blocage actuel provient de cette spécificité allemande «  de ne pas vouloir voir enfreintes les règles auxquelles ils tiennent par-dessus tout ». L’intransigeance teutonne, en un mot. Certains pourraient contester que ce qui ressemble furieusement à un stéréotype se trouve hissé au rang de causalité scientifique. Incontestablement, l’auteur accorde aux constructions idéologiques une grande importance explicative. La période actuelle serait par exemple caractérisée par « l’effacement historique » de « l’économicisme ». Tout se passe comme si les enjeux du monde contemporain pouvaient se réduire chez Lordon à des étourderies d’économistes qui ont inversé l’ordre des facteurs. Pour ceux qui, du côté de la « gauche radicale », cherchent à réfléchir sur le cours des choses, cette surestimation criante du rôle du concept dans la genèse des événements historiques porte un nom : l’idéalisme.

On est bien dans l’idéalisme complet quand on fait provenir les profits des capitalistes d’une série d’erreurs et de malfaçons. Le projet néolibéral étant « une mauvaise idée », il s’ensuit que ceux qui le gravent dans le marbre des traités – ici les représentants politiques sociaux-démocrates – forment une « génération d’imbéciles », de « poules », de « pauvres bêtes désorientées ». Chez Lordon, les néolibéraux sont les dindons de la farce intellectuelle. Il semble penser que les représentants politiques ne mènent pas délibérément les politiques qu’ils mènent, comme s’il n’y avait pas, derrière, un projet de classe, celui de permettre à une infime minorité de maximiser son taux de profit. L’analyse qui nous est présentée ne parvient guère à saisir le monde social autrement que comme l’enjeu d’une querelle théorique, oubliant un élément autrement important : la lutte entre groupes sociaux d’intérêt divergent – dans laquelle l’élite néolibérale a en réalité de bonnes raisons de faire ce qu’elle fait. Plutôt qu’à une malfaçon ou à des ministres au QI de poule, ce à quoi nous avons affaire, n’est-ce pas à l’action cohérente d’une classe puissante et de ses « fondés de pouvoir » ?

On pourra objecter qu’il n’y a pas grand intérêt à reprocher à une analyse ouvertement non-marxiste de ne pas être marxiste. Lordon, qui se veut spinoziste, ne vitupère-t-il pas contre cette « catastrophe intellectuelle typique » qu’est « l’économicisme » ? Le problème est que le même se fait fort de répudier les explications qu’il dit « moralistes », « cette pensée indigente qui rapporte tout aux qualités morales des acteurs sans jamais voir ni les structures ni les rapports ». L’enfreinte d’une règle, nous dit-il d’ailleurs, « n’a rien d’une question de morale, c’est une question de structures ». Mais à quoi Lordon sacrifie-t-il si ce n’est à une autre forme de moralisme – le psychologisme –  lorsqu’il fait découler la crise de l’euro de l’intransigeance du « peuple allemand » et de son rapport si particulier à « la chose monétaire » ou de la bêtise insondable du personnel politique ? Où sont les structures et les rapports ? Où sont-ils lorsque, dans un développement passablement ridicule, Lordon explique la crise des années 1930 par le fait que l’économiste A.C. Pigou « a si bien plaidé la cause de l’ajustement par les marchés que Hoover, Brünning et Laval ont dans un bel ensemble précipité leurs économies dans l’effondrement de la Grande Dépression » ? Contradiction béante : pour paraphraser l’auteur, on pourrait diagnostiquer ici une « pensée indigente qui rapporte tout » aux constructions intellectuelles d’un individu « sans jamais voir ni les structures ni les rapports ». Il semble que l’économiste Lordon soit porté à exagérer massivement l’importance de l’intervention des économistes et de leurs travaux conceptuels dans la marche du monde. Il faut dire qu’il en est un : on comprend ce qu’il y a de tentant à majorer l’importance de son propre rôle – et donc à minorer celui des fameuses « structures » (modes de production, groupes sociaux ou institutions). Et c’est ainsi que, des années 1930 à 2015, malgré les promesses « structuralistes » formulées par l’auteur, une histoire économique nous est fournie dont les rapports de force sont littéralement absentés et où tout se trouve au contraire expliqué par les couillonnades d’untel ou d’untel, de sorte que la crise du système capitaliste de 1929 est présentée comme la conséquence des pets de cerveau d’un économiste britannique.

Ces partis-pris idéalistes manifestent une véritable impuissance. La même qui se donne à voir derrière ce long ricanement répétitif et vain que Frédéric Lordon adresse aux économistes, aux hommes politiques et aux journalistes-« perruches ». A quoi riment ces rodomontades, sinon aux moulinets défensifs d’un penseur qui, s’exagérant l’importance de la joute intellectuelle, se tient à distance des luttes concrètes ? Celles, par exemple, acharnées et ô combien importantes, du peuple et du gouvernement grecs ces six derniers mois, que Lordon réduit à de risibles diversions… 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.