Jacques Sapir s'est fendu d'un article d'une grande violence vis-à-vis du secrétaire national du PCF Pierre Laurent. Il lui reproche de "justifier la capitulation de Tsipras" et de ne pas prôner la sortie de l'euro. Ces thèses rencontrent un écho puissant auprès de l'extrême droite. Mais elles sont également relayées par certaines personnes engagées à la gauche de la gauche. Pourtant, Jacques Sapir est de bout en bout étranger au camp progressiste et à la pensée émancipatrice. Confusionnisme, signaux trompeurs en direction de la "gauche radicale" et connivences avec l'extrême droite : pour voir en quoi ce polémiste médiatique est un complice actif de la lepénisation des esprits, il suffit de le lire. 

Les amours de Sapir et de Marine Le Pen

« C'est au lendemain d'un dîner avec l'économiste J. Sapir que Marine Le Pen s'était convaincue de sortir de l'euro », expliquait le journal Sud Ouest. De cette proximité de l'économiste avec l'extrême droite, beaucoup a déjà été révélé dans cet article du site Confusionnisme.info. Déjeuners avec Paul-Marie Coûteaux, colloques avec Nigel Farage : l'économiste ne nie pas être proche de la sensibilité nationale-souverainiste. On comprend dès lors qu'il s'en prenne sans ménagement au PCF. Ce qui pourrait passer pour un salutaire esprit critique est toutefois purement unilatéral : inutile en effet de chercher le moindre billet de Sapir s'en prenant à Marine Le Pen ou à une quelconque autre figure de l'extrême droite française ou européenne. Ses coups, il les réserve à ceux qui sont engagés, aux côtés de Syriza ou de Podemos, à se battre au sein de l'euro contre tous les Schaüble qui veulent revenir au statu quo ante

Les faits sont là : il y a un an, un proche collaborateur de Jacques Sapir est devenu le conseiller économique de Marine Le Pen. Loin de le désavouer, Sapir jubile : « Je préfère qu'il y ait des gens comme lui chez Marine Le Pen plutôt que d'autres. Je ne lui enlève absolument pas ma confiance. Nous nous connaissons depuis plusieurs années. Nous avons travaillé ensemble et il a toujours été d'une honnêteté rigoureuse. » Mais comme il convient de ne pas totalement se couper de la gauche radicale, Sapir ajoute : « C'est quelqu'un d'une grande valeur mais il aurait mieux fait d'apporter ses travaux au Front de gauche…». La ficelle est grosse. Cette manoeuvre habile pour ne pas rallier trop ouvertement le Front National vise à se protéger : car de l'aveu même de Sapir, rejoindre le FN « risque de lui coller à la peau et de le barrer dans sa carrière personnelle. Cela est très mal vu dans les milieux universitaires. »

Conspirationnisme et mises au point de la gauche

Donnant parfois dans le conspirationnisme, Sapir a été épinglé pour avoir relayé les "tuyaux percés" de Thierry Meyssan, le proche de Bachar El-Assad qui s'est rendu célèbre pour avoir nié qu'un attentat ait eu lieu le 11 septembre 2001. Une preuve de plus des engagements ambigus de Sapir avancée par le site Conspiracy watch.

De fait, on aura du mal à expliquer que Jacques Sapir n'adhère pas au discours de la droite dure. Sur twitter, il relaie par exemple une déclaration qui tente d'innocenter l'extrême droite du meurtre de Brahim Bouarram : 

Face à ces constats, la gauche a réagi. Comme Sapir se dit proche du "Front de Gauche", le Parti de Gauche a pris ses distances : « Plusieurs fois, Marine Le Pen a cité Jacques Sapir... Il aurait pu au moins prendre ses distances », a-t-on ainsi déploré au PG, comme le rappelle cet article du Point. Mieux, l'élu grenoblois PG Alan Confesson s'est montré très clair : 

Anticommunisme viscéral et irrationnel

Mais Sapir n'apprécie pas les mises au point venues de la gauche. Comme le premier soralien venu, il n'hésite pas à utiliser la reductio ad stalinum et l'invective face à ses contradicteurs de gauche : 

Vous pouvez sortir quelqu'un du stalinisme, mais plus difficilement extraire le stalinisme de quelqu'un... https://t.co/gan5PBdtIz

— Jacques Sapir (@russeurope) 26 Juillet 2015

C'est que, fils du psychanalyste Michel Sapir exclu du PCF thorézien des années 1950, Sapir voit des staliniens partout. Dans ce démêlé intime avec son histoire familale, toute rationalité s'absente et les mensonges pleuvent. Jacques Sapir prétend ainsi que le PCF est "dépendant du PS" pour obtenir des députés, ce qui est strictement contraire à la vérité (le PS a fait battre 10 députés PCF ou apparentés en 2012 et le PCF s'est présenté partout contre le PS comme à son habitude). Inculture politique ou mensonge ?

@Lloyd__Hopkins @lemondegronde Il me semble que le PCF est aujourd'hui bien plus dépendant du PS pour conserver des députés

— Jacques Sapir (@russeurope) 25 Juillet 2015

Dénoncer les pauvres et l'assistanat

Un lecteur intermittent pourrait certes douter des préférences politiques de Jacques Sapir tant celui-ci cherche à les obscurcir. Mais là où son ADN droitier est mis en pleine lumière, c'est lorsqu'il adopte un discours de classe, fustigeant les assistés avec les mêmes mots qu'un Jean-François Copé ou qu'un Jean-Marie Le Pen. Un extrait récent de son blog a ainsi été remarqué par un blog d'économie internationale

Et oui, pour Sapir comme pour le Front National, "certaines catégories de la population" reçoivent trop d'aides (!), ce qui entraine "des effets pervers" et "une désincitation au travail légal". Le Medef applaudit. Quelle personne sincèrement de gauche peut cautionner ce lieu commun du sottisier néolibéral ? Tolérera-t-on encore longtemps qu'un économiste capable de telles énormités puisse entretenir le doute sur ses intentions réelles et prétendre "conseiller" le Front de Gauche ? 

Sortir de l'euro ? 

Le débat sur l'euro est légitime à gauche. On trouvera du reste ici un article solide déployant une perspective communiste sur l'euro et la politique monétaire. Mais ce n'est pas en accusant Alexis Tsipras ou Pierre Laurent de "mensonges" et de "trahisons" qu'un dialogue honnête pourra avoir lieu. Que les nationalistes et les xénophobes soutiennent massivement Sapir et sa prose anticommuniste est dans l'ordre des choses. Ce qui ne l'est pas en revanche, c'est que certains qui se revendiquent de la gauche puissent accorder à Sapir non seulement le moindre crédit politique, mais encore le bénéfice du doute. Le doute n'est plus permis, les écrits sont là : Jacques Sapir c'est le confusionnisme, le conspirationnisme, et c'est la droite, rien que la droite, la droite très à droite. 

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