La stratégie de communication du gouvernement vis-à-vis du mouvement de protestation contre les projets de méga-bassines dans les Deux-Sèvres, qui s’est employé à focaliser l’attention sur les violences, s’est retournée contre lui. Dans un contexte de répression démesurée de l’opposition à la réforme des retraites, les violences qui méritent d’être condamnées sont les violences policières. L’opinion publique l’a bien compris, et de plus en plus de personnes sont convaincues que dans les champs de Sainte-Soline comme dans les rues de nos villes, l’intransigeance d’un État sourd aux revendications est une des sources de cette violence.
Pourtant la machine médiatique s’est enrayée et tourne en boucle. Pourquoi la police s’est-t-elle opposée à l’évacuation d’un blessé par le SAMU ? La violence d’État est-elle légitime ? Comment le gouvernement justifie-t-il une telle répression ? Autant de questions qui, si elles sont essentielles pour dénoncer le tournant autoritaire que nous vivons, éclipsent les motivations réelles des militant·es écologistes.
Des alternatives aux méga-bassines
Loin de l’image des casseur·euses dénué.es de toute opinion politique véhiculée par Darmanin et sa bande dans le but de mieux justifier les mesures liberticides telle la dissolution des Soulèvements de la terre, les manifestant·es proposent une autre agriculture, et dénoncent un projet agroindustriel symptomatique des logiques de prédation capitaliste.
Dans ce territoire que des décennies d’agriculture ont délibérément asséché pour drainer les champs inondés du printemps et pouvoir y planter plus précocement, il est possible de rendre les sols perméables à nouveau par la pratique d’une autre agriculture, moins gourmande en eau. Restaurons le bocage, replantons des haies, repensons nos assolements et adaptons nos cultures afin de faire face aux sécheresses. C’est ce qu’ont voulu prôner certain·es militant·es resté·es dans l’ombre des caméras, qui ont planté 300 m de haies aux alentours de la bassine de Sainte-Soline, en marge des affrontements.
Déclinaisons des postures militantes
Ce geste simple, presque anodin, est pourtant chargé de sens. Analysé au prisme des modalités de l’action collective, il s’inscrit dans une volonté de proposer des actions « positives », d’entamer la construction d’un monde que d’autres veulent voir bâti sur les ruines de l’ancien. Détruire pour mieux reconstruire, ou construire ici et maintenant, ces deux logiques qui coexistent dans les milieux militants écologistes, se sont exprimées à Sainte- Soline.
On peut adjoindre à ce répertoire d’action, une présence institutionnelle manifestée en la personne de la député LFI Clémence Guetté ou du député européen EELV Benoit Biteau, brandissant leurs écharpes face aux quads de la police avant de disparaitre dans les nuages de gaz. Et c’est peut-être la force de ce mouvement dont les voiles sont gonflées par l’urgence climatique, autant que par la crise sociale muée en crise démocratique, que cette capacité à multiplier les postures, décliner les formes de la contestation, sans rien enlever à leur radicalité puisqu’elles visent toujours les logiques systémiques.
Un système agroindustriel néfaste
Ce mouvement protéiforme dénonce un engrenage mortifère. Notre système agricole débridé, dopé par les aides européennes de la Politique Agricole Commune (PAC), qui subventionnent les exploitations « à l’hectare », et non pas en fonction des actifs, encourage la centralisation des exploitations. Elle-même entretient les logiques de rentabilité à tout prix, qui impliquent la recherche d’une productivité acquise au cout d’immenses parcelles en monocultures, de méga-bassines et de méthaniseurs géants, de pesticides et d’engrais chimiques. Les céréales ainsi produites sont alors livrées à la concurrence internationale, par la multiplication des traités de libre-échange, qui dérégulent le marché mondial.
Ainsi en 2020 la France exportait-elle pour 6 milliards d’euros de céréales quand elle importait près de 11 milliards d’euros de fruits et légumes. Ainsi l’insatiable appétit des méthaniseurs qui prolifèrent de manière dérégulée conduit-il à la mise en culture de terres auparavant destinées à l’alimentation. Ainsi essaiment les projets de bassines, sacrifiant aux intérêts particuliers d’une poignée de grand·es exploitant·es l’accès équitable à ce bien commun qu’est l’eau. Ainsi, en définitive, l’ensemble de ce système agroindustriel ouvert au libéralisme s’autoentretient-il, motivé par la seule loi du profit et aveugle aux problématiques écologiques et sociales dont il est la cause.
Une autre agriculture est possible
C’est donc tout un monde que combattent les opposant·es aux méga-bassines, celui de l’agro-industrie soumise aux lois du marché. Il existe pourtant une autre agriculture, défendue notamment par la Confédération paysanne, syndicat d’agriculteurs qui a contribué à l’organisation de la mobilisation. Elle défend une agriculture paysanne, qui vise à une meilleure répartition du travail, dans de plus petites fermes soucieuses de l’humain et du vivant.
Elle prône un retour au local et un renforcement du lien social paysan, en même temps que l’autonomisation des fermes vis-à-vis des fournisseurs de semences et leur indépendance aux aides financières. Elle veut améliorer la qualité de nos productions agricoles par la promotion d’une production plus transparente et d’une alimentation plus saine. Enfin, une telle agriculture prétend garantir la fertilité des sols sur le long terme, tout en préservant les ressources et les milieux naturels. C’est donc un projet ambitieux que défend le syndicat, qui entend le mener à bien par la revalorisation du travail de la terre.
Voilà donc l’alternative, qui ne laisse pas de place au doute. A l’heure où l’on fait face à des défis environnementaux sans précédents, notre choix en matière de politique agricole semble déterminant. Aussi, les luttes de Sainte-Soline, et toutes celles qui essaiment sur l’ensemble du territoire contre les projets agroindustriels sont autant de sirènes d’alarme. Nous devons les entendre et ne pas laisser le fracas des grenades étouffer leur chant.