Élection présidentielle: garde-à-vous !

Le pouvoir nous interpelle. Il faut répondre présent, pourtant, l'envie n'y est plus. Comme Brassens le jour du 14 juillet, on resterait bien dans notre lit douillet. Non par renoncement mais par choix.

Nous devons être de plus en plus nombreux à refuser le choix du non choix, celui d'une alternance gouvernementale sans alternative. Le refus de répondre présent à l'injonction électorale n'est pas uniquement lié à l'absence de perspective de changement, il est davantage corrélé au refus d'apporter une légitimité à une démoKratie représentative formelle fondée sur l'isolement et la séparation. Au nom du suffrage universel se substitue le pouvoir légal au pouvoir légitime, comme l'avait très bien noté Jean-Paul Sartre1. Atomisé par le vote, on valide le régime démocratique qui ne validera pas nos occupations et nos manifs, qu'il taxera « d’attroupement illégal. »

L'abstention n'objecte donc pas nécessairement la démocratie dans toutes ses formes, elle refuse la démocratie instituée en tant que régime, car ce régime est celui de la société spectaculaire marchande qui traverse et configure les échéances électorales. Jean-Paul Sartre est revenu sur l'aspect historique pour forger sa réflexion sur les élections. En 1848, précise t-il, « on crut voir s’opposer à une Chambre élue au suffrage universel reconquis, un pouvoir ouvrier qui s’était constitué dans la rue et dans les Ateliers nationaux. On sait le dénouement en mai-juin 1848, la légalité massacre la légitimité. En face de la légitime Commune de Paris, la très légale Assemblée de Bordeaux transférée à Versailles n’eut qu’à imiter cet exemple.

A la fin du siècle dernier et au début de celui-ci les choses parurent changer : on reconnut aux ouvriers le droit de grève, les organisations syndicales furent tolérées. Mais les présidents du Conseil, chefs de la légalité, ne supportaient pas les poussées intermittentes du pouvoir populaire. Clemenceau, en particulier se signala comme briseur de grèves. » Dans un monde capitaliste fondé sur la séparation, l'histoire sociale nous rappelle que le pouvoir légal est en guerre contre le pouvoir légitime, dévalorisé par les mots et domestiqué par la matraque de ceux qui répriment. La paralysie de l'histoire et de la mémoire effectuée par le spectacle marchand oblitère ces séparations et ces attaques, brouillant les pistes entre le vrai et le faux, la légalité et la légitimité, censées se superposer.

En revanche, bien que le Capital puisse s’accommoder de la dictature comme de la légalité démocratique, il reste par nature illégitime car il repose sur une accumulation de richesse qu'il soutire au travail d'autrui. Lorsqu'il s'accumule, le Capital se naturalise, fabriquant encore de la désolation et de l'argent, des images et des spectateurs. Le spectacle « est le capital à un tel degré d'accumulation qu'il devient image»2. Il est l'autre face de l'argent nous dit Debord. Le spectacle recouvre l'ensemble de la vie sociale. C'est ce qui le caractérise. Il implique un rapport social entre les personnes médiatisé par les images.

On ne sait plus, pris dans la prolifération des images, qui de lui ou de la marchandise est venu le premier, car si l'image et la communication sont l'entremetteur obligé des produits, la communication et les images deviennent eux-mêmes marchandises. Une forme toujours recommencée qui modèle une grande partie de la vie sociale. En raison de cette colonisation marchande, on ne peut plus dissocier entre le langage commercial et iconographique, entre celui des élections et de la société marchande ; ce qui réduit énormément le potentiel émancipateur d'une élection. Sous des modalités différentes, ce sont les mêmes codes, les mêmes finalités et le même temps. Le temps-électoral comme le temps-marchandise se définissent sur le temps court.

Aujourd'hui, par exemple, on ne fonde plus de Parti ;« on lance des mouvements », comme l'analyse très finement Usul. Ces membres, tel un capital, entrent, sortent, reviennent. Le mouvement « se crée et disparaît au rythme des mouvements de capitaux de sympathies et des élections. »3 Pas de place pour le temps long. On regarde l'écran médiatique-étatique. On écoute les experts économiques. On rentre dans le cadre établi par les journalistes. On s'intéresse à l'audimat et aux chiffres d'affaires de la chaîne. Très peu aux idées...s'opère une baisse tendancielle de la valeur d'usage, seule l'opinion publique et les sondages valident ou non de l'intérêt d'une chaîne ou d'un candidat médiatique, tout comme le retour sur placement fait, en définitive, la valeur d'un titre financier. Au moment des élections, on s'investit, on fait des paris, on s'engage parfois, au gré des variables. Soutenant ce qui est rentable. On se met « En Marche » dans un mouvement qui ressemble plus à un fan club qu'à une organisation militante.

Dans le spectacle démocratique, le candidat est associé à une offre (c'était le mot de Bertrant Delanoë qui expliquait qu'en raison de l’absence « d'offre » politique à droite il rejoignait Macron). A fortiori, il doit trouver et répondre à une demande. Il y a un marché des idées et de la politique, comme de n'importe quelle marchandise. Il faut passer par les images et la communication pour vendre le produit, et le plus souvent, les appareils politiques délèguent aux professionnels de la communication, aux publicitaires, le choix de leur slogan de campagne. Non pas en fonction d'un idéal, mais de ce qui est susceptible de marcher.

Ce qui est dans « l'air du temps » : Il faut une France forte, la France forte, La République forte la France juste, le courage de la vérité, le changement, c'est maintenant, au nom du peuple...). Slogan pas foncièrement différents de ceux des marchands : La hausse des prix oppresse votre pouvoir d'achat, demander plus à votre argent, tous unis contre la vie chère, la banque d'un monde qui change, le parler vrai, une relation durable ça change la vie, France is in the air, pas d'abstention : choisissez l'abonnement, dites oui à une France dynamique. Votez IKEA...).

Prendre le contre-pied de la société capitaliste.

Bien que les élections soient un acquis du mouvement ouvrier et un acquis démocratique, elles ne restent pas indemne dans la société actuelle. Elles ne cohabitent pas à côté du spectacle mais se définissent et se redéfinissent en son sein. Elles ne sont pas le reflet de la « démocratie abstraite » mais l'incarnation d'un régime individualiste spectaculaire et capitaliste, inscrit dans l'agenda de la Vème République. Ces campagnes électorales en portent les tares et les reflets, ce qui nous décourage assez nettement à y prendre part. Sur le fond comme sur la forme, on voit le changement stratégique de Mélenchon, capable en fonction du moment, de mettre de l'eau dans son vin et de l'orange foncé (presque du rouge) sur ses affiches. Il s'agit d'être vendable, d'être supporté, et d'être élu. S'assimiler aux codes du spectacle électorale n'est que le meilleur moyen de s'assimiler par la suite à son rôle présidentiel. Le jeu du nouvel acteur ne sera alors pas vraiment différent des précédents.

Prendre le contre-pied de la société capitaliste, à l'inverse, pourrait commencer par toute autre chose : refuser de se faire supporter de n'importe quel postulant, sauveur suprême, souhaitant se faire maître. Refuser de prendre place au spectacle.

Le mythe national

Tandis que l'ambiance est au « Made in France » et à la marseillaise, il est difficile de se présenter à une élection présidentielle en se réclamant de l'internationale. Pour avoir une chance de gagner, il faut savoir s'adapter au temps des élections et à ses codes. Ce qui suppose notamment d'adhérer au mythe national. La France est soumise, menacée, à la dérive : il faut la défendre, la relever, la remettre dans la droit chemin. Voilà pour le mythe.

Dans l'histoire, la France n'est pas soumise, elle soumet. Ce que personne ne rappelle. La France domine encore. Elle est une puissance qui nie les peuples de Guadeloupe, de la Nouvelle Calédonie, de la Réunion, de Mayotte, en leur infligeant un traitement à part. Ces anciennes colonies sont asservies par une économie de dépendance tournée vers la métropole. Ce n'est pas la France Insoumise, c'est la France coloniale et néocoloniale. On brandie la République et on inflige le racisme et l'exploitation. Dans la IIIème République, la politique patriotique et universelle visait « à créer un récit national basé sur l'illusion que les colonisés étaient des « Français comme les autres » pour assurer la légitimité de la domination de la France dans ses colonies. »4 En 1848, les élections au suffrage dit « universelle » s’accommodaient très bien de l'exclusion des militaires, des ecclésiastiques, des algériens (pourtant réputés français) et des femmes. Ces dernières devront attendre 1944 pour disposer de ce droit de vote (1958 pour les femmes de l'Algérie française). Aujourd'hui, les étrangers « non-européens » vivant et travaillant en France ne peuvent prétendre à exercer quelque « droit de vote » que ce soit. Voici les dessous de la République dite universelle. Il est donc ambiguë de se réclamer à la France universelle comme référence nouvelle ou salvatrice. Les valeurs universelles n'ont pas empêcher la colonisation là-bas, ni la répression et les massacres ici. Le concept national a surtout vocation à masquer les classes sociales et les clivages sociaux. L'Universalisme, comme les frontières, ne protègent de rien. Et sûrement pas du racisme et des bombardements.

Rappelons que la France n'est pas prise dans le rouleau d'organisation militariste comme l'OTAN. C'est une grande fille qui, souverainement, avec accord de l'ONU, occupe des territoires et bombarde. Au nom de la paix, bien entendu. De la même façon, c'est au nom de la paix que Mélenchon soutient Poutine dans sa guerre à Daesh. Si le tribun a pu se réjouir des ventes de plusieurs avions rafales par la France, troisième exportateur d'armement au niveau mondial, c'est au nom de la paix ou de la France. On ne sait plus. Au nom de la paix, ces machines de guerres font des ravages. Toutes les victimes ne sont pas françaises mais toutes les pertes sont humaines.

En quelques lignes, un document de l'association Survie, repris justement par le site « révolutionpermanante » fait voler en éclat le mythe national, et notamment celui d'une France soumise.

« Cinq guerres pour un empire » : « aucune puissance étrangère (ni même l'OTAN) n'a entraîné la France à intervenir en Libye, au Mali, en Côte d'Ivoire, en Centrafrique, à installer des bases permanentes au Tchad ou au Burkina Faso ces dernières années. Ce ne sont pas non plus les États-Unis qui ont obligé la France à bombarder l'Irak et la Syrie. Au contraire, la France avait une position bien plus agressive et belliqueuse sur ce dossier que les États-Unis qui venaient d'un échec militaire en Irak. Ce sont les intérêts impérialistes de la France qui l'ont amené à lancer pratiquement une guerre par an depuis 2011. » La France reste bien une puissance impérialiste. A combattre.

Abstention classe, ou vote de classe.

« Fils de bourgeois ordinaire / Fils de Dieu sait qui / Vous mettez les pieds sur terre / Tout vous est acquis / Surtout le droit de vous taire / Pour parler au nom / de la jeunesse ouvrière / Pauvres petits c... » Jean Ferrat. (Pauvres Petits C).

Le taux d'abstention est croissant au sein des classes populaires.5 L’absence d'alternative politique n'explique pas tout. « Une enquête de terrain en Grèce a démontré de façon très claire l'influence de la précarité sur la vie politique. Les plus démunis s'excluent eux-mêmes de toute forme de participation institutionnelle dans la vie politique, car l'efficacité de la politique s'inscrit dans le moyen et le long terme et non dans la temporalité « du jour au lendemain » que l'incertitude du statut social impose ».6 La précarité impacte sur nos choix de vie, jusqu'à la participation, ou non, à une élection. Et puis il y a l'amertume de ne pas être représenté. Ce sentiment peut expliquer l'abstention et l'engagement.7 Ces candidats ne sont pas les nôtres. Ces institutions ne sont pas les nôtres. On refuse d'y prendre part. Pourquoi est-ce qu'aucun député ne vient d'un milieu social populaire alors que les ouvriers et les employés représentent plus de 53% de la population active ? Triste aveu : leur démocratie représentative n'est pas si représentative que cela.

Pendant qu'on baisse la tête, les politiciens calculent leurs coups et parlent en notre nom. Certains sont en bons termes avec notre camp social mais excellent au niveau international par leurs soutiens douteux. C'est le cas de Mélenchon, partisan de Maduro et complice de Poutine. Position problématique qui voudrait nous faire croire que les ennemis de nos ennemis sont nos amis, et qu'un bombardement est condamnable s'il vient des USA, mais acceptable lorsqu'il est servi par l'aviation russe ou effectué avec des armes bien françaises. Au lieu d'être du côté du pouvoir, on aurait tout à gagner à être du côté de ceux qui n'ont rien. Ici et ailleurs. Substituer l'identité nationale des puissants à l'identité sociale des dominés. Semer la solidarité en utilisant des outils qui ne soient uniquement des outils de dépossession, tels qu'ils existent dans la société technologique.

Soutenir les sans terres, les communautés indigènes, les travailleurs. Apporter son soutien aux luttes contre l'extractivisme de façon symbolique ou financière peut faire plus de tord au système économique que de déléguer sa parole à quelqu'un qui nous promet qu'il est du peuple, de la « vraie gauche ». Soutenir ceux qui, comme nous, n'ont rien d'autre que leur travail pour vivre. Même si les classes populaires ne pèsent pas bien lourds dans la démocratie représentative, elles peuvent être, avec les autres à la marge, le moteur du changement social.

1 Jean-Paul Sartre, « Élections, piège à cons », Les temps modernes n°318, janvier 1973

2 Guy Debord, La société du spectacle, Gallimard, 1992, p. 31.

3 https://www.youtube.com/watch?v=xHQiXff0E8E

4http://www.revolutionpermanente.fr/Jean-Luc-Melenchon-et-la-France-Insoumise-Et-si-on-parlait-de-la-France-qu.-soumet

5 Sur ce sujet : C. Braconnier, J-Y Dormagen, La Démocratie de l'abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, Paris, Editions Gallimard, 2007.

6 « La dépolitisation de la vie sociale et l'enjeu démocratique. », Stavros Tombazos [« Non pas pour qui voter mais : Pourquoi voter ? », Lignes, 2012. ] Nikos Panagiotopoulos, La Souffrance des chômeurs, Athènes, Polytropon, 2005.

7 « Nous refusons d'être que de simple pions manipulés par la mécanique d'un système opaque, sur lequel nous n'avons aucune prise. Alors qu'une grande partie de notre classe gouvernante s'est mise au service du monde financier et des grands groupes industriels, nous estimons que la démocratie dite « représentative » ne nous représente plus. » « Appel d'Occupons la Défense », 17 novembre 2011. 

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