La question de la violence

La violence est dans le travail et dans la société. On la côtoie souvent, mais on en parle peu. Le plus difficile est de la voir lorsqu'elle est invisible et de l'entendre lorsqu'elle est muette ; et il en est souvent ainsi. Pour découvrir les traits de caractère d'une violence qui avance masquée il faut de la clairvoyance. On la devine chez l'autre et on la reçoit grâce à une brève communication.

Beaucoup se taisent mais certains parlent. Et pour parler, il faut encore se faire violence...la violence prend forme dans les mots qui renvoient à une petite histoire qui dessine un contexte particulier. C'est ici que tout commence. Elle sort du corps ou elle était prisonnière et on obtient le début de son existence et de sa reconnaissance. Un récit de vie suffit à la dépeindre, sans pour autant la comprendre et l'arrêter.

Il sera parfois à notre tour de nous exprimer car elle nous habite de la même manière, et on le découvre sur le tard. Seul, ou grâce aux autres.

Il est à notre tour de nous exprimer. Au fur et à mesure que la langue se délie, l'ami qui écoute et le psychologue qui travaille peuvent aider à mettre des mots sur la violence. Dans le monde du travail, Marie Pezé a eu l'occasion d'entendre beaucoup de témoignages et à pu en rendre compte. Des écrivians et des ouvriers ont également pris la plume et la parole pour raconter le travail : ce qu'il est et ce qu'il est devenu. Les témoignages partent du préjudice pour évoquer une violence perdue dans le mode de production. Le pari est de mettre la main sur la violence. Pour cette enquête semblable à une enquête policière il ne reste que les traces présentes dans différentes parties du corps du confident, dans sa psyché, dans ses silences et dans ses mots. Il convient de faire parler ses blessures qui ne laissent pas toujours une marque visible sur le corps. Une fois qu'on a réussi à en extraire les mots, il faut faire parler les mots.

Ce travail basé sur la communication permet d'apercevoir le lien entre effet de la violence et violence, en pensant celle-ci comme un événement non pas hors norme mais infra-ordinaire.

Les temps qui courent ne nous encouragent pas à avoir cette vision profonde de la violence qui plonge ses racines dans l'autorité, le travail, le lieu de vie. Lorsqu'on tourne la tête au moindre bruit de vitrine cassée on ne fait pas attention à l'ordinaire. On ne fait pas attention à ce qui se passe ici, dans la maison, là dans la rue. On considère la violence comme extérieur à nous même alors qu'elle ne nous est pas si étrangère. Nous devrions le savoir.

Considérer la violence comme un événement ponctuel qui se traduit directement par un fait qu'on a sous les yeux ou qu'on nous met sous les yeux est une lecture erronée en raison du présupposé qui veut que l'ordinaire soit un temps neutre, vierge de toute violence. Lorsqu'un élément viendra troubler cette vie qui serait un long fleuve tranquille on pensera enfin reconnaître la violence. On pensera avoir le doigts dessus, enfin la tenir, la capter. Rien du tout : on aura le doigts le l'oeil.

Mais où est la violence ?

Petit tour d'horizon.

Travail.

La violence est au cœur des rapports au travail qui restent des rapports de subordination. Lorsqu'on a un travail on a un emploi, mais on n'a pas de travail. Nous ne sommes pas des artistes qui travaillons comme on le fait à la maison ou durant son temps libre, nous sommes des employés soumis à une organisation du travail et contraint de porter jusqu'au final un projet qui n'est pas le notre. On ne sculte pas selon notre désir, on fait ce qu'on nous dit de faire. Le subjectif s'oblitère. Et c'est pour ça qu'on est mal barré. On se prend pour nous même alors que nous sommes un autre. On regarde le produit de notre travail comme venant de nous alors qu'il n'a rien de nous, à part notre énergie et notre temps qu'il nous a soutiré. Le produit de notre travail nous est étranger.

On produit ce que les patrons veulent et dans les conditions qu'ils souhaitent. Pour donner un petit coup de fouet aux travailleurs souvent enclin à la paresse, une nouvelle organisation du travail s'est mise en place pour corriger les erreurs de la précédente, lisser les conflits, diviser, stimuler. Il s'agit de laisser des marges de manœuvres aux salariés mais sans leur laisser le pouvoir. Leur faire accepter d'abord une culture d'entreprise. Pour qu'ils respectent et aiment cette culture. Quand les travailleurs sont devenus dans la nouvelle langue des collaborateurs dociles et dévoués à la boîte, qu'ils considèrent leur, le combat est gagné. L'intoxication a fonctionné.

Si la concurrence donne le là dans le monde économique depuis de nombreuses années, ces nouvelles techniques de management pour gérer « le capital humain » sont relativement nouvelles, si bien que certains ont vu le changement et l'on décrit. C'est le cas par exemple de Marcel Durant qui en fait référence dans son livre Grain de sable sous la capot. Il s'agit de faire comprendre aux collaborateurs qu'on est tous dans le même bateau et qu'il faut que chacun se donne entièrement à l'entreprise pour qu'elle puisse engendrer un peu plus de bénéfice, et pour qu'il soit possible d'assurer l'avenir. Rien n'est gagné d'avance. La continuité dépend de la santé financière de la boîte qui dépend du dévouement de chacun. Les risques économiques sont transférés vers les salariés. En d'autres termes : si ça marche, aux actionnaires et dirigeants d'entreprise les lauriers et conférences de presse, et si ça ne fonctionne pas, ou un peu moins bien, les salariéEs trinquent. Les intérimères d'abord, les autres ensuite. Mais avant la fatalité des pots cassés, les travailleurs vivent sous pression comme s'il s'agissait de leur propre boutique ou de leur propre usine. Tout repose sur leur épaule. Le futur est entre leurs mains. Ils sont partie prenante d'un projet. Ils ne vendent pas uniquement leur force de travail, ils font le pari que l'économie tourne et que tout roule...pour cela il faut travailler mieux et plus vite, et suivre le guide. On attend d'eux qu'ils donnent leur énergie et savoir faire, qu'ils rendent des comptes, s'évaluent, s'auto-corrigent, se fassent évaluer, donnent encore... mais accèptent de peu recevoir.

Les salariés vivent sous pression, et plus encore lorsque le chômage est élevé. C'est une arme dont se servent abondamment les employeurs pour exploiter mieux et exploiter plus, faisant fi de ce qu'il reste du code du travail et de la solidarité ouvrière. Celle-ci a été bien écorché par l’individualisation des contrats, la précarité, la flexibilité. On n'a ni les mêmes horaires ni le même salaire. La riposte est donc plus difficile. On baisse la tête et on s’exécute. Dans beaucoup usines, les travailleurs ne doivent pas se rencontrer. Chacun reste dans son secteur, accroché à sa machine à café. Comme il est de plus interdit de parler pendant le travail, autant dire que le lieu n’est pas propice à la libre expression des travailleurs. On travaille seul, on prend sa pause seul et l'on mange seul (ou avec le moins de personnes possible). Il s'agit de fragmenter les collectifs et de tenir les producteurs par la peur...la seule manière d'améliorer son quotidien pourrait-on croire serait de recevoir les mérites de son chef, en ce pliant aux nouvelles demandes, même les plus stupides. Répondre présent à tout ce que l'on veut de nous. Se démarquer par la rigueur, le dévouement et la qualité. C'est pourtant souvent par là que les problèmes commencent. Pour Thomas Coutrot (coprésident de l’association Attac) « L’organisation néolibérale du travail, fille de la gouvernance actionnariale, a provoqué la montée générale des risques psychosociaux et de la souffrance au travail. Partout les objectifs chiffrés instaurent une pression permanente et délétère. Partout le travail est devenu plus intense (juste-à-temps, Lean, reengeneering…) et plus répétitif (reporting, standardisation, normes qualité, etc). Les salariés vivent de plus en plus des conflits éthiques douloureux : devoir mentir aux clients, sacrifier la qualité pour tenir les coûts ou les délais... Ils souffrent aussi gravement de l’insécurité des situations de travail, même pour ceux qui sont en CDI mais voient les plans sociaux se succéder. On sait que les maladies industrielles, qui touchaient surtout les ouvriers, ont longtemps fait l’objet d’un déni organisé (silicose, amiante…). Le scandale de l’amiante a fait sauter le mur du silence, surtout quand les associations de victimes se sont extraites du face-à-face entre employeurs et syndicats (toujours en butte au chantage à l’emploi) pour faire de l’amiante une question de santé publique. Aujourd’hui les pathologies associées à l’organisation néolibérale du travail ont massivement atteint les couches intermédiaires et supérieures du salariat, même si les ouvriers et les employés restent les plus touchés ».

La course est encore plus difficile si on est une femme. D'entrée de jeu on a en moyenne un salaire 25% plus faible de celui d'un homme. Rien d'étrange : Le sexisme est partie intégrante de la nouvelle loi du capital en ce qui concerne l'organisation et la culture d'entreprise.

Voyons trois récits de vie.

« Ma vie de caissière. »

« Au bout de deux semaines, j'ai l'impression de tout connaître de la vie d'un supermarché et du métier de caissière. Je savoure les petites joies de la profession. Dans la salle du personnel, sur un grand tableau, mon nom - en fait, mon numéro… - figure régulièrement en tête du classement des caissières les plus rapides. J'exécute toujours les mêmes gestes à une cadence de plus en plus élevée. Un article toutes les trois secondes, c'est la barre mythique qui sépare les championnes du tiroir-caisse du reste de la profession. Les premières fois où j'ai décroché le tableau d'honneur, j'en ai presque éprouvé de la fierté. Puis, très vite, je me suis sentie dans la peau d'une écolière, infantilisée, notée, stigmatisée. Tout, ici, donne matière à un classement. A côté du tableau recensant les caissières les plus rapides, il y en a un autre, qui, lui, établit chaque jour le palmarès de celles qui savent le mieux compter. Un gros chiffre au feutre rouge indique le montant des erreurs de caisse. Moins de 5 , ça va. Au-delà, c'est la honte. Et quand Suzanne, 52 ans, consulte les résultats de la veille comme si elle venait de passer une composition de calcul, l'humiliation n'est jamais loin. Chaque fois qu'une légère griserie s'empare d'une caissière parce qu'elle prend de l'assurance ou des antidépresseurs, une note, une remarque, une corvée se chargent de la remettre à sa place, tout en bas, au pied de la pyramide de l'entreprise. Plusieurs fois par jour, il faut se coltiner l'inévitable épisode du produit qui ne passe pas. On a beau le tourner dans tous les sens, passer et repasser le code-barres devant le scanner, ça n'enregistre pas. Alors, là, la sanction est immédiate : on ne peut pas couper à l'intervention de Martine, la chef de caisse, et à la séance de flagellation qui s'ensuit. Ici la caisse n°12. J'ai un problème avec le Blédichef épinards… Martine fait l'aller et retour en rayon et déboule vers moi, l'air excédé : Vous le faites à 1,50. Un jour ou l'autre, ça finira bien par rentrer dans votre tête. »

Le second a été écrit dans le cadre de l'initiative « AuVautMieuxQueCa » qui recueille des centaines de témoignages sur le travail; lieu de l'arbitraire, de la pression et de la dépression... Lorsque le malaise s'installe sur la durée, de plus en plus perdent le goût du sommeil et le goût de vivre.

« Les réveils sonnent aussi pour les chômeurs »

« J'aimerais aller chez ceux qui disent que les chômeurs sont des parasites sociaux, ceux pour qui solidarité rime avec assisté. J'aimerais me glisser chez eux en douceur au milieu de la nuit, les enlever dans leur sommeil pour les installer dans mon lit. Et lorsque le réveil sonnera, car contrairement à ce qu'on pense les réveils sonnent aussi pour les chômeurs, j'aimerais qu'il se réveille en se posant cette question « Qu'est-ce que je vais faire aujourd'hui ? » Pas à la manière des romans d'aventures où le héros décide de vivre en vagabond sans se soucier du lendemain, ni celle du riche héritier qui ne sait pas encore s'il préférera passer sa journée dans sa piscine privée ou au club de golf. Non, je voudrais que cette question en soulève bien d'autres dans son esprit « Est-ce que ça vaut le coup de se lever, est-ce qu'aujourd'hui les choses vont enfin changer, suis-je un raté ?» Que déjà au réveil il sente tout le poids du néant qui s'installe petit à petit dans son existence. J'aimerais qu'il allume son ordinateur, qu'en parcourant les annonces il imagine toutes les vies possibles qu'il pourrait avoir mais qu'il sait qu'on ne lui laissera acceder à aucune d'entres-elles. J'aimerais qu'il passe des heures à rédiger des lettres de motivation et qu'au bout de tout ce temps passé à écrire ces textes hypocrites rien ne lui soit rendu en retour. Quatre cents euros par mois pour passer ses journées à travailler pour aucun résultat ni aucune reconnaissance, c'est pas cher payé. J'aimerais qu'en allumant sa télé il découvre qu'on le rende responsable de tous les maux du pays, qu'à cause de lui la dette publique ne cesse de grandir, que de braves travailleurs sont ruinés afin de payer ses allocations, entendre certains dire qu'ils sont trop gentils et qu'il faudrait nous mettre au pas. Que son cœur se serre parce que la société à décider de balayer tous ses rêves d'un revers de la main et que malgré tout il se sente encore plus coupable de s'y accrocher. J'aimerais qu'il affronte le regard de cette dernière quand il lui annonce que tant qu'il n'a pas de situation stable ils n'auront pas d'enfant. J'aimerais qu'il sache ce que ça fait de subir l'humiliation constante de demander de l'aide à ses proches pour boucler les fins de mois. J'aimerais même qu'il ressente la frustration de devoir réflechir s'il peut dépenser dix malheureux euros pour s'offir quelque chose. J'aimerais qu'il soit en colère parce qu'il a l'impression qu'on lui vole sa jeunesse, parce qu'on ne veut pas de lui sans qu'il ne sache vraiment pour quoi, mais qu'il ne puisse se défouler sur personne. Enfin j'aimerais qu'il soit fatigué, fatigué de chercher en vain, fatigué du temps qui passe et qui ne change rien, fatiguer de traîner se gueule de raté, fatigué d'espérer. »

Autre témoignage. La vie d'une employée polyvalente dans la restauration rapide. (« Une journée de travail chez McDo », Nina Basquet).

Pression, oppression, productivité

« A peine arrivée au travail, je regarde sur le planning qui est le « manager » du jour. C’est très important car en fonction de la personne on a une idée de ce que l’on va devoir supporter dans la journée. Certains managers sont effectivement pires que d’autres, même si tous ont à peu près la même logique.

Ensuite, j’attends devant la pointeuse l’heure pour passer ma carte et me rendre à mon poste de travail. Étant une femme, ce sera la caisse, la salle ou les frites. Nous ne sommes presque jamais en cuisine. De plus, on nous impose souvent le port d’un uniforme spécifique en fonction des nouveautés culinaires. Souvent ce sont des tee-shirts très décolletés, alors que les hommes portent toujours la même tenue.

Comme tous les jours, en face de cette fameuse pointeuse est affichée l’employé.e qui a fait le plus de chiffre le soir précédent. Cet affichage est censé nous pousser à nous dépasser pour le bien de l’entreprise. McDonald’s doit être notre famille.

Ce sera la caisse alors. Je me mets donc à compter ma caisse avant son installation, une fois que c’est fait je me rends au comptoir afin de l’installer, je la mets en route et prends mon premier client. Une petite horloge intégrée m’informe du temps que je mets à valider une commande. Nous devons le faire en moins d’une minute sinon cela devient rouge et le manager est tout de suite averti.

Un client me demande un sandwich spécifique et donc je dépasse de quelques secondes le temps requis. Aussitôt, le manager arrive pour faire mon « back up », c’est-à-dire qu’il se met derrière moi et met les produits dans le sac tout en me glissant à l’oreille des mots comme « plus vite », « c’est le rush », « bouge ton cul » etc.

La soirée se passe et mon temps de pause arrive. J’ai 30 minutes seulement pour manger. Je n’ai bien sûr pas le droit de ramener de la nourriture, je suis obligée de manger ce que je sers. C’est un moyen de plus pour que notre vie « tourne autour de l’entreprise » : « Tu travailles Mcdo, tu manges McDo, tu vis McDo ».

Je dîne dans une petite salle dans le fond, humide et seule car nous partons toujours en pause seul.e.s : il ne faudrait pas qu’on discute trop de nos conditions de travail quand même… Je termine mon repas et pointe de nouveau. J’arrive en plein rush et reprends donc mon poste sans tarder sous les cris du manager.

Minuit, ça se calme et je me mets à discuter un peu avec ma collègue de caisse. Et là tout de suite un formateur, l’œil du manager, arrive et nous aboie littéralement dessus : « On ne parle pas, il n’y a pas de client c’est vrai donc vous pouvez vider les poubelles ou remplir les stocks, on n’est pas dans un salon de thé ».

Nous nous retrouvons donc, après avoir servi des clients pendant des heures, à remplir en moins d’une minute des sauces de manière robotique sans pouvoir nous exprimer…

02h, nous commençons à préparer la close en rangeant les produits au fur et à mesure. Le manager quant à lui a pris sa quatrième pause de la soirée. 02H15 : le McDo ferme, il nous reste à tout ranger (les viandes, les sauces etc.) : nous nous y attelons sans dire un mot bien sûr. 02H30 : nous dépointons, fatigués de cette soirée où on nous a traités comme des machines. Nos têtes sont vides, un collègue se met à trembler et me dit : « J’ai cours demain matin, je ne sais pas commentje vais faire… ».

Marie Pezé attire notre attention sur la division sexuelle du travail et les violences particulières qui s'exercent contre les femmes. Elle précisee : « 80% des femmes en situation de souffrance au travail que je reçois ont subi un ou plusieurs des cinq facteurs suivants : une discrimination de système, du harcèlement sexiste ordinaire, du harcèlement sexuel, des agressions sexuelles et certaines des viols. » Les violences subies ne sont donc pas forcément les mêmes en fonction de son sexe car dès le départ, il y a une division entre les hommes et les femmes en ce qui concerne l'organisation des métiers. Statistiquement, les postes de décision et de conception sont répartis chez les hommes et ceux de subordination, d'exécution des tâches les plus déqualifiés, chez les femmes. Dans la classe des femmes, la division se poursuit entre celles qui sont étrangères ou a qui ont colle l'étiquette d'étrangère, et les autres. La minorité perd son identité de genre aux yeux des femmes pour être relégué à son identité de race. La solidarité ne s'exerce pas toujours entre les femmes. Les parcours et affinités divergent si bien qu'il y a un mur qui sépare une certaine catégorie d'une autre au sein de la même classe de femme. Des indicateurs rendent compte de cette séparation qu'on retrouve dans le taux de chômage et dans le type de métier qu'il est possible d'obtenir en fonction de sa catégorie. Par exemple, 80% du travail domestique est effectué par des femmes étrangères. Cet esclavage moderne se fait dans tout le pays, en banlieue et dans les beaux quartiers.

L'histoire de R : « Cette jeune femme d'origine marocaine avait 8 ans quand une amie a proposé à son père, veuf, de l'emmener en France où elle pourrait aller à l'école. Arrivée à Paris, la première année a été normale. Mais ensuite Rania, retirée de l'école, a été "prêtée" à une autre famille où elle cuisinait, repassait, faisait le ménage, gardait deux enfants d'un et quatre ans. Le week-end, de retour chez sa "patronne" , elle faisait encore le ménage, la lessive, s'occupait des enfants.. Elle avait 10 ans. Elle sera pendant une dizaine d'années placée dans différentes familles ou asservie chez sa "patronne" qui empochera l'argent payé par ses employeurs successifs.  A 20 ans, elle s'est enfuie. Avec l'aide du Comité contre l'esclavage, elle a porté plainte contre sa "patronne »

Etranger.

Si le travail c'est l'exploitation et le chômage la misère, cette réalité se confirme pour les étrangers qui doivent partager leur angoisse du quotidien et du lendemain avec les contrôles de police et rendez-vous interminables à la préfecture. La situation qui oscille entre régularisée et non régularisée, en fonction du moment, des résultats scolaires, etc, est une arme redoutable contre les étrangers. Ils basculent de légalité à l'illégalité en fonction des choix de la préfecture soumise à faire du chiffre et peu attentive au sort de chacun, renvoyé à un dossier et à un numéro. Lorsqu'on évoque la situation de ceux que les préfectures condamnent à être « sans papiers » et de ceux qui travaillent, on devrait commencer par Mayotte. Cette île devenu un département français en 2011 est souvent oubliée. A tort. La majorité des expulsions de migrants se réalise à Mayotte. Les droits de l'Homme ne sont pas respectés en Fance métropolitaine pour les étrangers : c'est encore plus vrai à Mayotte. Des enfants sont encore enfermés. Les conditions de vies sont indignes. On traite ces personnes comme jamais on oserait traiter des ministres corrompus ou des voyous en col blanc. Moins protégés, les travailleurs sont davantages exposés à la violence au travail.

Petit détour direction Mayotte. Voyons ce que nous apprend le journal Le Monde:

« 2. Une revendication, l’égalité réelle.

Le mouvement réclame l’« égalité réelle » entre Mayotte et la métropole. L’île a choisi en 1976 de rester française, alors que le reste des Comores accédait à l’indépendance, et est officiellement devenue le 101° département français en mars 2011. Toutefois, elle ne jouit pas encore totalement des mêmes droits que les autres territoires français dans plusieurs domaines.

Le code du travail. Aujourd’hui, le code du travail qui s’applique à Mayotte n’intègre qu’environ 25 % de la législation métropolitaine. Les textes doivent être harmonisés progressivement jusqu’en 2017, comme le détaille Légifrance. Ainsi, la durée hebdomadaire du travail à Mayotte est toujours de trente-neuf heures (contre trente-cinq heures dans l’Hexagone), et le recours à l’intérim n’y est pas possible.

Les prestations sociales. Les allocations familiales, logement ou retraite ne sont pas calculées de la même façon qu’en France métropolitaine et ont des montants bien inférieurs, même si elles sont revalorisées progressivement. Ainsi, le RSA socle que reçoivent les Mahorais ne représente que 50 % du montant versé dans l’Hexagone (268,08 euros par mois contre 524,68 euros dans l’Hexagone), et il n’était que de 25 % en 2012.

Les infrastructures publiques. Un rapport du député Victorin Lurel sur l'égalité en outre merpointe le manque de routes, de production d’énergie ou d’établissements sanitaires et scolaires. Les grévistes réclament d’urgence la construction d’écoles, ainsi que des mesures contre l’insécurité. » 

On est donc tous égaux, mais certains sont moins égaux que les autres. Il y a une différence de traitement entre Mayotte et les autres départements français comme il y a une différence de traitement entre un français qu'on croit étranger, un étranger, et le reste de la population. Au quotidien, les valeurs républicaines sont piétinées ; et lorsque les gradés et les ministres parlent d'un retour à « l'ordre républicain » il ne font pas référence à l'étendu de la liberté, de l'égalité et de la fraternité dans tous les lieux et pour tout le monde. En rien. La phrase signifie qu'on envoie les flics rétablir l'ordre dans les quartiers et pour ceux qui voudraient que les choses soit autrement. En témoignent les répressions à Paris comme à Mayotte. En plus d'être xénophobe, la politique migratoire a des résultats dramatiques dont la répercussion dans la presse et sur les écrans n’est pas à la hauteur des dommages. La partie de la population que les préfectures maintiennent sans papiers offre une armée de réserves aux employeurs et aux mafieux. 

Le silence assourdissant à été percé à de nombreuses reprises. Des luttes ont même déjà été gagnés qui ont parfois été relayées, comme ce fut le cas du combat des coiffeurs et des manicures du 57, boulevard strasbourg. Les autres se taisent, et les Médias sont coupables de ne pas entendre, tout comme l'Etat est coupable de cautionner le racisme et l'exploitation.

De l'ombre à la lumière.

Un collectif de cinéastes, parmi lesquels Josiane Balasko, Mathieu Amalric ou la réalisatrice Pascale Ferran, ont présenté un court-métrage destiné à obtenir la régularisation de quinze sans-papiers qui se sont rebellés contre leur exploitation dans un salon de coiffure afro de l'Est parisien.

https://www.youtube.com/watch?v=12_lEBqrQ68

Des familles sont fragmentées. Des migrants sont frappés par les arrêtés prefectoraux et traqués par la police. Une femme enceinte de Poitiers a fait une fausse couche à cause de la violence et du stress. Un individu incontrolable qui refusait l'expulsion s'est jetté contre un mur dans le centre de rétention de Bordeaux et a été hospitalisé. Ces dramatiques histoires sont suivies par plusieurs associations d'aide aux migrants comme RESF, Cimade, les Cercles du Silence, ou des collectifs comme d'ailleurs nous sommes d'ici (liste non exhaustive) qui tous les jours, tirent la sonnette d'alarme sans que rien ne soit fait par les autorités.

Même si tout le monde était Charlie il n'y a pas si longtemps, personne n'était migrant. Ce migrant qu'on contrôle, qu'on humilie, qu'on exploite et qu'on expulse en toute impunité. Ce combat pour l'égalité des droits et la régularisation des sans papiers va pourtant de pair depuis de nombreuses années avec le journal satirique et insoumi.

Enfin, les techniques de la police et de la préfecture au quotidien sont plutôt perverses. Demander à une personne ou à une famille de passer en préfecture pour régler une chose anodine, puis d'un coup, leur mettre la main dessus pour les expulser, est particulièrement révoltant. Tout comme l'est l'expulsion de migrants que l'on va chercher dans leur lit ou qu'on attend à la sortie scolaire.Tout comme le sont les évacuations violentes de migrants à Calais ou celle de Roms qui vont de terrain en terrain et d'expulsion en expulsion.

Exploitation, calvaire administratif, racisme, expulsion, intimidation policière et vengeance à coup de lacrymo contre des enfants, comme en janvier 2013 à Lyon, ne sont pas l'exception mais la règle d'or d'un Etat de classe, violant contre les faibles, tolérant et complice avec les puissants.

Heureusement, même si ça bêle beaucoup en France, certains se rebellent.

Dans la nuit du jeudi 21 au vendredi 22 avril, après des semaines d’attente dans des conditions innommables, deux cents migrants du campement de Stalingrad, accompagnés de personnes solidaires du Collectif La Chapelle Debout ! et du Collectif Parisien de Soutien aux Exilé.e.s sont partis occuper le lycée désaffecté Jean Jaurès, situé 18 avenue Simon Bolivar (M° Pyrénées) à Paris. Ils réclament la mise en application de leurs droits : des papiers, un logement et des conditions d’hébergement dignes et humaines, sans distinction d’origine, de statut administratif, de genre ou de religion. L'extrait qui suit revendique cette occupation. Le texte a été rédigé par le collectif La Chapelle Debout.

« Nous ouvrons ce bâtiment sans haine, sans armes et sans violence. En désobéissant et en résistant. Tel un rideau de fer mortifère, Frontex dessine une ligne de partage, un nouvel axe du mal que nous refusons.

Nous ouvrons car nous ne voulons pas que l'Union Européenne et l'OFPRA aboutissent leur mutation en centres de tri par nationalité, par religion, par statut social.

Nous ouvrons avec la Nuit Debout.

Nous ouvrons contre l'Etat d'urgence.

Nous ouvrons des lieux comme nous ouvrons nos cœurs, nos yeux et nos oreilles aux mondes qui nous entourent.

Nous ouvrons comme des personnes solidaires de tous horizons qui souhaient vivre ensemble, debout, avec toutes celles et tous ceux qui fuient la guerre, la misère économique et les bouleversements climatiques.

Nous ouvrons parce qu'aucun être humain n'est illégal.

(…)

Nous ouvrons pour protéger des gaz lacrymogènes, des rafles et des coups de tonfa de M. Cazeneuve ou de M. Valls.

Nous ouvrons avec en tête cette déclaration tunisienne : Ni police ni charité : un toit pour s'organiser !

Nous ouvrons pour résister à notre échelle à la politique criminelle de l'Union Européenne.

(…)

Nous ouvrons pour toutes ces femmes, ces familles et ces enfants français ou étrangers laissés à la rue ou trimballés d'hôtel sociaux en centres d'hébergement.

Nous ouvrons pour ne plus baisser la tête, pour lever le poing tout en ouvrant les bras.

Nous forçons des portes pour forcer un dialogue avec les autorités, pour conjurer les portes fermées.

Nous ouvrons parce que ça pue en France en ce moment, que ce pays crève de son racisme, de son sexisme, de son richisme, de son jeunisme, de son arrogance qui exclue chaque jour des catégories de population toujours plus contrôlées et criminalisées.

Pour toutes ces raisons et bien d'autres encore, pour elles, pour eux, pour vous, le Collectif La Chapelle Debout revendique cette ouverture.

Tant que des demandeurs d'asile seront expulsés, relégués, violentés et abandonnés au froid et à la faim, on ne lâchera rien ! »11

 Activiste.

La violence tombe aussi sur ceux qui prennent le fleuve à contre sens, refusant que l'histoire s'écrive sur leur dos. Ceux qui s'engagent n'ont pas de légions d'honneur ( qui semblent réservées dans cette République aux bourreaux et aux tortionnaires) mais sont à l'inverse dans le collimateur d'un pouvoir à la dérive. Le stade ultime de cette violence qui est pour eux le lot quotidien, c'est la mort. Il y a 30 ans, Malik Oussekine était assassiné par les forces de l'ordre. On ne sait plus pour son cas si c'est son engagement dans une manifestation étudiante qui à causé sa mort ou le simple fait d'être franco-algérien. En fonction du quartier dans lequel on réside et de sa nationalité nous ne sommes pas soumis au même traîtement. Malik Oussékine était dans ce cas de figure.

Un témoin qui rentrait chez lui, Paul Bayzelon, fonctionnaire au ministère des Finances, habitant l’immeuble, au 20 rue Monsieur le Prince (6ème arrondissement), a pu, seul, déclaré:

« Je rentrais chez moi. Au moment de refermer la porte après avoir composé le code, je vois le visage affolé d’un jeune homme. Je le fais passer et je veux refermer la porte. Deux policiers s’engouffrent dans le hall, se précipitent sur le type réfugié au fond et le frappent avec une violence incroyable. Il est tombé, ils ont continué à frapper à coups de matraque et de pieds dans le ventre et dans le dos. La victime se contentait de crier : “je n’ai rien fait, je n’ai rien fait” ».

Malik a 22 ans au moment des faits. La même nuit, un camarade de 20 ans qui s'appelle Abdel Benyahia a également été tué. Le second policers était ivre lors du meurtre mais les deux étaient ivres de haine à l'encontre des arabes et des gauchistes. On sait que ces assassinats ne sont pas des cas de figure isolés. Ce type de comportement en dit long sur l'humanisme des forces de l'ordre qui sont censés nous protéger. N’oublions pas que la répression et les crimes racistes font parties de l'histoire de l'uniforme bleu marine. On pense par exemple à la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 contre le couvre feu. Elle se solde par des centaines de blessés du côté algérien et des dizaines de morts dans cette partie de Paris ou l'on a pu lire sur le mur : « Ici on noie les algériens ». On ne peut pas non plus oublier la violente répression au métro Charonne le 8 février 1962. Huit personnes trouveront la mort, étouffées ou à cause de fractures du crâne, ainsi qu'une neuvième à l'hôpital des suites de ses blessures. Aujourd'hui encore, les crimes continuent. Les activistes sont dans le viseur, ainsi que ceux dont le simple délit revient à leur nationalité ou à être perçu comme étranger. En 2005, deux adolescents (Zyed et Bouna) ont été retrouvés électrocutés dans un transformateur électrique, où, poursuivient par la police ils s'étaient réfugiés. Amine Bentounsi a été abattu par la police le 22 avril 2012. La même année Pierre Cayet est mort des suites d'une chute au commissariat de Saint Denis. Rémi Fraisse, assassiné par un gendarme de Sivens dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014. Amadou Koumé, mort le 6 avril 2015 des suites d'une clé d'étranglement dans un commissariat parisien (liste non exhaustive). Avec l'aide de la police des individus qui n'ont pas la bonne tête sont poussés à la mort. Si cela n'arrive pas tous les jours, ça n'enlève en rien la dimension dramatique de l'injustice ; l'être chère que l'on perd à cause de la haine et du zèle de la police ouvre une cicatrice que l'on garde toute sa vie. Les donneurs d'ordre ont aussi leur responsabilité. Ils surarment les forces de police et les obligent à aller au choc. Les autorités sont intransigeantes lorsqu'il s'agit d'une lutte politique. Ils ne veulent pas l'affronter politiquement, mais la faire taire par la violence et l'intimidation. La matraque fait office d'argument. Les interpellations sont une piqure de rappel pour ceux qui sont lents à comprendre. Il s'agit pour les donneurs d'ordre d'empêcher au plus vite ce corps étranger de contaminer le reste du corps social. Ce type d'intervention comme celle qui a causé la mort de Rémi Fraisse s'inscrit dans un dispositif connu (conçu depuis le ministère de l'intèrieur) qui n'est qu'un maillon supplémentaire dans la chaîne repressive. Le but de l'opération est de neutraliser par la peur et la violence. La mort dramatique d'un jeune homme n'en est que la triste conséquence.

Un nouveau tournant a été pris à partir de 1995 lorsque le directeur général de la Police nationale, Claude Guéant, a équipé les policiers de Flash-Ball. Depuis, l'usage de l'arme s'est généralisé et s'est banalisé. On la retrouve dans toutes les voitures de la BAC et à chaque manifestation.  Certains policiers ont même demandé et obtenu des fusils à pompe (depuis fin novembre, 80 fonctionnaires de la BAC de Toulouse en disposent). Ce nouvel arsenal utilisé s’est accompagné d’un renforcement de l’idéologie sécuritaire. Pour Pierre Douillard-Lefèvre « Le nouvel objectif est de frapper les corps. Cela a redonné aux policiers l'habitude de tirer, d'ouvrir le feu. » « Après les attentats du 13 novembre dernier, l’État a réarmé une unité aussi peu fiable que la BAC (Brigade anti-criminalité) avec des armes à feu létales superpuissantes [le fusil-mitrailleur HKG36, utilisé par les militaires en Afghanistan]. On voit aussi des policiers sortir leur arme de service et mettre en joue pour de simples contrôles. Un « geste décomplexé » impensable il y a quelques années. »

Les activistes agissent dans ce contexte précis ou à tout moment ils peuvent être la cible d'un nouveau drame qui n'éclate pas de rien ; qui est le plus souvent le fruit d'une décision prise par le ministre de l'intérieur qui tient à ressérer le vice lorsque la machine s'emballe. La machine s'emballe lorsque celle à expulsion coince, lorsque la machine des grand projets inutiles débloque, lorsque les anomalies dans les centrales nucléaires s'accumulent et que ça commence à se savoir... Pour que rien ne voit le jour, l'Etat met un couvercle sur ces avertisseurs d'incendie. Il est interdit d'y voir clair. On peut aimer la nature, les zones humides et les oiseaux, mais il ne faut pas le crier sur les toits et compromettre les rois du béton. Lorsque les oppositions contre une centrale, un barrage, un aréoport, fleurissent, les autorités ne cherchent pas à dialoguer et à écouter le point de vue de l'autre. Rien du tout : elles envoient les flics couper la mauvaise herbe. Et tant pis pour les dégats.

Lors de la manifestation contre l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes du 22 février 2014, trois personnes ont été éborgnées (la justice a classé sans suite les plaintes, avançant que les faits n'étaient pas clairement établis). Lors de ces manifestations, répression et disproportion vont de pairs. Interpellation et intimidation suivent.

Voyons deux exemples plus récent, parmis des centaines. Le premiers concerne un groupe d'activiste opposé à l'enfouissement des déchets nucléaires pris dans les griffes de la police. Le second, des militants associatifs de la région parisienne.

Le dimanche 15 mai, une trentaine de militants opposés au projet de centre d'enfouissement des déchets nucléaires dit Cigéo sont aller avertir la population parisienne pour prévenir de ce danger qui au final, nous concerne tous, à commencer par ceux qui vivent à Bure. Equipés de sacs-poubelle et de tracts, ils n'ont pas oublié de s'arrêter aux permanences des élus socialistes qui méritaient bien une petite décoration. Faisant savoir à la population et aux élus, que cet enfouissement, à Bure, ils n'en veulent pas. Pas de chance, la patrouille s'arrête et embarque huit individus au commissariat de la Goutte d'Or dans le XVIII eme arrondissement. C'est là que le numéro de guestapo commence.

D'entrée de jeu, l'officier de la police judiciaire donne le ton: les militants de Bure Stop sont accusés de «dégradations en réunion», ce qui peut aller «jusqu'à 5 ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende.» Quel est l'objet du délit? Avoir déposé symboliquement des sacs plastiques et des tracts et inscrits des messages devant les permanances parlementtaire de député et sénateur PS et LR, dont celle de Gérard Longuet.

« Les huit sont répartis dans quatre cellules et rejoignent principalement des jeunes du quartier de la Goutte d’Or suspectés de vol ou de détention de stupéfiants. Certains se serrent à cinq dans une cellule de 8 m2, sans paillasse — « il n’y en a plus » — ni couverture — « des gens ont déféqué sur celles qu’on avait, mais si vous insistez, on peut vous les donner ! ». Une personne asthmatique doit négocier pendant des heures avant d’obtenir le droit d’utiliser sa Ventoline. Pas de papier toilette dans les WC. »15 Dans ce « commissariat de combat » qui traite 11.000 gardes à vue par an, les droits du gardé à vue, « on s’en branle, pour être clair », annonce le policier en refermant la porte de la cellule. « C’est le début de 20 h d’absurdité et, pour certains militants, d’humiliation. »

Ils passeront un à un en face d'une équipe soudée qui se fait menançante, moqueuse, injurieuse, faussement amicale ou agressive. Atomisant le groupe, jouant sur les fragilités individuelles. Le but de la manœuvre est de les faire plier et d'obtenir ce qu'ils souhaient. Notamment, le code de dévérouillage des portables pour en extraire des photos qu'ils espèrent compromettantes. En présence de deux à six officiers de polices hilares, l'un de à droit aux invectives plus ou moins lourdes sur son appartenance politique supposée : « « Alors, l’anarchiste, je suis sûr que tu détales quand on charge les cortèges ! Profitez bien des manifestations, car en 2017, tout ça c’est fini ! » ; « Alors, ça baise dans le milieu anarchiste ? » Attaque sur son apparence: « Tu sais que t’es moche ? Ça ne doit pas trop bien marcher avec les filles. » ; « Tu sais que tu pues ? »  Enfin, le retenu à droit à un feu d’artifice insoutenable : remarques machistes et homophobes toutes plus salaces les unes que les autres. « En fait, t’es une tantouze, non ? » » Que des jolies choses.

N’oublions pas les allégations frauduleuses: « « Mais, tu viens de me faire un doigt d’honneur en te grattant l’oreille ? Je vais te mettre un outrage ! » Ou encore, l’officier agitant un sachet de cocaïne sous mon nez : « Dis donc, ça vient de tomber de ta poche quand tu t’es levé, mais c’est beaucoup plus grave que prévu cette affaire ! » En passant par l’humiliation physique : « Lève-toi, retourne à ta cellule ! Non, c’est pas vrai, rassieds-toi ! » ; imposition de la station debout pendant 30 minutes — « T’as mal aux jambes ? Tu sais, moi, j’ai tout mon temps… ». Tout est fait pour briser et humilier. Les officiers visiblement repus, le calvaire prend fin à environ 5 h 20. J’essaie de me souvenir ce qui nous a amenés initialement dans cet endroit sordide mais, tombant de fatigue, je n’arrive plus à faire le rapprochement. C’est un visage totalement caricatural, et pourtant tristement réel, de l’intérieur d’un commissariat qui se montre à moi. »

Autre histoire, un soir du mois d'avril. Mercredi 27 avril, 20h précise. Montreuil-sous-Bois, Seine-Saint-Denis.

Tandis que vous êtes tranquille, en train de boire votre thé en écoutant de la musique avec vos amis, débarquent sans prévenir des agents d'institutions publiques représentant la Douane, l'Urssaf, l'Hygiène et la Santé publique, le Fisc et la Préfecture de Bobigny. Tout ça sous bonne escorte : police municipale, nationale, police de l'immigration. Ce à quoi il faut ajouter 10 voitures banalisées, ou pas, et un fourgon. Ne négligeons pas non plus que certains des policiers détiennent des bombes lacrymogènes, des flash-ball et d'autres des mitraillettes...Alors forcément, lorsqu'on présente les choses ainsi et qu'on revient sur le cocktail de l'armement on conclut de suite que le danger se trouve au 39 rue de la Solidarité. Il y a forcément un criminel ou un fraudeur. Les policiers n'ont pourtant trouvé ni Merah ni Cahuzac dans l'appartement mais une cantine participative et autogérée qui s'appelle Tardigrade, créé il y a un an au sein d'un immeuble occupé depuis six ans.

 

Lj09QACiOGNRvpXdt4nvDQcniHSwASXhC8FJF_nBA9yrXm3bN4lvhFcoal9IoEddMGlmjSSOzMm1LuQ4QiA_Z6-EfVzfc32DjZyKa-QIk6XmPa0zgUfmVlMtzseRjS57hp7AyWKn

A certains, ils disent :

« « Nous sommes là, car certains de vos voisins se sont plaints du bruit ». C’est une nouvelle méthode que d’autres devraient utiliser : vous ne savez pas comment éradiquer le bruit ? Très simple, envoyez 20/25 policiers armés et des fonctionnaires de l’Etat...et vous n’aurez plus de problème de bruit ! »

Etant donné que tout était en règle, aussi bien les comptes de l'asso, le numéro de siret, que la déclaration en préfecture, et qu'il n'y avait en somme aucune raison d'envoyer autant de policiers et de représentants de l'Etat dans un appartement vide de criminels et de fraudeurs, on peut clore le sujet.

Comme on l'a vu, la violence est simple ou complexe. Elle va du coup de matraque pour les activistes aux coups que reçoivent les travailleurs (y compris ceux de la police) au quotidien. La concurrence et la course à la rentabilité engendre un nivellement vers le bas. Cette guerre de tous contre tous, entre les entreprises, entres les pays et entre les personnes ne favorise pas vraiment le bien être et la solidarité. Le chemin du migrant, de la femme, du travailleur, est ponctué d'embuche. Il faut courir jusqu'à l'épuisement physique en masquant le mal-être qui se devine. Rester calme. Se faire exploiter mais avec le sourire. Se dépasser et dépasser les autres dans la course mais sans paraître fatigué. Continuer à travailler malgré les questions qui nous traversent ; malgré les blessures, la maladie et la douleur qui rongent le corps et la psyché. Pourtant, après ce chemin de croix, quand arrive la fin du mois ou la retraite, la récompense est bien maigre.

La violence est aussi dans le silence et dans les mots.

La violence est dans le silence qui plane dans les quartiers populaires, dans la maison, dans l'usine, avant l'orage. La violence devient double lorsqu'on essaie de l'exprimer et qu'on obtient du gouvernement, après lui avoir adressé une lettre, le vide. On est seul dans un tourment que l'on dit sans visage. Personne pour reconnaître ses plaies et pour pointer un coupable. On est seul, et donc vulnérable, lorsqu'on est au commissariat ou dans le bureau, avec un chef, qui pour la énième fois nous fait des avances, se montrant un peu plus violent, on reste seul. Sans pouvoir le dire, sans pouvoir s’échapper. On est seul dans cette course qui se termine parfois à l'hopital. Seul à recevoir et à subir des coups qui paraîssent surgir de nulle part, même si on se doute qu’il n’en est pas ainsi. Seul avec la psy qui pourtant, en a vu d'autres...

A la télévision, la nomination de la violence rime avec condamnation morale. Les mots sont systématiquement placés dans un long chapelet moral que déroulent les chroniqueurs à l’aide d’images et de chiffres. Ils la découvrent pour la toute première fois. Lorsqu’ils commencent à se tracasser pour ce qu’ils considèrent être la violence, il est un peu tard.

Il est assez clair pour ceux qui vivent dedans depuis longtemps qu’elle ne fleurie pas qu’au mois de mai, ce qu’ignorent en général les chroniqueurs qui ont besoins d’entendre les pétards et de voir le spectacle de la lutte des classes pour que celle-ci apparaîsse dans leur esprit et sur les écrans.

Il y a la réalité qu'on vit au quotidien et la construction spectaculaire qui en est faite par la presse et par la télévision. Faire d'un événement un spectacle c'est en évincer le sens pour n'en garder que la coquille, et c'est présenter cette image sans contenu au téléspectateur souvent en plein dans le rôle qui lui est assigné (celui d'être spectateur) pour qu'il commente à son tour et qu'il s'indigne de la casse que ce titre présente. De la casse que cette image de télévision présente ; filmé par un caméraman et une équipe objectivement du côté de la police. On commente alors ensemble la casse et on critique, disant que là, ça va trop loin. Quand même.

En dépit du racisme entre gaulois et barbares et de la pauvreté et précarité grandissante, tout allait bien dans le royaume de l'abondance. Tout allait bien jusqu'au jour ou la gaule fut envahie par les sauvages. On peut taire certaines violences mais il faut briser le silence pour celle-ci, exercée par les casseurs.

-Mais qui sont les casseurs ?

- Ce sont ceux qui cassent.

Il est assez déplaisant d’écouter des journalistes utiliser ce substantif et adjectif de la façon la plus naturelle du monde sans jamais employer un tel nom pour se référer aux forces de l’ordre. Matraqueur est connoté négativement et n’a pas sa place dans une rédaction qui mise sur l’objectivé. On peut donc se poser la question suivante: si le terme de casseur est neutre, pourquoi est-ce que celui de matraqueur ne le serait pas ? Peut-être, qu’on juge que ce n’est pas tout a fait juste de réduire un agent assermenté doté d’une matraque à un matraqueur. C’est un raccourci dangereux. Et il ne viendrait à personne de se demander si un matraqueur est bien un policier. Cette question n’a pas lieu. En revanche, du côté du pouvoir, on réduit une personne à sa fonction sans que ça ne pose problème et on gamberge beaucoup sur les plateaux télés pour savoir si un casseur est un manifestant.

Lorsque la rédaction se sent menacé, lorsque la critique s’emballe par rapport aux chiffres énoncés et aux mots prononcés elle s’emballe à son tour pour défendre sa ligne qui est légitime. Elle se cache derrière les données du ministère de l’intérieur pour le démontrer. Pourtant, ni les chiffres ni les mots du ministère ne vont de soit, et il serait judicieux que le quatrième pouvoir fasse ce pour quoi on le paie: relayer l’information et être critique, et non pas être la courroie de transmission de l’appareil d’Etat. Les rapports du ministère de l’intérieur ne font jamais été des victimes abattus par les forces de l’ordre ni de la violence de l’impunité qui recouvre “ces bavures policières”. Curieusement, l’expression “bavure militante” n’existe pas. Ces rapports enfin ne sont pas honnête lorsqu’il s’agit d’évaluer le nombre de manifestants. Les études ministérielles sur la santé referment bien vite les dossiers des milliers de cancers liés à la vétusté de l’habitat ou au non-respect des normes de sécurité sur les chantiers de travail. Si on s’appuit uniquement sur cette prose des ministères on pense que tout va bien, alors que dans la réalité rien ne va. La violence est ailleurs, dans les cancers à répétition en raison de la pollution et des produits chimiques, dans le mal-être au travail, les maladies professionnelles, l’isolement, l’exploitation, l’arrogance des puissants, les abus de pouvoir de la police, le harcèlement sexuel, le racisme d’Etat, les mensonges d’Etat etc. La violence ne commence pas par le cocktail molotov, mais ce qui est sûr c’est que l’explosion se termine par un écran de fumée qui empêche de voir, tandis que les oreilles ne peuvent entendre. De la violence qu’on vit, on en parle encore moins alors que c’est le moment d’en parler. Il faut dissiper la fumée du lacrymo pour y voir clair.

Et pour y voir clair, il faut tout bloquer. Cette bifurcation peut être salvatrice. Il faut donc faire passer le message. On peut parler désormais, et arrêter la spirale infernale de la croissance et de la violence.

Contre la violence: la grève, la lutte, la solidarité.

Il ne faut plus faire sa routine de travail mais penser tout au long de sa plage horaire, si tout ce qu’on nous impose est bien cohérent avec ce que nous sommes; si on ne risque pas de piétiner quelqu’un dans notre asservissement volontaire et si l’on souhaite vraiment continuer dans cette voie. Si on est foncièrement contre la violence, il faut arrêter de construire des murs et de batir la société toxique. Arrêter de pointer. Lutter. Aider à ériger une barricade de solidarité contre une infame loi anti-sociale, et ce monde qui va avec, qui en ce moment, nous ressemble bien peu.

Ecouter, témoigner, écouter, reprendre le pavé. Il faut encourager les gardiens de l’ordre à laisser tomber leurs casques, et à venir du côté de la paix, arrêtant de protéger la propriété et l’Etat pour protéger la population. On n’a la parole, il ne faut plus la lâcher. La loi du pot de fer ne nous convient plus. Nos journées de travail montent jusqu’au ciel. On a tout fait, mais nous sommes les derniers servis... et l’ouvrage ne nous convient pas. Ca ne peut plus durer. Désertons la société avant d’être licenciés. Crosse en l’air et rompons les rangs. Ce n’est pas parce que nous ne voulons pas être un pot de fer comme nos maîtres que nous accepterons de laisser se briser en éclat le pot de terre que nous portons dans le coeur, dans nos journées, dans notre mémoire et dans notre labeur.

On tire la sonnette d’alarme car la vraie violence c’est ce train à grande vitesse qui de petites trahisons en grands renoncements cherche à nous infantiliser et à nous laisser bras nus dans un univers de requin. Sans mots, sans recours, sans droits.

Nous aspirons pour une partie d’entre nous à naviguer dans une eau claire, libre de métaux lourds et de marchandises, libre d’aller et libre de vivre, heureux, sans perdre sa vie à la gagner. Transformant radicalement la question du travail et de sa finalité, pour ne plus jamais revivre cette situation paradoxale ou l’on se fait écraser par le monde que l’on a construit.

Avant le feu d’artifice de la libération, il faut continuer à bloquer l’économie qui malheureusement pour les possédants, ne fonctionne pas sans les salariés. La violence, ça se bloque.

Pierre à pierre, ensemble, le pot de terre aura raison du pot de fer.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.