IXème forum “Féministe rurale” en Andalousie: le village et ses fiertés

L´an passé, elles s´étaient réunies à quelques kilomètres pour débattre de l´amour romantique. Cette année, dans le cadre du IXème forum « Féministe rurale », elles se sont donné rendez-vous du 16 au 18 novembre à Arriate, village andalou perché dans les montagnes de la Serranía de Ronda, pour scruter à la loupe les « identités diverses » qui composent les villages, les hameaux, la campagne.

Le froid automnal du centre culturel qui accueille le forum n´aura pas empêché de rassembler près de 90 personnes. Des femmes du village, qui ne l´ont jamais quitté, répondent présentes à l´appel ; des jeunes urbaines venues de Málaga ou Séville, dont les parents ont grandi à la campagne, sont aussi de la partie. Néo-ruraux, ruraux de toujours, citadines et citadins, les profils sont divers tout comme les « identités » que ce forum vise à mettre en valeur.

Le forum peut commencer © m.orhon Le forum peut commencer © m.orhon

Ana Calvo, la présidente de l´association des femmes du village ouvre le bal et donne tout de suite le ton: “ la soumission et l´abnégation sont les concepts autour desquels se construit l´identité des femmes dans le village. Et ça perdure encore aujourd´hui chez la jeune génération alors il est essentiel qu´on continue à déconstruire les stéréotypes. Il ne faut pas baisser la garde. »

Courts-métrages et témoignages

Pour entrer dans le vif du sujet, les participantes (dont 8 ou 9 hommes) se voient ensuite proposer la projection de trois courts-métrages. Mon premier est un jeune garçon qui s´habille en jeune fille. Mon deuxième est un homme qui se sent femme. Mon troisième est un trentenaire qui invite sa copine transsexuelle à dîner chez ses parents. Mon tout est un forum qui démarre sur les chapeaux de roue.

Le lendemain, c´est au tour de Fran Ortiz Ortega de témoigner. Co-fondateur d´une association LGTB à Cádiz, il raconte n´avoir fait son coming-out qu´une fois débarqué à la ville. Il parle de « sexode » ou « sexile » pour décrire le phénomène des ruraux qui sont contraints à rejoindre les villes du fait de leur orientation ou de leur identité sexuelle. Le rejet de tout éloignement de la norme hétérosexuelle étant bien plus fort en campagne qu´en ville.

Leonor Jiménez, participante venue de Málaga en atteste. « Mes parents ont grandi dans un village de la province et quand on y allait pour les week-end ou les vacances, j´ai bien senti qu´il était impossible pour moi de dire ouvertement que j´étais lesbienne. Pendant quelques années, j´ai même travaillé comme agricultrice en reprenant l´ancienne ferme de mes grands-parents. Je faisais des allers-retours. Comme je n´étais pas sûre de vouloir définitivement m´installer à la campagne, j´habitais à la ville et je travaillais à la ferme. Je voyais bien que les gens me regardaient de travers en se disant certainement que c´était bizarre une femme toute seule, sans homme, à la campagne. Déjà qu´à leurs yeux c´était suspect d´être une vieille fille, alors imagine si j´avais fait venir ma copine… »

Le village serait-il donc le lieu rance par excellence, l´incarnation du repli sur soi, de l´intolérance et de l´immobilité par essence ? Ana Calvo n´y croit pas. « Cela fait 15  ans qu´on a lancé notre association de femmes à Arriate et je vois que les choses évoluent. Au début c´était impossible de parler de certains sujets avec les hommes. On avait commencé à distribuer chaque année des pin’s contre les violences machistes et beaucoup les refusaient. Mais depuis quelques temps, et après beaucoup d´ateliers de sensibilisation, les hommes du village tendent maintenant leur veste pour qu´on leur accroche le pin´s. C´est devenu une tradition ! Cela ne veut pas dire qu´il n´y ait plus de violences de genre mais au moins la discussion est ouverte, le sujet est sur la table. »

Sur la table. Et sur les murs du centre culturel qui propose durant tout ce week-end deux expositions pour valoriser le travail des femmes et leur savoir, montrer des femmes dans leur diversité, représenter leurs talents, leur force, leur soif de liberté. A gauche de la scène, ce sont des photos encadrées de l´artiste Sandra Lara qui rendent hommage à Frida Kahlo. A droite, ce sont des feuilles A4 imprimées et exposées sur un support carton par des femmes du village. Les deux racontent une fierté certaine.

Fiertés diverses

Ce forum ressemble d´ailleurs de plus en plus à une « marche des fiertés » en forme de table-ronde. Fierté des femmes comme force émancipatrice face à la domination masculine, fiertés des homos, des lesbiennes, des trans, des non-binaires face à l´ordre impérieux d´être hétéro.

Féminisme et droits LGBT au coeur du village © Maxime Orhon Féminisme et droits LGBT au coeur du village © Maxime Orhon

Et même, au fur et à mesure des ateliers que propose cette rencontre, la journaliste Mar Gallego entend échanger sur la fierté du village,  la fierté d´être plouc (« cateto »). En organisant des jeux de rôles avec les participantes, M. Gallego tente de convaincre que beaucoup d´activités qui se développent aujourd´hui dans les centres urbains ne sont que la réappropriation culturelle de ce qui existe depuis toujours dans les campagnes. La méditation régénératrice, accompagnée d´huiles essentielles raffinées et d´une musique orientale apaisante, à laquelle se livrent les citadins, ne serait que l´héritière condescendante de la sieste du villageois. L´urbain est « décroissant » quand le paysan est « retardé ». Le  Madrilène est inscrit à un cours de chant participatif quand le villageois se rend  à sa traditionnelle chorale. Une jeune femme de Barcelone expose ses nouvelles recettes sur son blog quand une grand-mère d´Arriate fait ses confitures en silence. Pour  Mar Gallego, le village possède de nombreux potentiels qui ne sont pas valorisés par ses habitantes et ses habitants et qui sont même rendus invisibles par les centres-villes qui se les approprient.  «  Les gens des villages ont tous les outils en main pour s´organiser politiquement. Ils et elles sont autonomes, savent faire énormément de choses que leurs ancêtres leur ont transmis et qu´ils perpétuent. En plus de cela, le sentiment de communauté est souvent fort dans les villages et il y existe des formes de solidarités qui sont absentes en ville. »

 En revalorisant le village, en le mettant au cœur du XXIème siècle comme lieu essentiel à même de contrer le délitement des solidarités et de faire face à la surconsommation et au capitalisme, on peut espérer que les citoyennes et les citoyens qui peuplent les campagnes parviennent à se considérer comme une des solutions face aux différents défis sociaux et écologiques qui nous font face. Ne plus seulement être, mais avoir conscience d´être.

Souvent plus conservateurs et toujours renvoyés à cette image, les villages doivent prendre conscience de leur modernité au sens où leur mode de fonctionnement et les savoir-faire de leurs habitantes et habitants peuvent permettre de répondre à certains défis modernes. Ainsi, peut-être y sera-t-il plus facile de prendre en considération les mouvements sociaux contemporains féministes et les revendications des personnes homosexuelles ou trans. Plutôt que de les voir comme une menace.

Pour Oliva Carrión,  de l´Association « Feministas rurales », qui a contribué à l´organisation du forum avec l´Association des femmes du village et l´Université rurale Paula Freire, l´alliance du « champ » et des nouveaux mouvements sociaux n´est pas un vœu pieux. « Il y a plusieurs années, nous les féministes, on n´osait même pas parler de féminisme dans les campagnes. Maintenant le terme est installé et on peut commencer à discuter des inégalités salariales, de la domination masculine, des violences faites aux femmes. En partant de la vie des gens d´ici et du récit qu´ils en font, on peut aborder ces sujets. » Défi ambitieux et nécessaire.

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