Précarisation préoccupante de l'emploi

Travail réalisé lors d'un mémoire de master que je souhaite partager ici

Le changement du marché de l’emploi provoque un double processus de précarisation : la montée du chômage et le développement des formes particulières d’emploi (J. RIGAUDIAT 2005). La norme qui a prévalue du Contrat à Durée Indéterminée (CDI) à temps complet jusqu’au début des années 1980 tend à régresser au profit de contrat dit « précaire », intérim, Contrat à Durée Déterminée (CDD), temps partiel subi… Entre 2000 et 2016, le nombre de CDD de moins d’un mois a triplé de 1,5 millions en 2000 à plus de 4 millions[1]. Sur cette période, l’emploi à temps partiel et intérimaire a continué de croitre, environ 5 % en 15 ans[2]. En parallèle, le nombre de Travailleurs de Non-Salariés (TNS) a connu un déclin de 2000 à 2009, jusqu’à la création du statut d’autoentrepreneur. En 2016, leur nombre était équivalent à celui de 2000[3]. Quant à la part de CDI dans l’emploi, celle-ci s’est stabilisée sur la période, et ce malgré la crise de 2009.

 

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En 2016, hors intérim, 14% des embauches étaient en CDI sur un total de 6,2 millions[4]. Les CDD de moins d’un mois, 4,2 millions de déclarations, mais surtout l’Intérim, plus de 16 millions en 2016, représentent la majorité des contrats d’embauche.

 

En 2015, environ 62% des salariés sont en CDI à temps complet, contre 64% en 2000 et 75% en 1985[5]. Les CDD ont légèrement progressé, et le chômage au sens du BIT a stagné. Entre 1980 et 2000, le marché de l’emploi a grandement changé, avec la montée des emplois précaires, diminution des CDI, des TNS… mais depuis une quinzaine d’année sa structure s’est stabilisée.

Pour revenir au cas des autoentrepreneurs, où « l’uberisation » de la société pour citer de nombreux médias, leur nombre en 2015 était de 1,1 millions, dont 600 000 déclaraient un Chiffre d’Affaires (CA). A travers ces chiffres, un premier constat s’impose, cela ne concerne qu’une minorité des actifs (moins de 5%) et près d’un autoentrepreneur sur deux ne dégage pas de CA après la création de leur entreprise. Ce statut semble manifester chez les jeunes générations, un désir à la fois d’autonomie et de collaboration (J. LE GOFF, 2016). On ne peut cependant négliger la force précarisant de ce statut et réciproquement, de nombreux créateurs espèrent sortir de leur précarité via ce statut (A. FAYOLLE 2012). L’utilisation récente mais de plus en plus prégnante du statut d’autoentrepreneur par les plateformes de l’économie numérique, ou par des sous-traitants afin de disposer de main d’œuvre sans en payer les charges, renforce la précarité d’une partie des actifs (O GIRAUD, ‎2014). Leur emploi pourrait être assimilé à un statut de salarié mais n’offre pas les mêmes garanties (C. EVERAERE, ‎2016). Selon l’observatoire de l’union des autoentrepreneurs en partenariat avec l’Agence Centrale des Organismes de Sécurité Sociale (ACCOS), en 2015, près de 30 % des autoentrepreneurs déclarent faire plus de 50% de leur CA avec un seul client, donnée en hausse de 100% par rapport à l’année 2014.

De façon générale, les emplois précaires représentent environ 12 %, des salariés, soit 3,2 millions de personnes[6]. Ces emplois sont principalement occupés par des femmes (80% des emplois à temps partiel sont féminins[7]...), des populations d’origine étrangère (sur les 7 premières années d’activités, les individus d’origine magrébine connaissent des périodes de chômage 3 fois plus longues que ceux d’origine française[8]…), et les jeunes (le taux d’inactivité chez les jeunes de moins de 24 ans est de 22,3%[9]...). Le diplôme a été pendant longtemps considéré comme un rempart face à l’emploi précaire, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, surtout chez les moins de 24 ans, même si l’accès à l’éducation supérieure garantit une certaine protection (R. DELES, 2013). Les titulaires d’un bac +2 ou plus ont un taux d’emploi supérieur au reste de la population, et subissent moins les variations du marché. À l’inverse, les personnes non diplômées ou titulaires uniquement d’un diplôme du secondaire sont de plus de plus exposés au chômage, précarité accentuée depuis la crise de 2008[10].

 

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Le chômage, au sens du BIT, est une des constituantes du marché de l’emploi français. Après avoir atteint un minimum en 2008, environ 7%, ce taux a augmenté de 3,5 points, pour s’établir à environ 10,5% de la population active[11] (environ 3,5 millions de personnes). Les données Pôle emploi[12] confirment cette augmentation tout en y apportant des précisions. Les demandeurs d’emploi exerçant une activité à temps partiel tenus de faire des actes positifs de recherche[13] (catégorie B et C) ou non tenus de faire ces mêmes actes (catégorie D et C) ont doublé entre 2008 et 2016[14]. Les demandeurs d’emploi toutes catégories représentent plus de 20% du total des actifs, soit environ 6,5 millions d’individus. Au-delà de ces chiffres, c’est sa récurrence qui interpelle[15]. Plus des ⅔ des individus enregistrés à Pôle emploi ont connu plusieurs périodes de chômage. Un autre fait marquant est le profil de ces chômeurs. Un jeune de moins de 25 ans sur quatre est au chômage. Les non diplômés ou uniquement du secondaire sont deux fois plus impactés, et les personnes d’origine étrangère ou immigrées hors union

L’enlisement dans le chômage est lié à un cumul d’handicaps de différents ordres (D. ROUAULT-GALDO, 1991), en premier l’âge, puis le diplôme et la situation familiale et au troisième niveau la nationalité et le lieu de résidence et en dernier l’attitude individuelle. Outre l’aspect salarial, le non emploi a une influence plus globale. L’importance accordée par le travail discrimine de ce fait ceux qui n’en n’ont pas. Le travail est valorisé en soi, et apparait comme la seule voie d’intégration et de reconnaissance (M. LORIOL, 2011). L’opinion publique condamne de plus en plus « ses inactifs » en les considérant comme des oisifs, des profiteurs[16], (R. CASTEL 2007). Pour une partie du public, les allocations perçues créeraient des trappes à l’emploi (D. GUILLEMOT, P PETOUR, H, ZAJDELA, ‎2002). Dans les faits le constat est tout autre, l’allocation moyenne est de 1 055 €, ⅓ des chômeurs sont bénéficiaires des minima-sociaux et 20% ne sont pas indemnisés[17]. Parmi les allocataires, près de la moitié se disaient prêt à prendre un travail moins bien payé que celui qu’il occupait avant, chiffre qui montait à 84% pour ceux qui ne percevaient pas d’allocation chômage (V. SIMMINET, E. DANZIN, 2014). Les individus préfèrent généralement un travail faiblement rémunéré que de percevoir des aides. Le risque est alors le confinement des chômeurs de longue durée dans des emplois précaires, où la transition vers un meilleur emploi est impossible (R. MALENFANT, 2004). La multiplication des emplois paupérisant, incitée par l’Etat, via des réduction fiscales, crédits d’impôts mais aussi par le fonctionnement des aides sociales, favorise la création de travailleurs pauvres, invisible socialement (S. PONTHIEUX, S. GRANEREAU, 2017). En France on compterait environ 7,5 millions d’actifs gagnant moins de 9 600 € net par an, soit 800 € par mois[18]

 

[1] France Stratégie, Les transitions professionnelles, révélatrices d’un marché du travail à deux vitesses, 2016. <URL : http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/na-50-transitions-professionnelles-web.pdf>

[2] Conseil d’orientation pour l’emploi, L’évolution des formes d’emploi, 2014. <URL : http://pmb.cereq.fr/doc_num.php?explnum_id=1343>

Ministère du travail, l’emploi intérimaire, 2017. <URL : http://dares.travail-emploi.gouv.fr/dares-etudes-et-statistiques/statistiques-de-a-a-z/article/l-emploi-interimaire>

[3] Insee, Panorama de l’emploi et des revenus des non-salariés, 2016  <URL : file:///C:/Users/Plop/Downloads/REVAIND15_a_VE_panorama.pdf>

[4] Agence centrale des organismes de sécurité sociale, conjoncture 2016, 2017. <URL : http://www.acoss.fr/files/Publications/Acoss_Stat/Acoss_Stat_244.pdf>

[5]France Stratégie, Nouvelles formes du travail et de la protection des actifs, 2016. < URL : http://francestrategie1727.fr/thematiques/nouvelles-formes-du-travail-et-de-la-protection-sociale/>

Dares, Entre 2000 et 2012, forte hausse des embauches en contrats temporaires, mais stabilisation de la part des CDI dans l’emploi. 2014 <URL : http://dares.travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/2014-056-2.pdf>

[6] Insee, La précarité s'inscrit dans la durée, 2013 < URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1291896>

[7] Insee, Le taux d’emploi des hommes et des femmes, 2013. < URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1281064>

[8]CEREQ, Les débuts de carrière des jeunes issus de l'immigration : une double pénalité ?, 2015.  <URL : file:///C:/Users/Plop/Downloads/b341%20(1).pdf>

[9]Insee, Un taux de chômage de 22,3 % en moyenne en 2014, 2015. <URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1288173>

[10]Insee, L’insertion professionnelle des jeunes de plus en plus difficile pour les non diplômés, 2014  <URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1285751>

[11]Insee, Le taux de chômage est stable au premier trimestre 2016, 2016. < URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2011465>

[12] La différence entre la définition du BIT et de PE, réside dans le fait que Pôle emploi, comptabilise le nombre de demandeurs d’emplois inscrits auprès de ses services.

[13] Dénomination officielle par Pole emploi.

[14] Pôle emploi, Demandeurs d'emploi inscrits à Pôle emploi en août 2017, 2017. <URL : http://statistiques.pole-emploi.org/stmt/publication>

[15]Pôle emploi, La récurrence au chômage des demandeurs d’emploi, 2010. < URL : file:///C:/Users/Plop/Downloads/cahiersn7_recurrence_mai_36338%20(2).pdf>

[16]CREDOC, La société des loisirs dans l’ombre de la valeur travail, 2013. < URL : http://www.credoc.fr/pdf/Rech/C305.pdf>

[17]UNEDIC, Qui sont les allocataires indemnisés par l’Assurance chômage en 2016 ?, 2017. < URL : https://www.unedic.org/sites/default/files/2017-07/Unedic-etude_allocataires_juillet2017_0.pdf>

[18]Insee, Insee Références, édition 2016 - Fiches - Marché du travail, 2017 < URL : file:///C:/Users/Plop/Downloads/FPORSOC16k5_F3.5_salaire.pdf>

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