La consommation, un reflet de sa place sociale

Article issu d'un travail de fin d'étude que je souhaite partager

 

Comme nous l’avons vu (voir article précédent), le recours aux crédits de consommation facilite l’accès à de l’équipement aussi bien nécessaire au bon fonctionnement des ménages (congélateur, lave-linge…) qu’à la symbolique apportée par ces biens, leur valeur dépassant intrinsèquement celle associée à l’utilité de l’objet.

 La consommation sociale

Certains biens ont une valeur symbolique dépassant la valeur utilitaire (R. HOGGART, 1970). L’expérience de la frustration et de la privation continuellement peut amener à des dépenses prodigues. L’achat d’objets luxueux, le téléphone portable en est le parfait exemple, compense une période de trop longue privation, et annule ce temps de manque (L. REISCH, 2008). Ce type d’achat permet de rendre plus acceptable leur condition et d’avoir le sentiment de « consommer » (J. LAZARUS, 2006). D’autres dépenses sont considérées comme socialement obligatoires, notamment les biens et services numériques. L’obligation sociale de les posséder, au risque d’être frappé d’opprobre, alourdit le budget des ménages à faible revenu. Sans oublier que le recours régulier à des crédits de consommation entraine un sur paiement des biens en moyenne de 8 à 15%. 

Une consommation ubuesque

La seconde problématique pour les faibles revenus, est la difficulté d’accéder à des produits de qualité, ceux-ci devant se rabattre sur des produits moins chers. Or leur mauvaise qualité oblige des réparations ou un remplacement régulier. On se retrouve dans une situation ubuesque, où à terme, ce bien coûte plus cher que le coût d’un produit de bonne qualité (J. LAZARUS, 2006). Comme le soulignait J. BALDWIN dès 1961, être pauvre, ça coûte cher.

En s’intéressant à l’affectation du budget aux différents postes de dépenses, les dépenses pré-engagées[1] représentaient près de 45% pour le premier décile sur l’échelle des revenus, 40% pour le deuxième décile, puis suit une baisse tendancielle pour atteindre 20% sur le décile le plus riche. Elles pèsent plus lourd pour les personnes seules et les familles monoparentales[2]. Ce poids a nettement augmenté sur les 30 dernières années, lié en partie à l’émergence des nouveaux outils de communication et à l’augmentation des loyers. En 1979 ces dépenses étaient seulement de 24% pour les ménages les plus pauvres.

Des dépenses contraintes oppressantes

La structure de consommation, selon les revenus, est très différente, et plus particulièrement sur les postes de l’alimentation, du logement et du transport. Le poids relatif de l’alimentation et du logement, représente quasiment 50% des dépenses pour les 20% des revenus les plus faibles contre 2 fois moins pour les 10% les plus riches[3]. A l’inverse les dépenses de transport occupent une place deux fois moins importantes chez les plus bas revenus, liées au fait que beaucoup n’ont pas de voiture, bénéficient d’abattement sur les titres de transport, ou se déplacent peu du fait de leurs activités réduites (Y. JOUFFE, 2014). Les dépenses de transport augmentent significativement lorsque les ménages sont tributaires de leur véhicule pour effectuer leurs trajets domicile-travail (R. BIGOT, 2009).

L’alimentation est aussi un marqueur social, que ce soit en termes de consommation, les plus riches consomment plus de fruits et de légumes ; de types d’achats, corrélation entre la consommation de produits bio ou boissons sucrées et le revenu ; ou encore les lieux d’achat, le hard discount étant privilégié par les plus faibles revenus[4]. De cette consommation en résulte des troubles de santé plus importants chez les plus faibles revenus, il y a ainsi 4 fois plus d’obèse chez les 2 premiers déciles du revenu que dans le reste de la population. La restauration hors foyer est aussi davantage prisée par les ménages les plus aisés qui y consacrent 2,5 fois plus de leur budget que les plus modestes, mais ce n’est pas tant le nombre que le type de lieu qu’il faut distinguer. Les plus faibles revenus se rendent dans les cantines ou la restauration rapide à contrario des plus aisés préférant une restauration plus classique.

Concernant les autres postes de dépense, les ménages du 1er quantile sur l’échelle du revenu déboursent relativement plus pour l’achat d’alcool et de tabac, 4% en moyenne alloué à ce type de consommation contre seulement 3% pour le reste de la population[5]. Les moins aisés ne dépensent pas plus dans l’achat d’alcool que la moyenne, ce n’est pas tant la consommation d’alcool que celle du tabac qui grève leur budget (J. CONSTANCE, 2010), les individus appartenant au 1er quantile fumaient deux fois plus que ceux du dernier quantile. La cigarette semble apporter un réconfort, un bien-être passager, ce qui rejoint l’idée de prodigalité des dépenses, et ceux malgré les effets nocifs escomptés (P. PERETTI-WATEL, 2006).

Des loisirs de pauvres

Les inégalités les plus fortes concernent les montants consacrés aux loisirs, les ménages les 10% les plus riches consacrent 2 fois plus de leur budget aux loisirs que les 20% les moins dotés financièrement (en valeur absolue ils dépensent 5 fois plus)[6]. En ajoutant la quote-part consacrée aux « restaurants et hôtels » les dépenses sont trois fois plus élevées en valeur relative et 6 fois en absolue. D’un point de vue général, les ménages partent moins souvent en vacances, 40% ne sont pas partis en 2016 (surtout les individus avec des faibles ressources), en grande majorité pour des raisons financières, et quand ils partent, ce sont dans des séjours moins longs et dans de plus mauvaises conditions (C. HELFTER, 2014).

L’accès aux spectacles, aux musées, et à « la culture » d’une manière générale est plus faible pour les moins aisés, et ce malgré les incitations financières (M. WALTON, 2008). Au-delà des loisirs, c’est leur nature qui diffère (P. BOURDIEU, 1979), se répercutant sur l’éducation des enfants et leur réussite scolaire (F. DUBET, P. MERLE, 2016).

 

Les ménages à faible revenu sont tels des funambules dans leur gestion budgétaire. Le montant des dépenses pré-engagées, le souhait de consommer comme son groupe de référence, la pression bancaire… sont d’autant d’éléments auxquels ils sont exposés. Le choix d’attribuer un budget à certains postes implique de sacrifier d’autres postes, et ce même aux détriments de la santé des individus composant le ménage.

 

[1] Ensemble des dépenses des ménages réalisées dans le cadre d'un contrat difficilement renégociable à court terme

[2] Insee, Tableaux de l'économie française Édition 2017, 2017. < URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2569364?sommaire=2587886>

[3] Insee, Cinquante ans de consommation alimentaire : une croissance modérée, mais de profonds changements, 2015. <URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1379769>

[4] Insee, Consommation des ménages Quels lieux d'achat pour quels produits ?, 2007. <URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1280775>

[5] Insee, Les dépenses des ménages en 2011 Enquête Budget de famille, 2014. < URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2015662?sommaire=2015691>

[6] Insee, Les inégalités entre ménages dans les comptes nationaux, Des écarts plus marqués sur les revenus que sur la consommation, 2009. < URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1280709>

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.