Concentration géographique des inégalités

Travail réalisé lors d'un mémoire de fin d'étude que je partage ici

 

La mobilité géographie est régulièrement mise en avant comme vecteur d’accès à l’emploi (L. DU PARQUET, E. DUGUET, Y. L’HORTY, P. PETIT, F. SARI, 2011). Que cela concerne une région, ou un espace périurbain, l’éloignement géographique à l’emploi le rend souvent inaccessible. Outre cet aspect sur lequel je reviendrai, l’aménagement urbain en France est source de nombreuses inégalités. La construction de grands ensembles composés majoritairement de logements sociaux, entre 1950 et 1970, sous la houlette d’un rationaliste exacerbé, a isolé et stigmatisé une partie de la population (C. AVENEL, 2009). La répartition spatiale française est directement fonction du revenu des ménages, spécialement pour les moins bien dotés (L. BOUZOUINA, 2007). Comme le soulignait P. BOURDIEU. « Il n’y a pas d’espace, dans une société hiérarchisée, qui ne soit pas hiérarchisé et qui n’exprime les hiérarchies et les distances sociales. » Cette ségrégation est souvent accompagnée par des problématiques de logement, d’insalubrité, surpeuplement, sur location…, de nombreux bailleurs profitant de l’absence de garantie pour imposer leurs conditions (M. MARPSAT, 2008).

 La croissance des inégalités se traduit par une concentration spatiale des familles ayant des niveaux de vie similaires. La catégorie sociale d’un agent s’exprime dans le lieu de l’espace physique où il est situé (P. BOURDIEU, 1993). La concentration urbaine de la population en deçà du seuil de pauvreté monétaire s’analyse sous différents angles.

De façon générale la répartition de ces individus au sein des Grandes Aires Urbaines[1] (GAU), dans les Grands Pôles Urbains[2] (GPU) et dans l’aire urbaine parisienne, est quasi similaire à la population française, réciproquement 77% et 65% et 20% pour les plus faibles revenus contre 77% et 61% et 19%, la pauvreté monétaire étant légèrement plus concentrée au sein des GPU[3].

La répartition géographique est plus contrastée. La pauvreté urbaine[4] regroupe ¾ des individus au-dessous du seuil à 60%. Elle est particulièrement concentrée dans les régions de l’Ile de France, les anciennes régions du Nord Pas de Calais et Languedoc Roussillon, et plus localement dans les départements du Bouche du Rhône, du Var et la Corse. Dans les GPU tels que Paris et Lyon, la pauvreté monétaire est importante dans les banlieues, à la différence des pôles urbains de tailles intermédiaires, la pauvreté est davantage située dans les centres villes (OCDE, 2007).

La pauvreté rurale[5] se centre principalement sur les départements de l’Aveyron, la Lozère, le Cantal, la Creuse et le Gers. Cette pauvreté touche les personnes âgées, mais aussi des jeunes actifs du fait de l’éloignement de l’emploi. L’isolement social est problématique et la pauvreté y est plus stigmatisante (A. APPERE DE SOUSA, 2010). Cependant une partie de ses individus sont propriétaires de leur logement, ce qui n’est pas le cas de la pauvreté urbaine[6].

Au sein des aires urbaines, la France comptait environ 1 300 Quartiers Prioritaires de la Politique de la Ville[7] (QPPV) regroupant environ 4,8 millions d’habitants, dont près de 50% sont en dessous du seuil de pauvreté[8] (soit ¼ des individus sous le seuil de la pauvreté) et y concentrent 2 fois plus de logements sociaux que les pôles urbains. A la différence des aires urbaines « englobantes » la composition démographique des QPPV, y est jeune (+ 6 points) avec davantage de population d’origine étrangère (+ 11 points), et on y trouve plus de familles de plus de 5 personnes (+ 6 points) ou de famille monoparentale (+ 10 points). Les habitants de ces quartiers s'insèrent plus difficilement sur le marché du travail que la population urbaine qui les englobe (N. DONZEAU, J. L. P. K. SHON, ‎2009). L’accès à l’emploi pour les résidents de ces quartiers y est doublement déprimé, d’une part les discriminations subies sont fortes et d’autre part le développement d’économie souterraine, avec tout ce qui en découle (revenu, pression sociale…) rend l’emploi quasi inaccessible (J. P. FITOUSSI, E. LAURENT, J. MAURICE, 2004). Ces effets combinés à l’impact du chômage de masse et l’éloignement de l’activité économique sont source de phénomènes d’hystérèses spatiales (J. P. FITOUSSI, al., 2004), ce que P. BOURDIEU analysant déjà en 1993 « « Le quartier stigmatisé dégrade symboliquement ceux qui l’habitent, et qui, en retour, le dégradent symboliquement[9] ». Ces quartiers sont fortement touchés par le chômage, une personne sur quatre, voire une sur trois pour les moins de 30 ans, et parmi celles qui ont un emploi, une sur cinq a signé un contrat précaire (CDD, apprentissage, intérim, stages), contre une sur sept dans les unités urbaines les contenant. L’emploi féminin est moins fréquent, 58% d'entre elles n'ont pas d'emploi (plus 14 points par rapports aux aires urbaines les contenant).

La réussite scolaire y est aussi plus faible qu'ailleurs. Le retard scolaire à l'entrée en sixième pour les élèves y est plus fréquent (22%) que pour ceux des unités urbaines les contenant (12%). Ainsi, 29% des élèves en retard scolaire des unités urbaines « englobantes » vivent dans un quartier de la politique de la ville. L’état de santé de ces élèves est aussi préoccupant, ils ont davantage de problèmes dentaires et de problèmes de surpoids que ceux scolarisés en dehors de ces quartiers[10]. De façon plus générale, l’état de santé des habitant des QPPV y est plus défavorable (C. ALLONIER, T. DEBRAND, V. LUCAS-GABRIELLI, A. PIERRE, 2007, Observatoire National des Zones Urbaines Sensibles). En 2014, près de 12,5% des résidents se déclarent en mauvaise santé contre 7,4% pour ceux qui n’y vivent pas[11]. Ils sont nombreux à ne pas avoir accès à une mutuelle (12% contre 5%), et le renoncement aux soins y est plus élevé que la moyenne nationale (F. BAZIN, I, PARIZOT, P, CHAUVIN, 2006). Comme le note un rapport publié par l’Observatoire national de la politique de la ville[12] en 2016, ce sont les populations les plus fragiles : immigrés, femmes seules, jeunes… qui restent dans ces quartiers. Les individus qui connaissent une mobilité ascendante quittent les QPPV. La majorité des déménagements apparaît comme une ascension sociale, ou tout au moins une résistance au déclassement (E. MAURIN, 2014). On retrouve aussi cette logique au sein des ménages qui ont amélioré leur niveau de vie, la mobilité ascendante se traduisant fréquemment par un déménagement vers son nouveau groupe d’adoption. On constate une spatialisation des revenus, avec une tendance de plus en plus à l’évitement, et à une homogénéisation sociale. Les couronnes périurbaines[13] ont dans l’ensemble un revenu plus élevé que les pôles urbains[14] (à l’acception de Paris et de Lyon)[15]. Globalement, les revenus décroissent avec la distance au centre-ville (G. DABET, J.M. FLOCH, 2014). Il est aussi intéressant de constater que de nombreux QPPV sont « reclassés », prioritairement ceux situés à proximité des pôles urbains. Les prix abordables à l’achat permettent à une population solvable d’acquérir un logement. La reconquête des quartiers populaires, couplée à la précarisation d’une partie du parc public[16] ont pour conséquence de réduire le champ des possibles des ménages qui ont les ressources les plus modestes (C. NOYE, 2008).

 

[1] Selon l’Insee, Une aire urbaine ou « grande aire urbaine » est un ensemble de communes, d'un seul tenant et sans enclave, constitué par un pôle urbain (unité urbaine) de plus de 10 000 emplois, et par des communes rurales ou unités urbaines (couronne périurbaine) dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans des communes attirées par celui-ci

[2] Le pôle urbain, pour l’Insee, est une unité urbaine offrant au moins 10 000 emplois et qui n'est pas située dans la couronne d'un autre pôle urbain. On distingue également des moyens pôles- unités urbaines de 5 000 à 10 000 emplois et les petits pôles - unités urbaines de 1 500 à moins de 5 000 emplois.

[3] Insee, Revenus et pauvreté des ménages en 2012, Dispositif Fichier localisé social et fiscal (Filosofi), 2015.

[4] Ce que j’entends par urbain peut être rattaché à la notion d'unité urbaine qui repose sur la continuité du bâti et le nombre d'habitants. On appelle unité urbaine une commune ou un ensemble de communes présentant une zone de bâti continu (pas de coupure de plus de 200 mètres entre deux constructions) qui compte au moins 2 000 habitants.

[5] Rural par antonymie à urbain

[6] Insee, Les conditions de logements en France 2017, 2017.

[7] Les quartiers prioritaires de la politique de la ville sont des territoires d'intervention du ministère de la Ville, définis par la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014. Leur liste et leurs contours ont été élaborés par le Commissariat général à l’égalité des territoires. En métropole, en Martinique et à la Réunion, ils ont été identifiés selon un critère unique, celui du revenu par habitants

[8] Insee, Les habitants des quartiers de la politique de la ville 2013, 2016. <URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2121538>

[9] P. BOURDIEU, op. cit., p. 167.

[10] Drees, La santé des enfants scolarisés en CM2 à travers les enquêtes de santé scolaire en 2001-2002. 2004. <URL : http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er313.pdf>

[11]IRDES, Une estimation de la précarité des patients recourant à la médecine générale en centres de santé : Le cas des centres de santé du projet Epidaure-CDS, 2014. <URL : http://www.irdes.fr/recherche/documents-de-travail/063-une-estimation-de-la-precarite-des-patients-recourant-a-la-medecine-generale-en-centres-de-sante.pdf>

[12]Observatoire nationale de la politique de la ville, Rapport 2016, 2017. < URL : http://publications.onpv.fr/RAPPORT_2016>

[13] Les couronnes périurbaines sont selon l’INSEE l'ensemble des communes de l'aire urbaine à l'exclusion de son pôle urbain.

[14] Insee, op.cit.

[15] Sur ces deux communes, la répartition spatiale auréolaire des statuts sociaux observée partout ailleurs est prise en défaut, (par une répartition sectorielle).

[16] La politique menée par E. MACRON et de son gouvernement prévoit de réduire le financement des logements sociaux, ni de réhabilité la suivi du plan Borloo comme il avait pu le laisser entendre.

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