Le logement, une reproduction des inégalités

Travail réalisé lors de mes études que je souhaite partager.

L’impact financier du logement

La ségrégation spatiale des ménages à faible revenu, se cumule avec une problématique plus individuelle, celle du logement. Les frais d’habitation sont le premier poste de dépense des ménages. Ceux-ci atteignent des proportions d’autant plus importantes que le revenu du ménage est réduit. Ce qu’on appelle le taux d’effort (rapport entre la somme des dépenses liées à l'habitation principale et les revenus des ménages) représente, en 2013, plus du tiers du revenu pour les ménages appartenant au 1er quartile du niveau de vie (et ceux malgré les Aides Personnelles au Logement), contre environ 20% pour les quartiles 2 et 3, et moins de 13% pour le dernier (M. BERTHOD-WURMSER, L. GONZALEZ, 2013). Entre 2003 et 2013, cette situation s’est dégradée pour les plus faibles revenus, plus 6,5 points pour le premier quartile, contre 2,5 points pour les autres ménages[1]. De plus en plus de ménages ont le sentiment de ne plus pouvoir faire face à ce type de dépenses[2]. En étudiant le parc locatif privé, le taux d’effort dépasse 40% pour le premier quartile, après versement des APL, hausse particulièrement forte dans les métropoles. Le marché de l’emploi étant plus dynamique, attirant ainsi des individus qui n’ont pas de revenus conséquents (B. VORMS, 2009). Les ¾ des bénéficiaires des APL ont un niveau de vie inférieur à 70% des français, et captent près de 91% des dépenses relatives aux prestations de logement. Pour les personnes appartenant au premier décile du niveau de vie, cette aide atteint 20,6% de leur revenu ; ils sont majoritairement isolés (53%) et sous le seuil de la pauvreté monétaire. Deux griefs sont cependant opposables aux APL. Le premier est qu’elles sont de plus en plus déconnectées de la réalité. Les bénéficiaires seraient près de 90% dans le parc locatif à s’acquitter d’un loyer supérieur au plafond défini par la loi et 50% dans le secteur social. Le second grief est l’effet inflationniste sur les loyers[3]. Le prix au mètre carré à la location pour les ménages disposant des APL est entre 10% à 20% plus élevé que les ménages n’en disposant pas de cette aide, prix décuplé pour les petites surfaces liées aux demandes des étudiants (G. FACK, 2005). Le cout par mètre carré est entre 30 à 50% plus cher pour les petites surfaces (moins de 30m2) par rapport aux grandes surfaces (+ 100 m2[4]). Le problème viendrait de l’insuffisance de l’offre de logement envers les ménages au faible revenu (OCDE, 2007). En 2013, la France comptait environ 5 millions de logements sociaux, regroupant 15% de la population[5], mais cela ne permet pas de faire face aux sollicitations. En 2016, plus d’un million de demandeurs ont été déboutés et ont dû basculer sur le parc privé[6]. Toutefois les risques plus élevés d’impayés, le manque de garantie, et des protections légales protégeant les locataires, poussent les bailleurs à privilégier une autre clientèle... Ainsi, les ménages à bas revenu résidant dans les logements privés occupent sa fraction la plus ancienne et la plus dégradée (R. BALLAIN, E. MAUREL, 2002).

Concernant l’accès à la propriété, alors que les loyers augmentaient concomitamment au niveau de vie, les prix des biens immobiliers ont augmenté deux fois plus rapidement (A. JACQUOT, 2011). Entre 2000 et 2011, les prix de l’immobilier ont été multipliés en moyenne par 2,7, et depuis lors ils se sont stabilisés. La hausse impactant davantage les grandes villes, le prix de l’immobilier des 10 plus Grandes Aires Urbaines a été multiplié par 3,5[7]. La génération des 30 glorieuses a pu accéder à la propriété à des conditions très favorables avec des taux d’intérêts réels négatifs, et une valorisation constante du patrimoine immobilier par la suite (L. CHAUVEL 2012, 2016). Depuis 2000, l’augmentation des prix, les couts d’emprunt et les garanties exigées excluent de ce fait une partie de la population. Les ménages appartenant aux quatre premiers déciles du niveau de vie sont de moins en moins souvent propriétaires de leur logement[8]

Le logement, vecteur de qualité de vie

Les loyers élevés rendent difficiles l’accès à des biens de qualité dégradant les conditions de vie. Le logement est un lieu ressources, d’accueil, de vie… vecteur de stabilité dans un environnement pouvant être perçu comme hostile. 92% des français considèrent celui-ci comme un lieu où on se sent à l’abri et pour 70% une sécurité face à l’avenir[9]. Les ménages avec des faibles revenus vivent le plus souvent dans des logements insalubres, de mauvaises qualités et surpeuplés (environ 20%), conditions qui s’empirent dans le parc privé (M. MARPSAT, 2008). Le rapport de 2017[10] de la fondation Abbé Pierre indiquait qu’environ 12 millions de personnes éprouvaient des difficultés locatives et environ 3,8 millions seraient mal logés[11].

Ces problèmes touchent en premier lieu les enfants avec des conséquences sur leur santé et leur réussite scolaire (D, GOUX, E. MAURIN, 2007). Les logements mal insonorisés, trop petits, et dans l’ensemble inadapté, perturbent le « développement des aptitudes des enfants » et de manière plus globale empêche l’identité individuelle et sociale ; Le logement doit fournir à la famille le cadre nécessaire à son développement (C. BONVALET 2005).

 

Le logement est un indicateur majeur de la condition de vie des ménages (J. C. DRIANT, C. RIEG, 2004). Les évolutions du marché immobilier ont accentué la pression financière des individus situés entre le 3ème et 8ème décile sur l’échelle du niveau de vie, et a dégradé la stabilité des premiers déciles. La ségrégation spatiale, avec l’agglutinement au sein de quartiers des habitations sociales renforce la fracture entre les revenus les plus faibles et les autres. De l’autre côté, chez les plus aisés, on voit apparaitre des « ghettos de riches » (T. PAQUOT, 2009). Les personnes disposant de revenus élevés ont une propension à habiter dans les mêmes quartiers (E. PRETECEILLE, 2006). L’espace urbain et géographique se spécialise, et la mobilité ascendante devient de moins en moins probable. La lutte pour les logements bien placés est restreinte et limitée aux héritiers ou aux personnes des classes aisées. Le logement est un marqueur d’inégalité et aussi le lieu de sa reproduction.

 

[1]Insee, Taux d’effort des ménages 2013, 2017.  < URL : file:///C:/Users/Plop/Downloads/-LOGFRA17l6_F7.6%20(1).pdf>

[2] Credoc, Les classes moyennes sous pression, 2008. <URL : http://www.credoc.fr/pdf/Rech/C249.pdf>

[3] Insee, L'impact des aides au logement sur le secteur locatif privé, 2014.

[4] Calcul réalisé grâce au comparateur du site internet Particulier à Particulier.

[5]Insee, Les conditions de logement en France, 2017. <URL : file:///C:/Users/Plop/Downloads-LOGFRA17%20(4).pdf>

[6] Sans compter qu’une partie de la population se substitue aux logements sociaux alors que leur demande est légitime.

[7]Insee, La hausse des prix des logements anciens se confirme au quatrième trimestre 2016, 2017. URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2591383>

[8]Insee, Les logements sont plus confortables qu’il y a vingt ans et pèsent davantage sur le revenu des ménages, 2009. <URL : file:///C:/Users/Plop/Downloads/portrait-2008-insee.pdf>

[9]CRÉDOC, Quelques opinions et aspirations en matière de logement, 2008. < URL : http://www.credoc.fr/pdf/Sou/LogementetVilleOpinions.pdf>

[10]Fondation Abbé Pierre, 22ème rapport sur l’état du mal logement en France, 2017. < URL : http://www.fondation-abbe-pierre.fr/nos-publications/etat-du-mal-logement/les-rapports-annuels/22e-rapport-sur-letat-du-mal-logement-en-france-2017>

[11]Le mal logement revêt plusieurs formes, logement sans confort (environs 2 millions), logé chez un tiers (1 millions), surpeuplement (1 millions).

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