Vincennes, l’université perdue. Ou la redécouverte de l’Education

Ce récit réalisé avec talent par Virginie Linhart est l’histoire d’une épopée intellectuelle qui nous frappe, par ses imperfections certes, mais surtout par la place qu’elle offre à la pensée. Fantasmée dans les témoignages de ses contemporains, cette expérience souligne surtout le questionnement que suscite l’éducation, débat récurrent à notre République que ce document éclaire d'un nouvel angle.

L’université de Vincennes fut ouverte par le pouvoir politique malgré-lui à la rentrée 68, dans le sillage des évènements du mois de mai. Dans un élan de renouveau, le progressisme de l’époque était tout sauf conformiste : « suppression des cours magistraux », « des limites d’âge », « ouverture aux paysans et aux bacs moins 3 », « création d’un cours du soir pour les ouvriers ». De 68 à 80, l’université de Vincennes vit défiler au sein de sa faculté les meilleurs professeurs du pays – parmi lesquels Foucault, Deleuze, Cixous, Châtelet - pour inventer une nouvelle manière de faire « circuler la pensée ». Au cours de ce documentaire intimiste, ponctué d’images d’archive et de témoignages, le téléspectateur découvre une expérience politique « folle ». Au cœur de « Vincennes la rouge », nid des combats de tous les « gauchismes », il émergea une lutte intellectuelle qui, mis en perspective avec notre temps, prend un sens particulier.

L’anachronisme est évident lorsque l’on s’attarde sur les paroles de ces étudiants : ils aspiraient à penser, grandir, ressortir de l’université « plus intelligent », bien loin de l’aspiration au simple « job » d’aujourd’hui. Un témoignage frappe particulièrement, celui d’un livreur qui un jour est entré dans cette université, l’esprit dragueur, et qui quand il en fut sorti, devint titulaire d’une chaire universitaire d’histoire. Lui sans diplôme, qui découvrit une passion auprès des plus grands. Un autre, « black », recruté après six mois de blocages de l’université parmi les douze « immigrés » dans les nouvelles équipes de ménage, devint à force de cours du soir avec les étudiants et d’engagements associatifs, directeur d’équipe dans l’audiovisuel.

De ces témoignages chargés d’une émotion forte, celle d’avoir participé à construire de l’intelligence collective, ressort tout au long du film une injonction à s’intéresser à l’éducation de notre temps. Dans tous ses excès, l’expérience de Vincennes - à la fin tragique et arrangeante pour un pouvoir giscardien en fin de course – souligne le levier d’élévation de la pensée que représentait l’université, à l’image des grands maîtres grecs d’antan. Il était question de combat, celui contre l’ignorance, l’inertie, la bêtise. Il était question de remise en cause des postulats, de progrès intellectuel tel que décrit dans la bouche même de ses belligérants. Ce vocable tranche avec celui d’aujourd’hui, plus « start-up » que sociétal.

L’obsession de la carrière actuelle ramène l’éducation à une réalité : celle de former, de manière large et performante, les futures ressources humaines de l’économie monde. Celle de lutter contre ce chômage endémique, érigé en mal de notre temps, à raison sans aucun doute d’ailleurs. Celle d’offrir à une jeunesse un emploi, donc une chance d’avoir une maison, une voiture, et pour les plus audacieux, un plan-épargne-action. Il n’est plus question que « d’insertion professionnelle », bien loin des utopies révolutionnaires de cette jeunesse vincennoise.

Plus qu’une vision politique, ce document nous invite à repenser l’enseignement, et son but profond. Ou bien peut être celui qu’il devrait être. Celui de former le citoyen, cet « être de culture », critique, vif, curieux. L’égalité pousse aujourd’hui l’éducation vers un égalitarisme, celui de préférer, faute de moyens, une éducation transversale de surface pour tous, qui n’a plus le temps pour ses Humanités. L’égalité des chances serait une égalité dans la médiocrité intellectuelle, qui certes, offrira éventuellement son opportunité « professionnelle ». Paris s’éveillerai et l’esprit de Vincennes trépasserai ? 

Et pourtant… Au fond, c’est peut-être Vincennes qui tient la véritable « égalité des chances » Bourdieusienne devenue incantatoire : l’idée que chacun puisse en conscience choisir. Quitte à être carriériste si l’élargissement de son prisme de lecture du monde lui a fait découvrir sa passion, et par conséquent, son excellence. N’est-ce pas ce dont il est question dans « l’orientation », celle du sens à donner à sa vie ?

 

Vincennes, l'université perdue © Arte

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