Ainsi parlait Lumumba

À l'occasion des 60 ans de la disparition de Patrice Lumumba, ce texte aborde le don de la parole et la grandeur d'âme du leader congolais.

Patrice Lumumba Patrice Lumumba
  « Écoutez-moi, écoutez-moi », ce sont les mots qu’il répétait souvent à tue-tête chaque fois qu’il  montait sur un tabouret, une table et autre support pour calmer une foule hostile ou   électrifier une masse statique. Lui, c’est Patrice Lumumba, 1er premier ministre congolais, mais   surtout, le président que nous n’avons jamais eu.

Comme Zarathoustra, Lumumba aimait parler aux gens. Il avait cette aura de persuasion, cette capacité de faire l’autre changer son fusil d’épaule, non pas par la manipulation, mais par une sincérité presque infantile. Il était un Homme à une époque où le complexe d’infériorité engendré par la grande nuit d’oppression sur l’Afrique aurait dû lui faire intérioriser l’idée qu’un noir était un sous-homme. Mais, il était trop intelligent pour gober ça, trop sûr de lui pour ne pas l’affirmer. C’est cette parole franche et sans compromis qu’il lui valut l’étiquette de radical. Comment osait-il, lui qui était pourtant dépourvu de diplômes d’études supérieures, contester le modèle colonial et le combattre, non pas avec les bras, mais avec la tête.

Lumumba représentait l’échec des colons belges. Là où l’accès à la haute formation était bloqué pour les Congolais, il avait une vaste culture acquise par l’autodidaxie. Là où, un temps, ils avaient vu en lui un modéré qui ferait un bon superviseur, il s’était retourné et avait exigé la chaise du patron. À chacune des occasions, rebelote, il l’ai avait damner le pion, avait saisi les failles de leur système et les avaient utilisés contre eux.

Depuis Panda Farnana et la soi-disant éducation des jeunes congolais en Belgique, la colonisation belge n’a jamais réussi à créer son entreprise de « oui-massa ».

Têtu devant l’éternel, il avançait comme quelqu’un qui ne sait pas reculer. Déterminé à payer son « kilombo » jusqu’au prix de son âme et des larmes de sa femme.

Lorsqu’on lui invoqua la perfidie de Mobutu, il renvoya ce dernier à sa seule conscience, censée être sa juge d’excellence.

Il répétait que l’Africain doit écrire sa propre histoire. Il avait beaucoup lu et analysé les textes, sûrement était-il arrivé à la conclusion que nombres de récits d’explorateurs coloniaux n’étaient en réalité que « fake news ». Visionnaire de son état, vraisemblablement subodorait-il que les Crétois de l’histoire lui réserveraient le même sort.

Le premier à appliquer sa recommandation fut un de ses plus proches conseillers, le jeune Thomas Kanza. Au début des années 70, alors en exil aux États-Unis, Kanza publie Conflict in the Congo : the rise and fall of Patrice Lumumba. Avec cet essai, l’ancien diplomate reconverti en professeur de science politique, coupe l’herbe sous le pied de tous les « historions », romanciers de mauvais goût, bavardeurs et autres embrouilleurs qui seraient tentés de réécrire le parcours de l’enfant terrible de Katako-Kombe par une encre teintée de mépris et malhonnêteté.

60 ans après, le simple fait que nous nous remémorons sa date de disparition prouve que ses héritiers n’ont pas perdu la bataille de la mémoire.

Une mémoire intacte qui affronte et affrontera tous les gérants d’estrade spécialistes des prophéties post-événements.

En captivité, dans l’antichambre de la grande faucheuse, il adressa sa dernière lettre à sa douce moitié, il écrit : « … À mes enfants que je laisse, et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres... Ne pleure pas. »

Ainsi parlait Lumumba.

 

 

Mayamba Luboya

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