Démocratie : Recule d’un pas de géant, chère amie !

Retour progressivement définitif au statut quo d'avant la chute du mur de Berlin en Côte d'Ivoire. Ce pays qui a retrouvé, à l’instar de bon nombre de territoires africains sous occupations des partis politiques "fondateurs des nations" en 1990, court inexorablement vers le retour au parti unique et au pouvoir absolu.

 La démocratie tant voulue par Laurent Gbagbo et ses camarades de la clandestinité serait désormais rangée aux calendes grecques. En effet, selon certains spécialistes, le « gbagboisme » consiste entre autres à lutter pour une égalité de chance et de réussite sociale pour la population ivoirienne dans sa diversité et dans son unité. Malheureusement, cette possibilité pour le peuple de s'affranchir de tout régime autoritaire, a été poignardée, rudoyée, ligotée et déportée hors des frontières du territoire d'Eburnie par la guerre et les crises successives de 1999 en 2011. Et avec elle, l’instigateur et son disciple, tous les deux détenus.

Ce disciple représenterait la partie visible d’une large partie immergée des consciences liguées contre une autre vision du devenir de leur nation. Je parle de la jeunesse des années 80-90. Je parle des populations qui ont grandi avec le combat politique de Laurent Gbagbo. Je parle de ces « grues » intergénérationnelles, de cette charnière, de ce témoin presque gênant de la transition entre deux générations que tout oppose ; la jeunesse de Côte d'Ivoire, du moins celle qui lui reste quand les houphouétistes en ont récupéré leur quota.

Il fallait l’enfermer. Cet agitateur bruyant « mérite » un châtiment ultime ; le silence sous le regard d’une justice « partenaire  idéologique » internationale.

Pour cette partie immergée, les choses ne sont pas non plus des plus faciles. Ceux d’entre eux qui croient encore à la démocratie sont priés de se taire ou sont simplement jetés au bagne. Ce lien [http://www.ivoirebusiness.net/articles/scandale-liste-generale-des-prisonniers-politiques-en-detention-en-cote-divoire] vous donnera plus d’informations sur les noms et les dates d’arrestation des prisonniers politiques de Côte d’Ivoire. Sinon, la mort ou l’exil pourra vous sortir de l’humiliation, du mépris et de la ségrégation « rattrapiste » des entreprises solitaires de certains hommes politiques, si vous haussez un peu le ton dans le sens inverse. C’est le retour du bâton et de la carotte, jadis cher à notre père de la nation qui nous inspire tant.

Toute chose qui parait normale pour le président Alassane Ouattara car, dit-il : « Je n’aime pas parler de rattrapage ethnique. Quand je suis arrivé, pour tous les postes sensibles, nous avons lancé des appels à candidature. Pour la Radio-Télévision ivoirienne, il y a eu au moins dix candidats et voilà qu’un M. Bakayoko, que je ne connais pas, a obtenu 85 points alors que le second avait 40 points. Je vais le rejeter parce qu’il est du Nord ? Maintenant, c’est vrai, beaucoup de jeunes du Nord, du fait de l’ostracisme que nous avons vécu, ont préféré partir à l’extérieur et ont acquis une expérience. Quand ils ont vu cette ouverture, ils sont venus pour les appels d’offres et ont été retenus. Il n’y avait aucune volonté de ma part de nommer des gens du Nord. Sur les trois premiers ministres que j’ai nommés, deux ne sont pas du Nord. Nous avons des statistiques qui montrent que ce que les gens disent est faux. Et d’ailleurs, depuis un an, on lit toutes les nominations pour que les gens entendent les noms et voient s’ils sont du Nord, du Centre, du Sud. Depuis que nous faisons cela, il n’y a plus de critiques. J’ai trop souffert de l’ostracisme pour faire ça. Je cherche les plus compétents, les meilleurs. »[1].

Le président dit peut-être vrai. Les statistiques sont les terreaux nécessaires pour battre en retrait toutes les accusations émanant, surtout, de ceux qui y ont pourtant eu recours, déjà le 2 mars 2003[2]. A ce propos, le président Gbagbo se défendait contre les accusations de ses oppositions armées et politiques sur la supposée « bétéisation » d’une armée de Côte d’Ivoire en guerre.

Mais le président est-il crédible quand il dit qu’il « n’aime pas parler de rattrapage ethnique » ? Pour lui, il ne s’agit pas de favoriser une frange de la population du fait de son origine ethno-géographique mais qu’il serait à la recherche « des plus compétents, les meilleurs ». Cependant, dans cet entretien qualifié d’exclusif par le journaliste de l’Express (journal français) Vincent Hugeux, le mercredi 25 janvier 2012, au cours d’une visite d’Etat en France, lui donnait l’occasion de lever tout équivoque quant aux accusations de tribalisme. C’est peu dire que le président Ouattara a bien voulu indiquer l’orientation de sa politique générale après sa « victoire » contre Laurent Gbagbo en avril 2011.

Quelle vision sociale d’un homme politique visionnaire !

Comment devient-on compétent, meilleur selon les propos du président ou tout au moins la coïncidence qu’il a bien voulu indiquer ? La stratégie dévoilée par cette réponse serait tout à fait « poliquement » correcte si la volonté du président était de s’insurger contre ce diktat des compétences et diplômes « extérieurs ». Mais que non, la chance providentielle dont bénéficient les lauréats de ses « concours-embauches » serait liée à tout autre chose ; la victimisation. « Maintenant, c’est vrai, beaucoup de jeunes du Nord, du fait de l’ostracisme que nous avons vécu, ont préféré partir à l’extérieur et ont acquis une expérience. Quand ils ont vu cette ouverture, ils sont venus pour les appels d’offres et ont été retenus. ». Ainsi conclut monsieur le président !

En voulant exprimer sa « gêne » face à ce concept social, matérialisation des indications de « la charte du nord »[3], en ses deux versions, le président Ouattara se permet un croc en jambe discursif mettant ainsi en doute toute vision sociale qu’il pourrait éventuellement afficher. Cette confusion énonciative porte en elle-même les germes d’une posture politique qui reste à être élucidée afin de mieux cerner la personnalité des dirigeants politiques voire leur vision sociale. Car en définitive, cela ne semble pas rassurant pour une nation en phase de consolidation.

D’ailleurs, les moins courageux de notre « iceberg social » cèdent à la pression et aux intimidations de tous ordres. Ils préfèrent alors « tuer » « leur » père et nourrir le fin espoir de vivre une carrière politique véritable. Ainsi, ils jouent pleinement leur rôle ; celui de trouver des griefs à la personne de Gbagbo ou à son idéologie politique, voire à son défunt régime. Ils disent même lutter pour la libération de leur mentor. Vrai ou faux ? En attendant que l’Histoire nous le dise, y a-t-il un expert en science politique ou en toute autre discipline scientifique qui puisse affirmer aujourd’hui que Laurent Gbagbo a eu un régime véritable au-delà des deux années qu’a duré son règne ? Il suffit pour cela de consulter les différentes chronologies qui retracent les grandes dates politiques de la Cote d’ivoire pour se faire une idée de ce qu’a été le statut de Laurent Gbagbo à partir du 19 septembre 2002.[4]

 Pourtant, pendant ce temps, sur le terrain politique, on court vers un retour à la case départ. On veut instituer, sur les fonts baptismaux d’une querelle meurtrière de succession, une famille politique ré-unifiée. Les motivations de cette initiative se trouvent dans la tête du président de la république Ouattara et de son « aîné », le premier futur vice-président de la Côte d’Ivoire certainement[5]. « Tristement, tombant tel un pavé dans la mare, le glas trouble l’air bleu » soulignait H. Pichette et avec lui, nous.

Quel mouvement politique ? Est-ce de ce parti unique tel que pensé et mis en œuvre par Houphouët et ses réseaux « françafricains » qu’il s’agit? La démocratie a-t-elle encore une actualité en Côte d’Ivoire ? Aura-t-elle encore de l’avenir en Eburnie ?

Mais oui, c’est la démocratie qui s’exprimerait ainsi. Le président Ouattara, après avoir longtemps ignoré la réalité admet finalement l’opportunité de la libération de 3100 prisonniers[6]. Sont-ils des prisonniers de droit commun, politiques et/ou politiques ? Selon le président, il n’y aurait aucun prisonnier politique en Côte d’Ivoire[7]. Et ses propos sont tellement vrais qu’il les a prononcés devant le représentant de Dieu sur terre en Eburnie ; le président de la CONARIV (Commission Nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes des crises survenues en Côte d’Ivoire), Monseigneur Paul Siméon Ahouanan.  

Pourtant ce ne sont pas les informations contradictoires qui manquent à l’appel dans le débat politique ivoirien. Un rapport d’Amnesty International tranchait en ces termes sur les poursuites judiciaires suite au conflit post-électoral de 2010-2011 : « En janvier et mai, plus de 180 prisonniers politiques détenus à la suite des violences postélectorales de 2010-2011 ont été libérés, certains de manière provisoire dans l'attente d'un procès qui s'ouvrira en 2015. Plus de 600 détenus devaient être jugés pour des faits liés à ces violences. Certains prisonniers politiques incarcérés à la Maison d’arrêt et de correction d'Abidjan (MACA) ont observé une grève de la faim pour protester contre leurs conditions de détention et la lenteur de la procédure judiciaire. Trois prisonniers politiques sont morts à la MACA dans des circonstances qui demeurent floues. En juillet, le ministre de la Justice a annoncé la réouverture des enquêtes sur la disparition du journaliste Guy André Kieffer et sur la mort d'Yves Lambelin, directeur de la Société immobilière et financière de la côte africaine (SIFCA), qui avait été tué pendant la crise postélectorale. Le procès de 83 personnes, parmi lesquelles figurent Simone et Michel Gbagbo, respectivement épouse et fils de l'ex-président Laurent Gbagbo, et d'anciens hauts fonctionnaires du régime Gbagbo, a débuté fin décembre 2014. Les prévenus sont accusés notamment de menaces contre la sûreté de l'État et de création de groupes armés. »[8]

Outre les organisations internationales, les ligues ivoiriennes des Droits de l’Homme et certaines ONG locales, les réseaux sociaux font également écho de ce qu’on pourrait qualifier de "misère morale". Le lien dont nous indiquons l’adresse, se veut plus dénonciateur. Il montre les photos des  prisonniers supposés du régime du président Ouattara, victimes de traitements inhumains relevant de l’époque médiévale[9].

Alors, qui croire ? Peut-être qu’il faut croire en la confusion plutôt qu’au « storytelling » qui est malheureusement devenu l’apanage des acteurs politiques conseillés par des cabinets de Marketing-commercial. La confusion, celle qui entoure l’annonce de la libération des 3100 prisonniers et dont afriqueactualite.com[10] s’est fait l’écho dans ces lignes du 4 janvier 2016 à 17h08, se veut grande comme l’océan pacifique. « Une annonce saluée par les populations qui ont dû très vite déchanter quand les services de communication de la Présidence de la République envoient aux journalistes, une note les invitant à rectifier le contenu du message lu sur les ondes de la Radiotélévision ivoirienne (RTI) ».

Non attention, l’annonce du gouvernement a certes été relayée par tous les grands médias du monde, montrant ainsi l’existence de prisonniers politiques, mais en fait, attendez qu’on ajuste son contenu pour ne pas laisser croire ça, semble dire ce communiqué rectificatif.

Alors, « Bonsoir, la bonne version de message à la nation du PR est celle qui a été envoyée dans la nuit du samedi 2 Janvier 2016. Merci, » précise le message dudit communiqué.

Et cette « bonne » version dit ceci : « J'ai décidé, conformément à l'article 49 de la Constitution, d'user de mon droit de « grâce » en procédant à des remises totales et partielles de peines. Cette décision permettra à des milliers de détenus de recouvrer immédiatement la liberté, et à d'autres de voir leur peine réduite. Il s'agit au total de 3100 personnes. »

Notre confusion se fait grande avec les questionnements de Le Patriote (quotidien ivoirien proche du président Ouattara) cités dans l’article de Jules Eugene N’Da pour qui « la confusion alors s'installe dans les esprits. Ici, on ne définit pas les crimes pris en compte par cette mesure de grâce. « Qui sont ceux qui sont concernés ? »,

Alors, le parti unifié nous ramenerait en arrière car ce sera le parti unique avec ses corollaires que nombre d’Ivoiriens et d’Africains ont connu dès l’entame de la période post-indépendance. Si les pratiques « houphouétiennes » d’alors, combattues par Laurent Gbagbo et ses camarades, semblent faire leur retour en pompe dans le paysage politique ivoirien, sauront-il posséder les mêmes franchises à la liberté que s’octroyait le sage de Yamoussoukro pour régner ?

Tout porte à le croire car le président pense à sa succession en ces termes : « Je ne pense qu’à cela car mon ambition est d’amener la Côte d’Ivoire à l’émergence et de m’assurer qu’après moi les efforts fournis, le niveau où nous avons amené la Côte d’Ivoire ne s’effondre pas. La question de la succession est capitale et c’est l’une des raisons pour lesquelles je vais m’atteler à proposer à mes concitoyens une nouvelle constitution qui donnera les garanties nécessaires pour que tout se passe de la manière la plus transparente et démocratique. ». Après moi, c’est moi, semble dire notre « Houphouët » contemporain.

Et la Côte d’ivoire, qu’est-ce qu’elle gagne à la guerre qui l'a foudroyée et avec elle toutes ses populations. Je crois avec Gadji Celi et Jacques Prévert qu’elle ne réclame que ça. « La plaie de la Côte d’Ivoire est trop profonde pour que l’on s’amuse à faire de la réconciliation politicienne. Aujourd’hui, il existe des Ivoiriens qui ne font pas de la politique mais ont payé de leur vie et de leur situation dans cette crise postélectorale. Et ceux qui ont la chance de survivre n’ont que des problèmes à résoudre depuis ce chaos. Il faut donc aller à la réconciliation vraie en libérant Laurent Gbagbo et tous les autres prisonniers. Ainsi les cœurs seront apaisés, prêts à pardonner ».

Jacques Prévert disait : «Un seul oiseau est en cage et la liberté est en deuil».


[1] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/10/23/cote-d-ivoire-le-president-ouattara-promet-une-nouvelle-constitution-s-il-est-reelu_4795712_3212.html#

[2] https://cotedivoireinfo.wordpress.com/2011/09/29/le-president-gbagbo-est-il-tribaliste/

[3] http://www.civox.net/La-charte-du-nord-ou-le-document-qui-planifie-le-rattrapage-ethnique_a6597.html

Lire  « Le national-régionalisme de la charte du Nord » de Christophe Sandlar  doctorant, Paris-Sorbonne, Paris IV. http://le-filament.blogspot.com/2012/01/gel-des-avoirs-constitution-violee.html

[4]  http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/cote-divoire/chronologie.shtml

[5]  http://www.rfi.fr/afrique/20151022-cote-ivoire-ouattara-souhaite-une-nouvelle-constitution

[6]  http://www.jeuneafrique.com/depeches/290837/politique/cote-divoire-president-ouattara-gracie-3-100-prisonniers/]

[7] http://koaci.com/cote-divoire-reconciliation-conariv-propose-liberation-prisonniers-politiques-ouattara-recadre-ahouanan-93927.html

[8]https://www.amnesty.org/fr/countries/africa/cote-d-ivoire/report-cote-divoire/, Amnesty International, 26 février 2013, N° d'index: AFR 31/001/2013

[9] https://www.facebook.com/pages/Sos-Pour-Les-Prisonniers-Politique-En-Cote-D-Ivoire/135106846682695?fref=nf

[10] http://www.afriqueactualite.com/politique/afrique/4784-cote-d-ivoire-qui-sera-touche-par-la-grace-presidentielle#.VpRw6VLYT0k

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