Les éco-gestes sont-ils futiles ?

Très décriés comme inutiles et poussés par des politiques et des industriels, les gestes individuels sont souvent rejetés comme incompatibles avec une démarche écologique plus politique. Qu'en disent les sciences sociales ? Résumé en trois minutes de lecture d'une vidéo documentée.

https://www.youtube.com/watch?fbclid=IwAR0dnr2Zf_atpzjQ-2ArnJmgaO-diXX-2g0X2H8P_qP-42MkiZfAVOX9qaM&v=F7YlkbhYq3s&feature=youtu.be

Introduction

Les éco-gestes peuvent paraître futiles et dérisoires, ils ont été promus par des grosses entreprises et des politiques et sont aujourd'hui largement décriés. Cela pousse certaines personnes dans une forme de nihilisme et d'abandon. Qu'en disent les sciences sociales et la philosophie ? Les éthiques déontologiques recommandent évidemment les écogestes puisqu'il faut absolument faire ce qui est bien et ne pas faire ce qui est mauvais. Du point de vue des éthiques conséquentialistes c'est plus discutable car on est pas sûr que le bénéfice attendu soit à la hauteur de l'effort et il vaudrait peut-être mieux se concentrer sur d'autres choses pour ne pas se disperser.

 

Ordres de grandeur

L'emprunte carbone individuelle soutenable est de 2 tonnes d'équivalent CO2 (co2e) par personne, le Français moyen est à 10,8T. Les écogestes permettraient selon le scénario "héroïque" de l'étude de Carbone 4 de réduire l'empreinte individuelle de 45%, ce qui laisse encore 4T de trop pour atteindre les 2T. Selon le scénario plus modeste, c'est une réduction de 20% et encore 6,5T à trouver ailleurs. (Typologie efforts individuels: régime végétarien > transports > reste.) Les écogestes ne sont donc pas négligeables bien qu'ils ne soient pas suffisant sans modifications systémiques au niveau de l'Etat et des entreprises. Mais peuvent-ils avoir des effets indirects ? Sur 1, les normes sociales, 2, sur l'action collective et 3, sur la légitimité des politiques ?

 

Impact sur les normes sociales

L'être humain est beaucoup plus conformiste qu'il veut bien le croire. Beaucoup d'études scientifiques démontrent qu'on fait d'avantage comme tout le monde fait plutôt que comme ce que prescrit la règle (norme descriptive > norme injonctive). Par ailleurs, on fait d'avantage comme le groupe social auquel on s'identifie. Les écogestes étant perçus comme plutôt féminins, les femmes les pratiqueront plus volontiers que les hommes qui ont besoin d'être rassurés sur leur masculinité. D'où l'intérêt d'un branding spécifique. Toujours est-il que les gestes individuels ne sont pas si individuels que ça si l'on considère l'effet possible de contagion sociale, avec une masse critique qui tournerait autour de 25% (entre 10 et 40% selon les estimations).

 

Impact sur l'engagement politique

Les gestes individuels conduisent-ils à s'engager politiquement (hypothèse de l'attraction) ou au contraire à s'en détourner (hypothèse de l'éviction) ou encore n'auraient aucun effet (hypothèse nulle) ? Pour certains auteurs, l'engagement citoyen est une ressource finie et il vaut donc mieux éviter les gestes individuels. Quatre études sont citées: la première valide l'hypothèse nulle pour le commerce équitable. Deux autres études trouvent des corrélations entre les gestes individuels et diverses formes d'engagement politique, conventionnel (vote, adhésion à un parti) ou non (manifs, partage d'informations sur les réseaux etc). Mais corrélation n'est pas causalité. Il faudrait une étude qui suit les gens sur une période de temps donné (étude "longitudinale"). C'est ce que fait la quatrième étude de 2020 qui trouve cet effet d'attraction vers l'engagement non conventionnel. Les études empiriques contredisent plutôt l'idée de l'éviction et les personnes qui font des gestes individuels et qui s'engagent sont souvent... les mêmes.

 

Impact sur la légitimité des politiques climatiques

Pas d'études sur la question mais plutôt une réflexion ouverte. Ne serait-il pas plus facile de taxer le kérosène si une majorité de personnes cessaient d'elles-mêmes de prendre l'avion ? Ou d'augmenter la part des menus végétariens dans la restauration collective si le régime végétarien est déjà adopté par une grande partie de la population ? Les activistes politiques (au sens conventionnel) ont toutefois intérêt à ne pas faire la morale aux gens pour éviter de les détourner de l'engagement. De l'autre côté du spectre, ne dites plus à un colibri que ce qu'il fait ne sert à rien, dites-lui plutôt d'envisager des modes d'actions supplémentaires s'il veut se placer dans une démarche conséquentialiste.

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