Antisèche: Gilets Jaunes, regards sur une crise

Ouverte au public par l'EHESS jeudi 7 février de 18h à 20h30 se tenait la troisième d'une série de quatre conférences sur la crise des Gilets Jaunes. Ce billet s'efforce de retranscrire aussi fidèlement que possible les interventions à partir de la prise de notes d'un auditeur emballé.

Olivier Christin est historien, spécialiste des pratiques électives avant la période moderne, un sujet qui « passionne beaucoup de monde » dit-il avec ironie entraînant des rires dans la salle. Il trouve à la crise actuelle le mérite de faire exister et vivre deux grands débats théoriques qui sont ceux de la définition des mouvements politiques d’une part et de la tension entre démocratie représentative et participation citoyenne d’autre part.

Les définitions servent à se positionner ou à discréditer

Sur la question de la définition des mouvements politiques, il indique que nos concepts classiques servent pour des hommes politiques à écrire des livres à leur sujet pour s’inscrire dans une tradition (gaullisme, orléanisme, bonapartisme…). Il attaque les qualifications elles-mêmes : « les concepts politiques n’ont pas de définition, ils ont juste une histoire ». On ne peut pas appliquer le qualificatif de « populisme » à ce mouvement. Le populisme est employé pour qualifier des mouvements de par l’histoire et le monde qui ont très peu de choses en commun entre eux. Les appellations sont des armes de conflits, elles ne décrivent pas la réalité. Elles servent à caractériser un mouvement pour le décrédibiliser.

Conciliation de la démocratie représentative et de la démocratie directe 

La seconde question est celle de la tension entre la représentation qui finit par être coupée du peuple et à former une élite qui se reproduit d’une part, et la participation citoyenne directe qui assure une représentation plus fidèle mais qui est limitée aux sociétés de taille modeste d’autre part. C’est une question récurrente de la philosophie politique qui se pose avec la naissance des assemblées élues avec lesquelles apparaît le système de représentation. A quel point la participation directe et la représentation sont-elles compatibles l’une avec l’autre ? Est-ce qu’il suffit, pour résoudre la crise, de remplacer les représentants politiques actuels par de nouveaux représentants élus ? La participation citoyenne est-elle vraiment incompatible avec la représentation ?

L’histoire offre des exemples de tirage au sort des représentants. Cependant, les tirés au sort ont toujours été présélectionnés parmi l’aristocratie et les élites. Ce n’était pas toute la population qui était susceptible d’être représentée par ce biais mais seulement la couche sociale supérieure. Par ailleurs, même si il est élargi à la population toute entière, le tirage au sort présente le risque d’instituer des représentants qui n’ont de comptes à rendre à personne. Etant désignés au hasard, ils n’ont aucune campagne à mener, aucun engagement à tenir et aucune réélection à assurer.

On trouve dans les débats chez les Gilets Jaunes une volonté d’inventer de nouveaux rouages entre ces systèmes. Ce mouvement est « un labo grandeur nature pour les historiens ».

Crise de la représentation, crise du pouvoir d’achat, lien entre les deux

C’est au tour de Julia Cagé de prendre la parole. Elle est issue de Science Po et a rédigé Le prix de la démocratie paru chez Fayard en 2018. Elle a commencé à travailler sur ce livre en 2014 et a collecté les chiffres des années récentes relatifs au financement de la vie politique. Pour elle, ce qui définit le mouvement des Gilets Jaunes ce sont essentiellement deux choses : une crise du pouvoir d’achat et une crise de la représentation.

Macron a pratiqué une politique fiscale inégalitaire, mais à la différence des précédents, il l’a fait de manière particulièrement importante et surtout particulièrement visible. Pourquoi mener une politique aussi impopulaire ? Parce que c’est la politique voulue par ceux qui ont financé sa campagne et cela pose la question du financement de la vie politique.

On peut croire en France que notre de système de financement est bon notamment car seules des personnes physiques peuvent procéder à des dons aux partis politiques et pour les campagnes et sans dépasser certains seuils : 7.500€ par an pour un parti, et 4.600€ par campagne électorale. Or le don aux partis politiques est un phénomène de classe : seuls les plus favorisés donnent. La moyenne d’un don est de 120€, soit à peu près le tarif d’adhésion à un parti politique. Qui donnerait jusqu’à 7.500€ ? Certainement pas une personne vivant du RSA soit environ 6.000€ par an. Pourtant, on trouve chez les financeurs de LREM un certain pourcentage de personnes faisant don moyen de 5.600€.

Les plafonds sont beaucoup trop élevés. Une personne peut financer un parti en 2016 à hauteur de 7.500€, encore 7.500€ l’année 2017 et encore 4.600€ pour la présidentielle et encore 4.600€ pour la campagne législative du candidat de sa circonscription : on arrive à près de 25.000€ de don pour une seule personne pour une échéance politique importante. Et si cette personne est mariée et qu’ils ont un enfant majeur rattaché au foyer fiscal, on peut monter à près de 75.000€ pour le foyer !

On prévoit une augmentation du pouvoir d’achat en 2019, mais l’augmentation du pouvoir d’achat est progressive en fonction du revenu et pas seulement proportionnelle (reformulation du rédacteur pour cause de notes mal prises). Les partis s’adressent aux gens qui les financent et cela permet d’expliquer le virage à droite des partis historiquement de gauche. Cela s’accompagne de la montée de partis comme l’AfD en Allemagne, les Cinq Etoiles en Italie, l’UKIP en Grande-Bretagne. Ces partis aux corpus idéologiques divers et variés représentent quelque chose de nouveaux vers quoi se tournent les électeurs abandonnées. « Il faut limiter les dons, je propose 200€ ». Ceci afin de réduire l’inégalité dans le financement de la démocratie. En contrepartie, les financements publics doivent prendre le relais des financements privés. Il faut lutter contre les discours populistes qui s’attaquent au financement public car c’est le financement privé qui est à la source du problème.

Les représentants ne sont pas à l’image de la population

Les ouvriers et les employés composent la moitié de la population, mais n’avoisinent que les 3% à l’Assemblée Nationale. LREM a communiqué sur le formidable remplacement des anciens élus et l’entrée de la société civile à l’Assemblée. Gros renouvellement, oui. Entrée de la société civile, non ! Les professions intermédiaires et libérales sont comme toujours totalement surreprésentées. Des études montrent que cela joue sur les votes : on vote les lois en fonction de qui l’on est.

Julia Cagé prend la salle à témoin : « il y a des hommes dans cette salle ». Imaginez une Assemblée Nationale composée presque exclusivement de femmes, vous sentiriez-vous représentés ? On se poserait probablement des questions et c’est pourquoi nous avons des lois destinées à favoriser la parité femmes hommes. Mais la parité sociale ? Ce décalage joue probablement sur la confiance que l’on est prêt à accorder aux élus. Le mode d’élection de l’Assemblée Nationale est à repenser.

Qui sont les Gilets Jaunes et pourquoi sont-ils et elles là ?

La dernière intervenante est Magalie Della Sudda, du CNRS, membre d’un collectif de recherches collaboratives sur les Gilets Jaunes. Elle présente la méthode et des résultats provisoires. Aucun chiffre précis ne sera donné par le rédacteur de ce compte-rendu pour respecter la prudence et le travail en cours de la chercheuse. Avant le 17 novembre 2018, elle travaillait sur la Manif pour tous et entendait circuler des thématiques anti-impôts, anti-Etat ou anti-écologie. Le Mouvement des Gilets jaunes n’est pas réductible à cela. On entend en effet des mots d’ordre plutôt de gauche.

En moyenne, les hommes sont un peu plus nombreux que les femmes à répondre aux questionnaires des sociologues. La tendance est vraie sur les ronds-points, mais dans les manifs les femmes sont plus nombreuses à répondre. L’âge moyen est de 47 ans, celui autour duquel on a des parents qui commencent à se faire vieux et qu’on soutient. Les inactifs représentent autour d’un tiers des répondants. Il y a aussi beaucoup d’indépendants, alors que les cadres et professions intermédiaires sont particulièrement peu représentées. Parmi les ouvriers et les employés, nombreux également, les deux tiers sont en CDI.

Toutes et tous partagent l’aspiration à une meilleure démocratie. La remise en cause des partis politiques et des syndicats est à peu près générale, bien que des Gilets Jaunes en soit issus et pour certains y sont encore. Mais aucun ne vient avec cette casquette. Lorsque la question du positionnement de gauche à droite sur une échelle de 1 à 7 est posée (1 : gauche toute, 7 : droite toute), 40% des interrogées refusent purement et simplement l’idée même de ce positionnement qui n’a aucun sens pour eux. Parmi les autres, on se situe « à gauche » et « très à gauche ». Lorsque des personnalités politiques sont citées, ce sont essentiellement Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

A la question « pourquoi êtes-vous là aujourd’hui ? », les réponses les plus souvent fournies sont : pouvoir d’achat, volonté d’ « être écouté », redistribution, démission de Macron. Viennent ensuite les demandes de hausses des salaires, des retraites et du SMIC, une baisse des taxes, la mise en place du RIC. Le besoin de service public s’exprime aussi. Des assemblées citoyennes se mettent en place.

 

Les débats étaient modérés par Sylvain Bourmeau de France Culture. La partie questions réponses avec le public a été omise.

 

 

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