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Billet de blog 10 mars 2022

La France, entre accueil des réfugiés et logique de tri

Sous les regards incrédules des observateurs, travailleurs humanitaires et militants associatifs, les autorités françaises sont en train de réaliser ce que nombre d’entre nous tentent d’expliquer depuis longtemps : il est nécessaire et possible d’offrir un accueil responsable à des personnes fuyant des situations de violence. Par Michaël Neuman, directeur d'études à MSF.

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La France souhaite donc « prendre sa part », pour reprendre l’expression de Christophe Castaner, président du groupe La République En Marche à l'Assemblée nationale et ancien ministre de l’Intérieur, en ouvrant ses frontières à plusieurs milliers de réfugiés ukrainiens[1]. Ces derniers jours, ce sont ainsi des mesures demandées par l’ensemble des associations de soutien aux migrants ces dernières années qui sont mises en place, des mesures jugées tantôt impossibles à appliquer, tantôt néfastes par les gouvernements successifs : installation des personnes dans le pays de leur choix, accès facilité à la procédure d’asile, hébergement, droit à l’emploi, garanti par l’activation de la protection temporaire.

Félicitons-nous sans réserve de cet élan de solidarité. Quand on veut, on peut, semblent finalement nous dire d’une seule voix le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin et sa ministre déléguée, Marlène Schiappa. Le premier n’a-t-il pas, le 5 mars, fait la leçon aux Britanniques sur leur « réponse totalement inadaptée » et leur « manque d’humanité » en réaction aux réticences du gouvernement de Boris Johnson à accueillir les réfugiés ukrainiens ? La seconde n’a-t-elle pas fait appel aux bonnes volontés en annonçant le lancement, le 8 mars, d’une plate-forme « Je m’engage pour l’Ukraine », pour organiser l'accueil des réfugiés chez les particuliers[2]. Enfin, on ne saurait négliger dans cette galerie de responsables politiques, les opérations de communication de la maire de Calais Natacha Bouchart, notoirement connue pour rendre la vie impossible aux personnes exilées présentes sur le territoire de sa commune et qui s’affichait dès le 1er mars dans sa mairie aux côtés d’Ukrainiens ayant fui la guerre[3].

On pourrait sourire de cette subite adoption par les dirigeants français d’un vocabulaire d’habitude appliqué à ceux-là mêmes qu’ils dénoncent comme étant au pire des « complices des passeurs », au mieux des « bonnes âmes ». Il y a pourtant de l’indécence dans ce sursaut, lorsqu’on sait toute l’hostilité dont ces mêmes dirigeants font preuve depuis si longtemps à l’égard des populations exilées. Interrogeons-nous surtout sur les ressorts et les manifestations de ce revirement, la mesure de « protection temporaire » n’ayant, pour ne prendre que cet exemple, jamais été déclenchée pour les populations déplacées à l’occasion de la guerre en Syrie ou du multi-décennal conflit afghan.

Car le refus de la France d’offrir aux personnes migrantes fuyant leur pays autre chose que le harcèlement policier ou administratif reste criant, notamment à la frontière franco-italienne, dans le Calaisis ou à Paris. En outre, ce changement de pied ne fait pas oublier le modèle des camps-prisons grecs tant vanté par le ministre de l’Intérieur encore récemment, pas davantage que le soutien européen et français aux garde-côtes libyens dont la mission est de refouler des personnes vers un pays où elles sont victimes des crimes les plus graves. Enfin, le « changement de logiciel de la France » sur l’asile, pour reprendre le titre d’un récent éditorial du Monde[4], ne connaît pour le moment qu’une déclinaison limitée. Pour preuve, nos équipes ont observé que pour faire de la place à ces nouveaux arrivants, de jeunes migrants présumés majeurs par les autorités ont été menacés d’expulsion des hébergements qu’ils occupent en région parisienne !

Cette attitude est bien sûr une illustration du soutien très politique de la France à l’Ukraine depuis l’entrée des troupes russes dans le pays. Mais cet accueil bienvenu des populations ukrainiennes pose, par contraste, la question du caractère raciste de la politique migratoire européenne, de sa déclinaison française et du tri qui en résulte. Les images de ces derniers jours témoignant de la difficulté pour les ressortissants africains vivant en Ukraine à fuir le pays et franchir la frontière polonaise en sont l’illustration. La difficulté que rencontre notre association à négocier avec la France l’évacuation vers la France de quelques dizaines de personnes exilées en provenance de Libye, qui y fuient des violences extrêmes, en sont un autre. Alors même que nous parlons ici de personnes dont l’accueil et l’hébergement seraient garantis par Médecins sans frontières et ses partenaires associatifs.

Au nom de quoi un Erythréen ayant fui la conscription forcée dans son pays, entamé un parcours de plusieurs mois ou années dans une précarité très grande, ayant été victimes de tortures et de mauvais traitements serait-il moins « méritant » qu’un citoyen ukrainien fuyant les bombardements russes sur son pays ?

Cette logique de tri sur base ethno-raciale, instaurant une distinction entre bons et mauvais réfugiés, aggrave une opposition devenue traditionnelle entre « migrants », ceux présumés quitter leur pays pour des motifs économiques, et « réfugiés », ceux-là légitimes car victimes de violences et de persécution, et dont on connaît pourtant déjà les limites. En conséquence, nous voyons bien la nécessité de reconsidérer dans son ensemble la politique d’accueil, sous un jour qui ne soit pas seulement plus humaniste mais surtout plus en phase avec la réalité du monde.

 Michaël Neuman, directeur d'études au Crash (Centre de réflexion et d'action sur les savoirs humanitaires - MSF)

[1] https://www.bfmtv.com/politique/guerre-en-ukraine-castaner-assure-que-la-france-prendra-sa-part-dans-l-accueil-des-refugies_AV-202203060123.html

[2] https://www.interieur.gouv.fr/actualites/communiques/situation-en-ukraine/marlene-schiappa-lance-plateforme-je-mengage-pour

[3] https://www.lavoixdunord.fr/1146987/article/2022-03-01/calais-quand-natacha-bouchart-accueille-des-migrants-ukrainiens-en-mairie

[4] https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/03/04/la-guerre-en-ukraine-oblige-l-europe-a-changer-de-logiciel-sur-l-asile_6116131_3232.html

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