L’errance aux temps du Covid-19: un conte de Noël

La solidarité des citoyens ou des associations est parfois l'ultime recours des familles à la rue. Jean-François Véran, coordinateur à MSF, Sandrine Creus et Ophélie Bodin, infirmières de l’association en Ile-de-France, retracent leur journée avec Inaya. Cette mère vivait à la rue avec ses enfants, par crainte d’une expulsion, jusqu’à ce qu’elle se présente à eux à la recherche de soins médicaux.

Inaya*, une mère célibataire originaire du Sénégal de 38 ans se présente au centre d’accueil de jour du Carreau du Temple dans le 3ème arrondissement de Paris le 17 décembre. Elle est blessée à la jambe : une large brûlure au second degré.

Depuis le 14 décembre, jour où elle a reçu sa lettre la déboutant de sa demande d’asile, Inaya est en errance. Elle a pris la fuite du Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile (CADA) dans le Nord de la France. En lisant la lettre, elle a paniqué. Elle a imaginé la police l’emmenant, elle et ses six enfants.  Alors elle a laissé au centre d’hébergement  Fatou*, son ainée de 17 ans. Bonne élève dans son lycée, elle aurait probablement la chance de se tirer d’affaire. Elle a emmené les cinq autres dans sa fuite : Aiya* (12 ans), Asma* (11 ans) nées au Sénégal, Issa* (7 ans) et Bintou* (5 ans) nés en Italie, et la toute dernière Rokia* (2 ans) née en France. Tous les enfants, du reste, sont scolarisés. Après une première année scolaire difficile, Aiya et Asma aiment désormais leur école. Elles cherchent à comprendre la raison de leur départ mais vu de la rue parisienne, le monde leur semble bien incompréhensible.

Depuis leur départ, les cinq enfants et leur mère vivent dehors, dans le froid. Ils ont bénéficié de la solidarité des passants, notamment de celle d’une femme venue avec un gros sac de nourriture. Puis les nuits passées Gare de Lyon, se cachant, se déplaçant sans cesse selon la doctrine policière de la « dispersion », prétendant être des voyageurs sur le départ. Inaya s’est fait voler son téléphone dans la rue. Il restait celui de sa cadette pour maintenir le contact. Elle le sait, il lui reste huit jours pour faire appel de la décision mais son hébergement était dans une zone rurale, il n’y avait pas d’avocat. A Paris, pense-t-elle, elle aura plus de chances.

C’est une infirmière de Médecins Sans Frontières qui assurait une permanence au Carreau du Temple ce jour-là qui a appelé l’ambulance : la plaie était trop sérieuse. Inaya, épuisée, était semi-inconsciente. C’est aussi l’infirmière qui a conduit les cinq enfants en métro pour retrouver leur mère, admise aux urgences de cet hôpital parisien. La nuit tombait, Inaya se verrait remettre son autorisation de sortie. Puis ce serait à nouveau la rue. Depuis la fin de l’après-midi, l’association avait pourtant tout essayé pour obtenir une place d’hébergement, sans succès. Au téléphone, l’interlocuteur du SAMU Social n’a rien pu proposer « en raison de la composition de la famille ». Trop nombreuse pour une chambre d’hôtel, impossible de répartir la famille dans deux chambres. Le cas n’est pas isolé : « en ce moment les familles nombreuses ne trouvent pas de place d’hébergement » et c’est ainsi qu’elles peuvent se retrouver à la rue. « S’il vous plaît, faites remonter l’information à la préfecture, nous, on n’y arrive pas », demande la responsable d’appel du 115, émue de ne pas avoir de solution pour Inaya et sa famille.

A l’hôpital aussi, on s’émeut du sort de ces cinq enfants et de leur mère portant un large pansement sur la jambe. Une autre infirmière de MSF est arrivée entre-temps avec un sac de sandwichs, des petits-pots pour Rokia. Elle improvise un cours de français pour Aiya et Asma.  La cadre des urgences de jour arrive avec un petit colis pour chaque enfant. Son service était terminé mais elle fait des heures supplémentaires ce soir-là : « impossible de laisser cette famille à la rue en plein hiver ». L’administratrice de nuit appelle hôpital sur hôpital, mais pas de place. Puis elle arbore un sourire : la famille passera la nuit au service de chirurgie orthopédique de l’hôpital. S’organise alors un cortège singulier d’enfants portés à bras à travers les couloirs. Dans la chambre double, tout est prêt, l’atmosphère est rassurante. L’infirmière de service, les aides-soignants, et même un médecin anesthésiste se sont mobilisés. La famille ne manquerait de rien. En rentrant dans la chambre, Inaya fond en larme, les petites se jettent sur les lits. En se retirant, l’administratrice, elle aussi visiblement émue, nous confie : « ça fait des années que je suis ici et j’ai l’impression de redécouvrir l’hôpital, je ne savais pas qu’on serait capable d’organiser ça ». Le médecin confirme « ce que nous venons de faire est tout à fait exceptionnel ». En sortant, nous passons devant le sapin de Noël pensant déjà au jour suivant pour Inaya et sa famille.

Le jour suivant, 18 décembre et Journée Internationale des Migrants, Inaya et sa famille dormaient dans la rue. Puis, suite à un effort de mobilisation, une nouvelle solution d’hébergement a été trouvée à partir du lendemain.

Mais des dizaines d’autres femmes seules et d’enfants dorment toujours à la rue en plein hiver et en pleine pandémie, faute de places d’hébergement mises à disposition par la Préfecture.

*Ces prénoms ont été modifiés.

 

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