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Billet de blog 25 nov. 2021

À l'indignation, monsieur Darmanin, a succédé la rage

Au lendemain du drame qui a coûté la vie à 27 personnes dans la Manche, Michaël Neuman, directeur d'études au Centre de réflexion sur l'action et les savoir humanitaires de la fondation MSF, dénonce les responsabilités de l'État français et du ministre de l'Intérieur.

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M. Darmanin, 

La place n’est plus à l’indignation mais à la rage.

La rage de voir que cette tragédie de plus, ces 27 personnes mortes noyées en Manche faute de n’avoir pas reçu l’attention minimale pourtant due à n’importe quel être humain ne suscite chez vous rien d’autre que des coutumières accusations contre les passeurs et trafiquants.

La rage de voir qu’il n’y a, chez vous plus d’espace pour la compassion et la lucidité. Faisant face aux flots d’indifférence au mieux, de haine au pire que les personnes exilées subissent aux frontières de la France, elles ne reçoivent de votre part qu’humiliation et violence.

La rage de voir qu’aux si nombreuses voix qui vous ont alerté sur le fait que la Manche deviendrait, devenait, un cimetière, vous n’avez eu d’autres réponses que de saluer la politique de la maire de Calais qui en collaboration avec les services de l’Etat a fait de sa ville un lieu d’effroi pour les exilés.

La rage de voir que la France n’est aujourd’hui rien d’autre que le garde-frontière de la Grande Bretagne, dans un chantage dont les perdants ne sont jamais ni vous ni Priti Patel, ni Jean Castex, ni Boris Johnson mais bien ces hommes, ces femmes et ces enfants que vous pourchassez inlassablement.

La rage de voir que pour faire rêver un ministre de l’Intérieur, les barbelés ne suffisent plus et que votre petit bout de rêve à vous, c’est un camp comme celui que vous avez visité à Grèce, sur l’île de Samos tout récemment.

La rage de constater qu’à la détresse de mes collègues sauveteurs en mer en Méditerranée découvrant au milieu d’un amas de survivants une dizaine de corps sans vie, vous n’offrez comme seule politique que le maintien coûte que coûte des candidats à l’exil européen dans les immondes prisons libyennes.

La rage de voir que vous n’êtes bien entendu pas tout seul dans votre entreprise mortifère : nombreux sont ceux qui estiment aujourd’hui qu’un bon migrant est un migrant noyé ou désespéré, car il ne viendra plus, ni lui, ni d’autres. Quelle idée fausse, pourtant.

La rage de voir que malgré les démentis apportés par les faits, établis par la science, vous persistez, vous et d'autres dirigeants à ne pas comprendre que vos frontières tuent, que vos politiques nourrissent les trafics et les passeurs bien plus qu’elles les découragent.

La rage de constater que ces politiques, vous les menez en notre nom, qu’en notre nom vous condamnez dans un seul souffle bonnes âmes et acteurs de la solidarité renvoyés à leurs idéaux naïfs pour y préférer votre dialectique de l’abject : fermeté et humanité.

La rage d’anticiper que de ce drame rien de bon ne naitra et que vous perpétuerez, encore et toujours vos politiques empruntes de morgue et de bêtise. Pourtant vous savez. Que vos politiques tuent.

Vos politiques tuent, de la Pologne au Canaries, de la Grèce à la Libye, de la Méditerranée à la Manche, de la Bidassoa à la Vallée de la Clarée, vos politiques tuent.

Vos politiques tuent de ne pas concevoir qu’un autre accueil est possible, un accueil dont la possibilité est pourtant démontrée tous les jours par des millions de citoyens, des élus, des organisations, en France, en Italie, en Allemagne, en Grèce et ailleurs en Europe : tout un peuple qui continue de voir en ces réprouvés des personnes, des enfants aussi car ils sont nombreux, ces enfants, et non des toxines dont il faudrait se débarrasser par crainte de ‘grand remplacement’.

Aujourd’hui, votre fermeté et votre humanité ont condamné à la mort 27 personnes parties de chez elles parce qu’elles ont, un jour, estimé qu’elles n’avaient plus de choix; elles ont condamné à la mort 27 personnes décidées à ne plus supporter les conditions de vie auxquelles vous les condamniez, dans la boue et les tentes déchiquetées, de Grande-Synthe, de Briançon ou d’ailleurs.

Oui, la rage.

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