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Billet de blog 15 janvier 2026

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Enjeux psychiques de la violence : clinique du passage à l’acte

Tout acte de violence signe l'échec de la pensée. C'est pourquoi, penser la violence c'est déjà l'endiguer.

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La violence, qu’elle qu’en soit sa forme, signe l’échec de la pensée et donc l’échec du langage, de la mise en représentation, de la mise en mots de son propre vécu psychique. Le terme violence dérive du latin « vis » qui signifie « force en action, force exercée contre quelqu’un ». La violence c’est l’acte. Tout du moins, c’est sa manière d’exister et de se donner à voir au sein du lien, du lien intersubjectif, social, interpersonnel mais aussi du lien à soi.

 Qu’elle soit auto ou hétéro-agressive, elle survient dès lors que le sujet se trouve acculé, dans l’impasse. La souffrance, l’angoisse, le désespoir sont trop intenses, la régulation émotionnelle inopérante.

Cette douleur atteint un point paroxystique et les digues du barrage hydraulique cèdent laissant place au déferlement d’une eau à la puissance dévastatrice.

 Le sujet n’est dès lors plus en capacité d’identifier, de reconnaitre, ces mouvements psychiques internes. Les affects règnent en maitre et ne se lient plus aux représentations. Le passage à l’acte violent signe la défaite de l’appareil psychique à s’auto-réguler. Elle est le marqueur de points aveugles, non élaborables, hors du champ symbolique. Le moi échoue.

 Le passage à l’acte violent peut avoir la fonction d’une décharge, d’un trop plein indigeste mettant à mal les capacités d’élaboration, venant heurter les points aveugles en soi. Ces mystères intérieurs qui m’habitent mais dont j’ignore plus ou moins l’existence affleurent à la conscience. Leurs contenus non élaborés, non digérés viennent s’agir dans le réel et leur mise en représentation ayant pour fonction d’abaisser la charge émotionnelle, ne peuvent plus les contenir. Il faut alors décharger.

 Les auteurs de violences conjugales expriment souvent le soulagement ressentis juste après le passage à l’acte violent. Lors de nos interventions en prison, ils se disent « soulagé, tranquille, calme » dans les secondes qui suivent l’agir violent. « La pression est redescendue ».

Les jeunes filles qui se scarifient expliquent souvent que cela matérialise leur douleur, que la souffrance physique atténue la souffrance morale. Une façon de réguler la souffrance en l’expulsant « hors de soi » tout en l’inscrivant dans le réel « sur soi ». Il s’agit là d’un double mouvement contradictoire et ambivalent qui représente bien le caractère non métabolisable de la douleur éprouvée.  Et encore une fois, l’échec du moi dans sa fonction de synthèse. On retrouve là un mécanisme neurologique bien connu qui, lors de blessures simultanées, fera disparaitre la douleur la moins intense au profit de la plus forte.

 Les violences verbales et psychologiques, la mise sous emprise, le contrôle exercé sur l’autre dans la durée et les violences sexuelles n’échappent pas à cette logique. Il y est toujours question d’une mauvaise régulation de l’angoisse, d’une souffrance intérieure non élaborée que l’agir violent tente d’endiguer et de soulager par des mécanismes parfois élaborés.

 La violence sert souvent à soulager un sentiment d’insécurité interne profond (attachement insécure), à reprendre illusoirement le contrôle et sortir tout aussi illusoirement du sentiment d’impuissance, etc.

 Elle signe également sur un plan plus large l’échec du collectif à faire société et assurer la sécurité de ses membres. On pense ici au contrat social (Hobbes, Locke, Rousseau) qui fait reposer la légitimité de l’Etat sur la sortie de l’état de nature, où règne la loi du plus fort, pour accéder à la sécurité en renonçant à une part de cette liberté. Un Etat tire sa légitimité de sa capacité à protéger les citoyens de toutes formes de violences : physique, économique, psychologique…  Les individus vulnérables, ceux pour qui les conditions de vie initiales n’ont pas permis à leur appareil psychique de pouvoir s’auto-réguler, sont d’autant plus à risque de perpétuer des passages à l’acte violents.

 C’est d’abord l’échec de l’Etat à remplir sa fonction première de protéger les citoyens de la violence (enfants maltraités, services publics empêchés de palier aux défaillances individuelles, violences illégitimes de l’Etat lui-même, inégalités, etc..) qui marque un point d’arrêt. Et c’est cet échec à respecter le contrat social qui se fait le lit de l’intensification des violences car l’Etat, la société, a aussi pour fonction d’être le contenant des pulsions agressives.

Comme le démontre D. Anzieu, l’appareil psychique se présente comme un oignon dont la dernière pelure protectrice serait métaphoriquement représentée par les institutions au sens large. Si l’individu ressent trop fortement cette défaillance des institutions et du tissu social, il se retrouve confronté à un défaut de contenance. L’oignon perd sa pelure fondamentale, qui protège toutes les autres et le noyau psychotique, présent chez tout individu mais contenu par les différentes pelures de l’oignon, se libère et prend le dessus dans l’organisation psychique du sujet. Concernant les effets décrits ci-dessus, on pensera par exemple à l’essor du complotisme qui autorise la modalité paranoïaque du noyau psychotique des individus, mais également du groupe, à se manifester.

 Pour en revenir au trauma, outre qu’il puisse en être la résultante, partage avec la violence son caractère indigeste et l’incapacité pour le psychisme de l’élaborer. Le trauma, c’est le non-représentable, celui qui dépasse les capacités de penser en effractant l’appareil psychique.

 La multiplicité des traumas non soignés crée une multiplicité de points aveugles au sein de l’appareil psychique. Le sujet est alors étranger à certaines parts de lui-même. Si un déclencheur vient activer ces éléments non digérés, il peut parfois avoir recours à la violence.

 Au-delà d’une mise en mots, ce qui fait défaut dans le trauma, c’est l’impossibilité pour l’appareil psychique de lier affects et représentations. Non représenté, l’affect se déverse tel quel dans le présent dès lors que le sujet est réactivé. Et cela peut prendre la forme d’un passage à l’acte violent.

 La seule issue, c’est le soin. Pour soigner ses traumatismes, il faut déjà se sentir autorisé socialement à exprimer son mal-être et avoir appris à le reconnaitre. Il faut aussi se sentir autorisé à parler, à manifester sa douleur sans quoi le risque de passage à l’acte hétéroagressif se multiplie. Il n’y a aucune systématicité pour autant, toutes les personnes traumatisées ne deviennent pas violentes. En revanche, la quasi-totalité les auteurs de violences rencontrés en prison ont vécu des traumatismes.

 Les stéréotypes de genre et l’éducation patriarchale autorisent peu, voire pas, les garçons à exprimer leur souffrance (« injonctions à être forts, puissants, etc. ») ni à se tourner vers leur intériorité. Ils auront donc plus de risques de multiplier les points aveugles et de se décharger dans des actes hétéroagressifs.

On observe statistiquement que l’objet sur lequel se déverse la violence s’inscrit dans le prolongement de cette éducation genrée (garçons = hétéro-agressivité, filles = auto-agressivité). Quoiqu’il en soit, une des variables communes dans le passage à l’acte violent se centre autour de la question du trauma qui déborde les capacités d’autorégulation de l’appareil psychique non étayé par le contenant sociétal.

 La prise en considération des auteurs de violence ainsi que leur orientation vers le soin est tout à fait centrale dans la lutte contre les violences faites aux femmes, tout particulièrement au sein d’une société de plus en plus délétère qui assure de moins en moins ses fonctions symboliques de protection et de régulation endogène. C’est le parti pris de l’association Médée.

 Anaïs Vois, psychologue Médée

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