Comme l'analyse la sociologue Jane Freedman, ces violences ne sont pas accidentelles mais structurelles : le genre est un facteur de risque permanent durant l'exil [1]. Victimes de conflits armés, de persécutions de genre (mariage forcé, mutilations génitales féminines, violences conjugales et intra-familiales) et fuyant la précarité, ces femmes quittent leur pays pour leur survie. Leur parcours d’exil les expose à l’exploitation sexuelle. Selon l’ONU Femmes, 90% des femmes empruntant la route de la Méditerranée sont violées [2]. À l’arrivée, la précarité et les discriminations intersectionnelles qu’elles subissent constituent des facteurs de risque à la surexposition aux évènements traumatogènes et au développement d’un trouble de stress post-traumatique (TSPT), aux lourdes conséquences sur leur santé physique et mentale [3]. Ces femmes, fréquemment rencontrées par les professionnels de santé aussi bien dans les structures hospitalières que dans les structures associatives, cristallisent un enjeu primordial de santé publique et de cohésion sociale, impliquant la prise en charge des psychotraumatismes complexes et la considération d’une grande diversité culturelle dans les représentations du corps et du toucher.
Le corps, le toucher, et le trouble de stress post-traumatique
Le trouble de stress post-traumatique est associé à des troubles neurobiologiques impliquant une hyperactivité amygdalienne et une dysrégulation du fonctionnement de l’hippocampe [4]. La mémoire corporelle clinique se manifeste entre autre par des flashbacks somatiques, des altérations sensorielles et une forte comorbidité avec les douleurs chroniques, mettant en lumière le rôle de l'insula dans le stockage de souvenirs corporels. Les douleurs somatiques multiples dont souffrent les patientes psychotraumatisées les amènent à consulter différents professionnels de santé (médecins généralistes, infirmières, sage-femmes, gynécologues, rhumatologues, kinésithérapeutes, ostéopathes, etc) dont le métier implique des actes de diagnostic et de soin par le toucher. Or, le toucher, pratiqué sans précaution au regard des antécédents traumatiques (et ce même dans un cadre thérapeutique perçu comme sécurisant par le·la thérapeute), peut faire intrusion et court-circuiter les capacités de régulation du néocortex, précipitant ainsi la patiente dans un état dissociatif associé à une désorganisation psychocorporelle, notamment chez les victimes de violences physiques et sexuelles [5].
Pour autant, le toucher est un puissant outil thérapeutique sensoriel, notamment dans le cadre de la thérapie psychocorporelle chez les patientes victimes de violences. Lorsque les précautions nécessaires sont prises, et associé à la verbalisation corporelle, il favorise la régulation émotionnelle, la conscience corporelle, et aide à la compréhension et à la gestion de la douleur. Par un phénomène de synchronisation neuronale, il participe à l'atténuation des douleurs chroniques et abaisse le taux de cortisol tout en stimulant la libération d'ocytocine. Dans ce contexte, le toucher peut participer à renforcer le lien thérapeutique, l’ancrage, le sentiment de sécurité, et potentialise les bénéfices de la psychothérapie dans le soin du psychotrauma [6].
Le corps des femmes et la culture
En outre, la dimension corporelle du psychotraumatisme ne peut être pensée hors de son ancrage culturel. Le trauma n'est pas qu'une entité neurobiologique, car il est associé à une réalité socioculturelle que le.la soignant.e se doit d’interroger dans le respect de l'histoire du sujet. En effet, le rapport au corps et au toucher varie considérablement d’une culture à l’autre, tout comme les représentations de la douleur, de la maladie et de la guérison [7]. Ces représentations façonnent notre rapport au toucher et les tabous qui l’entourent. L’identité culturelle conditionne à la fois l’exposition aux traumatismes et leurs formes cliniques. Sur le plan psychique, la dissociation, par exemple, peut se déployer comme un mécanisme de défense modulé par des normes culturelles. De la même façon, les manifestations somatiques du trauma sont modulées par l’identité culturelle. Confrontées aux barrières de la langue et à l'exclusion sociale, les femmes migrantes expriment d’autant plus souvent leur souffrance par des symptômes somatiques : le corps est le substrat par lequel se manifeste la souffrance mentale, sociale et physique. C’est à travers le corps que s’élaborent et s’expriment les manifestations de détresse. La grande variabilité culturelle observée de ces manifestations de détresse, et l'importance des pratiques traditionnelles de guérison justifient l'exigence d’une « humilité culturelle », afin d'éviter de projeter des représentations occidentales du trauma. [8]
Si les émotions peuvent se transmettre par le toucher au-delà des frontières culturelles, leur lecture et leur traitement neuronal restent profondément modulés par le contexte culturel [9,10]. De fait, certaines cultures font du toucher un mode d’affirmation sociale et d’affection spontanée, tandis que d’autres en codifient strictement les usages. Des études comparatives illustrent cette diversité : la valorisation marquée du contact chez les Bofi d’Afrique centrale tranche avec les variations d’agréabilité et les zones autorisées au toucher observées entre le Royaume-Uni et le Japon [11,12]. Par ailleurs, si certaines cultures y voient un acte de soin, parfois rituel et médiatisé par le divin, d'autres peuvent l'interpréter comme une porte d'entrée aux mauvais esprits ou à des pratiques de sorcellerie. Les gestes et l’usage des mains peuvent porter des significations spécifiques : interdits de poignée de main, connotations attachées à la main gauche, règles de contact inter-genres [13]… Plus largement, le rapport au corps et au toucher n'est jamais neutre : il s'inscrit dans ce que l'anthropologue Françoise Héritier nomme la « valence différentielle des sexes » [14]. Dans la plupart des sociétés, le corps féminin fait l'objet d'un écrasant contrôle social et symbolique, hiérarchisant les rapports entre les hommes et les femmes : ignorer cette hiérarchie risque de transformer un geste thérapeutique en une forme de domination et d’intrusion. Dans beaucoup de cultures traditionnelles (africaines, orientales mais aussi occidentales), le corps féminin est perçu comme un corps "sous tutelle" (père, frère, mari), et est souvent placé dans la sphère restreinte du privé/caché. Le toucher par un tiers peut être perçu comme une infraction à cette « tutelle » ou à « l'honneur familial ». Ces codes culturels peuvent s’avérer déterminants dans l’acceptation ou le refus d’un contact corporel.
Antécédents traumatiques, ancrage culturel : une prise en charge complexe
Chez les femmes migrantes, coexistent alors des représentations héritées du pays d'origine, des normes de la société d'accueil et des altérations introduites par le trauma lui-même. Notons également que l'idéal corporel dominant dans la société d'accueil peut entrer en conflit avec les représentations du corps de la culture d’origine. Désinvestir l’ancrage culturel du corps des patientes migrantes expose non seulement à invalider le potentiel thérapeutique du toucher, mais aussi à le rendre contre-productif, voire re-traumatisant.
La perspective transculturelle permet d’envisager le soin des femmes migrantes par le toucher, non pas comme une pratique universelle et systématique, mais comme une proposition thérapeutique considérant la diversité des représentations culturelles de chaque patiente ainsi que les antécédents traumatiques inhérents à leur statut de femmes migrantes. Cette attention portée au corps culturel trouve un puissant écho dans l'éthique de Joan Tronto, pour qui le soin ne se limite pas à vouloir bien faire. S’intéresser à l’approche transculturelle ne représente pas seulement une disposition à l'empathie, mais sous-tend une responsabilité politique. Le soin suppose que le·la soignant·e s'assure que la manière dont il·elle prend soin réponde réellement aux besoins de celui·celle qui reçoit le soin, et non à ses propres présupposés [15].
Stratégies et outils pour une approche transculturelle
L’intégration d’une approche transculturelle permet donc d’adapter la pratique du toucher thérapeutique et de proposer un soin plus inclusif. Intégrer cette perspective dans une démarche de soin ne doit toutefois pas verser dans l’essentialisation : le·la clinicien·ne doit rester vigilant·e face aux stéréotypes et aux généralisations sans réduire ses propres représentations à une identité culturelle figée
Les accompagnements doivent être strictement individualisés : il convient d’évaluer les antécédents traumatiques et le contexte culturel afin d’exercer la compétence transculturelle sans présomption face à la diversité des représentations du corps. Nous pouvons ainsi envisager de mettre en place une consultation pré-thérapeutique détaillée à cet effet : pour explorer les antécédents traumatiques ainsi que les représentations du toucher, du corps, de la santé et de la maladie, afin d’articuler expériences migratoires, référentiels culturels du pays d’origine et les éventuelles influences du pays d’accueil. Evidemment, le consentement éclairé doit être recueilli avant chaque intervention. Il implique de laisser à la patiente la possibilité de choisir le genre du thérapeute, d’exposer des règles explicites sur le toucher et de mettre en place un mécanisme permettant à la patiente de suspendre ou redéfinir le toucher à tout moment. Le recours à des médiateurs culturels et à des interprètes professionnels facilite la communication et aide à ajuster les pratiques au cadre socio-culturel et/ou religieux. La transparence du cadre et la co-construction des séances avec la patiente contribuent à une pratique « plus juste et décolonisée ». [16]
Enfin, notons que l’expérience clinique suggère que le risque de réexposition traumatique ne saurait justifier l’exclusion de l’utilisation du toucher. Une approche psychocorporelle individualisée, progressive et explicitement consentie, menée par des professionnel·les formé·e·s (démarche comparable aux protocoles d’exposition utilisés en psychothérapie) est nécessaire pour favoriser la désensibilisation et la réappropriation du vécu corporel [17], et, plus globalement, à l’amélioration de la prise en charge des psychotraumatismes chez les femmes migrantes.
Laurane Thill, ostéopathe à Médée
Sources
[1] Freedman, J. (2015). Gendering the International Asylum and Refugee System. Palgrave Macmillan.
[2] CN2R & ONU Femmes (2021-2024). Dossier Migration et rapports sur les violences basées sur le genre en Méditerranée.
[3] Jusot, F. et al. (2019). « L’insécurité alimentaire et la précarité du logement associées au TSPT chez les migrants », Questions d'économie de la santé.
[4] Fossati, P. (2023). Le concept de traumatisme et ses conséquences théoriques et cliniques.
[5] Van der Kolk BA. Le corps n’oublie rien : Albin Michel
[6] Baumgart, S. et al. (2020). « Effect of Psycho-Regulatory Massage Therapy on Pain and Depression », Brain Sciences
[7] Ogden, P., Minton, K., & Pain, C. (2015). Le trauma et le corps : Une approche sensorimotrice de la psychothérapie. De Boeck.
[8] Marsella (2010). Ethnocultural aspects of PTSD: An overview of concepts, issues, and treatments
[9] Jung, E. & Fouts, H. (2011). Multiple caregivers’ touch interactions with young children among the Bofi foragers in Central Africa
[10] Hewitt, O. et al. (2025). Is cultural context the crucial touch? Neurophysiological and self- reported responses to affective touch in women in South Africa and the United Kingdom
[11] American Psychology Association, (2020). Report on racism and discrimination - APA contribution to the UN report on racism and discrimination.
[12] Suvilehto, J. et al. (2019). Cross-cultural similarity in relationship-specific social touching
[13] Saarinen, A. et al. (2021). « Social touch experience in different contexts », Study on neurobiological regulation.
[14] Black & al 2011. Cultural Considerations of Hand Use
[15] Héritier, F. (1996). Masculin/Féminin I : La pensée de la différence. Odile Jacob.
[16] Tronto, J. (2009). Un monde vulnérable : Pour une politique du care. La Découverte.
[17] Braud, M. (2021). « L’ethnicité dans le soin. Perceptions et possibilités d’agir des minorisés », Revue de sociologie et d'anthropologie de la santé.