Encore une minute, M. le bourreau

Bien sûr, la nouvelle a échappé à la crème des éditorialistes hexagonaux. La gauche d’alternative représente aujourd’hui la 2ème force politique du pays. En effet, en dépit de leurs différences, Mélenchon et Hamon se retrouvent pour l’essentiel sur une plateforme de transformation sociale (1-0 Hamon), de rénovation politique (1-0 Mélenchon) et de transition écologique (1-1, balle au centre si je puis dire). Il n’est donc pas complètement saugrenu d’additionner leurs scores au 1er tour, ce qui donne 19.66% des inscrit.es et 25.27 % des votant.es, juste derrière le bloc d’extrême droite (Le Pen + Dupont-Aignan) à 19.70 et 25.33 respectivement. Dans ces conditions, je voudrais avancer trois observations visant à inscrire l’enjeu du second tour qui s’annonce dans une analyse plus large du rapport de force et de son évolution.

D’abord, les Insoumis.es seraient bien mal avisé.es de culpabiliser les électeurs et les électrices de Hamon. Malgré une campagne belle et innovante, portée par un tribun de talent, ils ont échoué à convaincre 618 608 de leurs concitoyen.nes, soit le nombre exact de voix qui leur manquaient pour qualifier leur candidat (tous les chiffres sont ceux du ministère de l’Intérieur). Plutôt que d’aller débusquer des bouc émissaires chez les autres, peut-être faudrait-il d’abord faire le ménage chez, et examiner sans complaisance les effets que certaines orientations politique ont eu sur la campagne. L’incapacité à rendre crédible le plan A sur l’Europe a pesé lourd. Ils n’ont pas su ou pas voulu peindre une image positive et précise de l’Europe qu’ils voulaient. Était-il impossible d’envoyer un message public au reste de la gauche, par exemple en considérant le projet de traité Piketty-Vauchez comme une base de la négociation à venir? L’inaptitude à sortir du louvoiement permanent sur les questions internationales a constitué un autre obstacle. L’incident de plateau comme mode de communication a, ici, montré ses limites, surtout quand des éditorialistes atlantistes, toujours excités par la possibilité du buzz, s’en sont fait les complices. Il est vrai, ces incidents étaient sans doute bien pratiques pour recouvrir du bruit de la polémique les incohérences d’un candidat qui se voulait homme d’État avec la Russie, mais révolutionnaire avec le Venezuela, qui prétendait défendre les révolutions citoyennes partout, mais enterrait vivante celle courageusement menée par les Syrien.nes, qui ne jurait que par l’ONU mais n’hésitait pas à sortir de son chapeau (et de la naphtaline) une OSCE dans laquelle même la diplomatie russe ne croit plus. Il faudra impérativement poser, dans les semaines qui viennent, ces questions à nouveau frais, et imaginer le monde autrement qu’au prisme du cynisme le plus éculé ou du romantisme le plus naif.

Peut-être même qu’il faudra poser ces questions à l’intérieur de France Insoumise. S’approprier ce dispositif pourrait lui permettre d’échapper au destin que ses créateurs lui ont assigné, c’est-à-dire de transformer cette rutilante écurie présidentielle en véritable mouvement social et politique pour re-façonner durablement le paysage à gauche. À cet égard, les électeurs et les électrices du candidat socialiste seraient sages de se demander ce qu’il y aurait encore à gagner, pour eux, si, effectivement, ils prenaient le contrôle de l’appareil du PS - ce qui demeure le projet d'un Hamon auxquels ils/elles sont courageusement resté.es attaché.es. Les trahisons massives de la droite vallsiste et hollandaise montrent que la fidélité au Parti, à son candidat et à sa ligne, n’a d’intérêt qu’aussi longtemps que tout le monde les respecte. S’ils sont les seul.es à accepter d’être minoritaires quand ils perdent, tandis que leurs adversaires passent au centre avec armes et bagages quand ils gagnent, alors à quoi sert encore de rester dans un appareil dont il ne reste d'ailleurs plus que les os - si ce n’est à être les perpétuels dindons de la farce? Allons plus loin : la posture minoritaire est devenue si profondément ancrée dans la gauche du PS qu'elle produit des comportements absurdes. Les voilà qui, après l’avoir tant et tant espéré, échangent le cheval le plus rapide (Mélenchon) contre un poney boiteux (Hamon) au moment même de courir la course. Sans ignorer toutes les sérieuses questions qui se posent quant au premier des deux canassons, il y a urgence à se départir de cette peur de gagner et de cette fidélité aveugle à une organisation politique dont ils ne seront, par définition, jamais majoritaires.

Enfin, il y a Macron. À ces électeurs et électrices, je n’ai rien à dire si ce n’est ceci : ne nous rebattez pas les oreilles avec votre internationalisme de pacotille. J’espère que les multiples occurrences du terme de “patriote” dans ce qui était un indécent discours de victoire (à l'issu d'un premier tour où l'extrême droite s'est qualifié!) vous en a d’ores et déjà ôté l’envie, aussi bien qu’il vous a rappelé le cynisme sans limite d’où procède cette “triangulation”. À cet égard comme à bien d’autres, nous n’avons rien à voir avec vous. Nous n’avons rien à voir avec votre plateforme programmatique - si tant est qu’on l’exhume un jour de la dense couche des truismes qui la recouvre. Nous n’avons rien à voir avec votre candidat - golden boy anti-système qui incarne le consensus néo-libéral au pouvoir depuis 1974 (on n’a d’ailleurs pas encore complètement écarté la possibilité qu’il soit l’hologramme de Giscard). Nous n’avons rien à voir avec ce radeau de la méduse où s'entassent des politicard.es pressé.es de passer à la soupe pour peu qu’elle soit tiédasse. Ils feront, à n’en pas douter, un superbe spasme gouvernemental pour une 5ème finissante. Mais, en toute franchise, je vous souhaite d’ores et déjà bonne chance. Ne merdez pas ! Allez-y mollo sur l’argent roi et les conflits d’intérêt. L’Héritière du FN, sur qui tout glisse, n’attend que cela. Déjà, elle se frotte les mains à l’idée du débat de l’entre-deux-tours où la novlangue creuse de Macron lui fournira, aussi bien que ce qu’il incarne, une cible parfaite pour le « parler vrai » de son idéologie rance. N’oubliez pas que, dans le jardin des conseils régionaux et généraux, elle cultive avec soin ses futurs ministres, son programme et sa stratégie pour 2022, qui reste le point de bascule de sa conquête du pouvoir, son véritable objectif électoral.

À cet égard, le vote Macron est bien la complainte d’un champ politique qui réclame encore une minute à son bourreau. Et c’est bien pour cela que j’irai voter Macron au second tour. Car cette minute, il nous la faut, à nous qui avons tant progressé, si vite. Pensez-donc ! Nous étions à 4 % en août 2011, nous voilà à 25 ! Cette minute supplémentaire, elle peut donc faire toute la différence. Je comprends mes ami.es qui, se rappelant de ce qu’avait fait Chirac en 2002, auraient quelques doutes bien légitimes à l’idée de s’y faire reprendre. Mais réfléchissez-y à deux fois ! Nous sommes plus forts que ce que nous pensons. Réglons les quelques questions en suspens (sur l'international et l'Europe notamment), forgeons notre outil de combat (en investissant France Insoumise, pourquoi pas?) et, au prochain coup, nous prendrons le pouvoir de changer les choses. Ce travail politique sera difficile, mais il est loin d’être impossible. S’il peut se faire sous un gouvernement néolibéral, il n’a toutefois aucune chance de s’accomplir sous l’autoritarisme xénophobe de Le Pen. Elle est, pour nous, une menace mortelle. Elle trouvera au pouvoir tous les moyens de gouverner avec la brutalité et la cruauté que ses troupes piaffent d’exercer sur nous. La 5ème République lui offrira les possibilités d’exploiter aux mieux les opportunités dictatoriales que ne manqueront pas de lui fournir ses alliés objectifs du djihadisme transnational. Croyez vous qu’elle n’utilisera pas tous les outils d’une surveillance de masse que le gouvernement de Valls a d’ores et déjà préparé et légitimé ? Croyez-vous qu’elle hésitera une seconde à appliquer l’article 16 de la Constitution au prochain Bataclan ? Jamais la gauche de transformation sociale, politique et écologique n’a survécu à un régime d’extrême-droite. Celui-ci réduira nos espaces d’expression et nos marges de manœuvre. Ses exactions feront souffrir les hommes et les femmes dont nous nous soucions dans des proportions autrement plus cruelles que les réformes macroniennes. Il nous enserrera dans une gangue et nous crèverons étouffés, alors que nous ne sommes plus qu’à un souffle de la victoire.

 

Le 7 mai, songez-y.

 

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