Chroniques de la Réunion - LES REGLES DE L'EXASPERATION SOCIALE

Comme tous ceux, vous, moi, qui possèdent un petit quelque chose : de l'influence, quelques revenus, un bout de statut social, un savoir qu'ils estiment supérieur..., le pouvoir fonctionne selon des stratégies d'autoprotection conformes à ses intérêts.

 

LES REGLES DE L'EXASPERATION SOCIALE,

Arnold Jaccoud , 21.11.18


Comme tous ceux, vous, moi, qui possèdent un petit quelque chose : de l'influence, quelques revenus, un bout de statut social, un savoir qu'ils estiment supérieur..., le pouvoir fonctionne selon des stratégies d'autoprotection conformes à ses intérêts. Quel qu'il soit, en s'efforçant de masquer au mieux ses raideurs et ses alarmes, il affirme toujours se vouloir bon prince, ouvert et même tolérant. Il peut aller jusqu'à prétendre accepter la contradiction et les manifestations. Mais à condition d'en imposer les règles ! Les siennes. Celles qui encadrent ce qu'il désigne par le vocable apaisant de "dialogue social". Le pouvoir affirme ainsi que certaines revendications sont impossibles, intempestives ou illicites, lorsqu’elles se situent en dehors de ses normes à lui. Elles conduiraient à nier le contrat de départ, par ailleurs la plupart du temps implicite, supposé avoir fondé l'ordre relationnel en usage, et qu'il a simplement imposé aux justiciables. La loi, par ailleurs élaborée par lui-même, lui donne raison.


Affirmant ainsi son caractère inaltérable, il astreint toute manifestation à des annonces anticipées (72 h), à la formulation de demandes d'autorisation, à la désignation d'interlocuteurs responsables, à l'organisation d'un service d'ordre encadrant ! Tout ceci pour la protection de la population elle-même.

Convaincu d'incarner souverainement l'essence du choix suprême d'une majorité d'électeurs, il s'attache à prescrire les règles d'une contestation sociale acceptable. Il voudrait encadrer et banaliser les protestations au nom de la référence normative du jeu social. Inconscient qu'il est -ou trop conscient peut-être- de voir sa légitimité ou son exercice même mis en cause. Il voudrait obliger les perturbateurs et les frondeurs à s'indigner ou à s'insurger "comme il faut", "de façon convenable et décente", et ceci quelles que soient leurs revendications !

Merde ! Voilà les emmerdeurs. Ils ne sont rien, ils n'ont rien. Donc rien à perdre, même pas eux-mêmes. : Leurs prises de positions confrontantes affirment, elles, qu'il n'y a pas de règles pour exprimer ses revendications et ses emportements, lorsqu'il s'agit du désaveu même de l'autorité, pas de règles pour dire quoi-comment-quand s'indigner et contester, quoi-comment-quand protester contre l'injustice, quoi-comment-quand clamer son exaspération, quoi-comment-quand mettre en question les abus du pouvoir et la maltraitance institutionnelle, les injustices sociales, les conformismes de classe qui étouffent et aliènent durablement, par leurs normes contraignantes, les individus comme les communautés...

Ah, si les agités de 1789 s'étaient conformés aux règles du dialogue social... Ah, si l'exécutif avait alors trouvé des interlocuteurs avec qui négocier...
A.J. – 21 nov.

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