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Billet de blog 18 janvier 2026

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Le Groenland, les terres rares et l'art de la négociation brutale

Les menaces d’annexion de Donald Trump à propos du Groenland ont été perçues comme une provocation sans précédent. Elles relèvent pourtant d’une pratique désormais familière du président américain : créer un rapport de force maximal afin d’arracher, par la négociation, des concessions économiques décisives, en l’occurrence l’accès aux ressources minières stratégiques de l’île arctique.

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Quand la menace d'annexion cache une stratégie d'accès aux ressources

Les déclarations fracassantes de Donald Trump sur le Groenland, réitérées avec insistance depuis son retour à la Maison-Blanche, ont provoqué l'émoi prévisible des capitales européennes. Le 16 janvier 2026, le président américain est allé jusqu'à menacer huit pays européens de droits de douane progressifs — 10%, puis 25% — en représailles à leur opposition à ses ambitions arctiques. Il a refusé d'exclure l'usage de la force militaire. La réaction fut unanime : indignation à Copenhague, inquiétude à Bruxelles, mobilisation d'une délégation bipartisane du Congrès américain auprès des autorités danoises pour tenter de rassurer l'allié.

Pourtant, derrière ce théâtre diplomatique aux accents belliqueux se dessine une mécanique de négociation bien rodée, qui rappelle moins la conquête territoriale du XIXe siècle que les techniques de pression commerciale dont Trump a fait sa signature. L'hypothèse mérite d'être examinée : et si cette escalade calculée ne visait qu'à obtenir ce qui intéresse réellement Washington, à savoir l'accès aux ressources minérales stratégiques de l'île ?

Une obsession bipartisane vieille de deux siècles

L'ambition américaine sur le Groenland n'est pas née avec Donald Trump. Elle traverse l'histoire des États-Unis depuis 1867, année où le secrétaire d'État William H. Seward tenta une première approche. En 1946, le président démocrate Harry Truman proposa officiellement 100 millions de dollars en or au Danemark pour acquérir le territoire. D'autres tentatives suivirent en 1910, 1955, puis à nouveau en 2019 sous le premier mandat de Trump.

Cette constante géopolitique révèle un intérêt stratégique profond, qui dépasse les clivages partisans. Le Groenland occupe une position arctique capitale, contrôle des routes maritimes promises à un trafic croissant avec la fonte des glaces, et abrite la base militaire de Pituffik (anciennement Thule), essentielle au système de défense antimissile américain. Mais c'est surtout son sous-sol qui aiguise les appétits.

L'île recèle environ 36,1 millions de tonnes de terres rares, dont 1,5 million exploitable économiquement dans l'état actuel des technologies. On y trouve aussi du lithium, du graphite et du cuivre, trois minerais essentiels à la transition énergétique et à l'industrie technologique. Dans un contexte où la Chine contrôle près de 70% de la production mondiale de terres rares, la dépendance américaine constitue une vulnérabilité stratégique majeure. Le Groenland représente ainsi une alternative géographiquement proche et politiquement sûre.

La délégation bipartisane ou le bon timing du « gentil flic »

Le 16 janvier 2026, au moment précis où Trump menaçait l'Europe de représailles douanières, une délégation de onze parlementaires américains, démocrates et républicains confondus, arrivait à Copenhague. Menée par le sénateur démocrate Chris Coons et incluant la républicaine Lisa Murkowski, cette mission affichait un objectif explicite : rassurer les Danois et prendre ses distances avec les déclarations présidentielles.

Les élus ont martelé le message : les propos de Trump ne reflètent pas la volonté du peuple américain, 75% des citoyens s'opposent à l'acquisition du Groenland, les liens transatlantiques demeurent prioritaires. Un discours apaisant, presque contrit, qui contraste violemment avec les menaces de la Maison-Blanche.

Ce ballet diplomatique n'est pas sans rappeler une technique éprouvée de négociation : le « good cop, bad cop ». Dans cette configuration, l'un multiplie les menaces et les exigences extrêmes tandis que l'autre se pose en interlocuteur raisonnable, proposant des solutions de compromis qui, dans d'autres circonstances, auraient semblé inacceptables. Le timing de cette délégation, sa composition bipartisane, et l'historique démocrate en matière d'ambitions groenlandaises invitent à la prudence avant de conclure à une simple opposition interne.

Il convient de rappeler que c'est un président démocrate, Harry Truman, qui formula la proposition d'achat la plus sérieuse en 1946. L'intérêt pour le Groenland traverse les administrations. Dès lors, cette délégation participe-t-elle à une opposition sincère ou joue-t-elle, consciemment ou non, le rôle d'un médiateur préparant le terrain à un accord ultérieur ?

La technique de la porte-au-nez appliquée à la géopolitique

Dans le domaine de la psychologie sociale, la technique dite « de la porte-au-nez » (door-in-the-face) consiste à formuler d'abord une demande excessive, vouée au refus, pour ensuite présenter une requête plus modérée qui paraîtra acceptable par contraste. L'interlocuteur, ayant refusé la première demande, se sent inconsciemment poussé à accepter la seconde pour ne pas sembler totalement inflexible.

Trump a bâti sa carrière immobilière sur ce type de méthodes. Ses négociations commerciales durant son premier mandat ont suivi un schéma similaire : menaces tarifaires extrêmes, escalade verbale, puis accord présenté comme une victoire mutuelle mais accordant à Washington des concessions substantielles. L'accord USMCA avec le Mexique et le Canada, les négociations avec la Chine, même la rencontre avec Kim Jong-un en Corée du Nord ont emprunté cette trajectoire.

Appliquée au Groenland, la logique devient limpide. La demande excessive : l'annexion pure et simple ou l'achat du territoire, proposition rejetée à 85% par la population groenlandaise elle-même. Le refus est garanti, prévisible, inscrit dans les déclarations des autorités danoises et groenlandaises. Mais ce refus ouvre la porte à la vraie négociation : des accords d'exploitation des ressources minérales, des facilités pour les entreprises américaines, des contrats à long terme sur les terres rares.

Ce qui aurait pu sembler une atteinte inacceptable à la souveraineté économique du Groenland devient soudain une concession raisonnable face à la menace d'annexion. Le Danemark et le gouvernement autonome groenlandais pourraient se dire : au moins, nous conservons notre territoire. L'opinion publique européenne, soulagée d'avoir évité le pire, n'y verrait qu'un compromis pragmatique.

L'escalade tarifaire comme levier de pression supplémentaire

La menace de droits de douane contre huit pays européens n'est pas un simple dérapage rhétorique. Elle s'inscrit dans une stratégie à double détente. D'une part, elle teste les limites de l'Union européenne, dont l'histoire récente montre une tendance à négocier plutôt qu'à riposter frontalement face aux pressions commerciales américaines. D'autre part, elle ajoute une pression économique concrète à la menace territoriale abstraite.

L'Europe se retrouve ainsi prise en tenaille : d'un côté, la perspective insupportable d'une annexion militaire du territoire d'un État membre de l'OTAN ; de l'autre, des représailles économiques immédiates touchant des secteurs stratégiques. Dans ce contexte, accepter des négociations sur l'exploitation des ressources groenlandaises apparaît comme la voie de sortie la plus raisonnable.

Cette double pression amplifie la technique de la porte-au-nez. Elle accélère le processus de capitulation en multipliant les sources d'anxiété. Le Danemark ne doit plus seulement gérer l'affront territorial, mais aussi peser les conséquences économiques pour l'ensemble de l'Union européenne.

Les investisseurs ont anticipé

Un détail troublant mérite attention : plusieurs milliardaires américains ont positionné des capitaux sur des projets miniers groenlandais. Jeff Bezos, Bill Gates et Michael Bloomberg figurent parmi les investisseurs de Breakthrough Energy Ventures, qui soutient KoBold Metals, société d'exploration ayant mené des opérations d'exploration sur l'île, notamment dans la région de Disko-Nuussuaq. Sam Altman a investi via Apollo Projects lors d'un tour de table en 2022. Mais c'est surtout Ronald Lauder, héritier d'Estée Lauder et proche de Trump, qui s'est directement associé à un consortium prenant des participations dans des sociétés groenlandaises, avec des ambitions déclarées en matière d'infrastructure et d'énergie. Lauder lui-même avait, selon John Bolton, suggéré à Trump l'idée d'acheter le Groenland dès 2018. Ces investissements révèlent une convergence d'intérêts entre la stratégie présidentielle et les appétits du capital privé.

Actuellement, une seule mine est véritablement active au Groenland, avec une production très limitée. Les ressources sont là, mais l'exploitation demeure embryonnaire, freinée par les conditions climatiques extrêmes, l'absence d'infrastructures et les réticences environnementales. L'arrivée de capitaux américains massifs, accompagnés de garanties politiques et d'accords gouvernementaux, pourrait lever ces obstacles.

Dans cette perspective, la campagne trumpienne pour le Groenland ne serait pas tant une conquête territoriale qu'une opération de sécurisation économique. Les États-Unis n'ont pas besoin d'annexer l'île pour en exploiter les richesses. Ils ont simplement besoin que Copenhague et Nuuk ouvrent grandes les portes aux entreprises américaines, leur accordent des conditions préférentielles et leur garantissent un accès stable aux minerais stratégiques.

Une victoire sans conquête

Si cette lecture est exacte, Donald Trump pourra déclarer victoire sans avoir tiré un seul coup de feu ni dépensé un dollar pour acheter le Groenland. Des accords miniers, présentés comme une coopération renforcée entre alliés, lui permettront de revendiquer une réduction de la dépendance américaine vis-à-vis de la Chine. Les entreprises liées à ses soutiens financiers auront sécurisé leurs investissements. Le Danemark et le Groenland auront « sauvé » leur souveraineté territoriale.

La délégation bipartisane pourra se féliciter d'avoir évité le pire. Les médias salueront la « sagesse » retrouvée de la diplomatie américaine. Et dans quelques années, lorsque les mines groenlandaises alimenteront massivement l'industrie américaine, nul ne se souviendra vraiment des menaces d'annexion de janvier 2026.

Cette stratégie n'est pas sans risques. Elle suppose que l'Union européenne et le Danemark acceptent de plier sous la pression, que l'opinion publique groenlandaise ne se radicalise pas contre toute forme de présence américaine accrue, et que les partenaires de l'OTAN digèrent l'humiliation sans conséquences durables sur l'Alliance. Elle suppose aussi que Trump sache s'arrêter au bon moment, compétence dont son parcours politique ne fournit pas toujours la preuve.

Mais une chose est certaine : le Groenland n'a jamais été aussi clairement au centre d'un jeu géopolitique où les ressources minérales, et non la carte, constituent l'enjeu véritable. Entre les déclarations martiales et les missions parlementaires apaisantes, entre les menaces économiques et les investissements discrets, se joue une partie dont les règles ont moins à voir avec le droit international qu'avec l'art, bien connu de Donald Trump, de la négociation brutale.

Sources

Ressources minérales du Groenland :

  • Informations compilées à partir des articles France 24 mentionnés ci-dessus
  • Chiffres : 36,1 millions de tonnes (ressources totales GEUS), 1,5 million de tonnes exploitables (USGS)

Sondages d'opinion :

  • Sondage groenlandais (janvier 2025) : 85% d'opposition au rattachement aux États-Unis (cité dans plusieurs articles ci-dessus)
  • Déclaration Lisa Murkowski : 75% des Américains opposés à l'acquisition (France 24, 16 janvier 2026)

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