Pour plus de sororité par delà les frontières du Rhin

Construire des ponts pour que le féminisme franco-allemand devienne une amitié.

Les anciens ennemis héréditaires sont devenus des amis depuis bien longtemps. Depuis le traité d’amitié franco-allemande de 1963, connu sous le nom de Traité de l’Elysée, les relations franco-allemandes n’ont cessé de se multiplier et de s’approfondir. Dans les médias, le couple franco-allemand est souvent présenté comme « le moteur » de l’Union européenne. Essentiellement cantonnés au départ au domaine économique, à la diplomatie et aux échanges de jeunesse, le dialogue et la coopération se sont étendus plus tardivement aux questions d’environnement et de culture. 

Mais la perspective des femmes et notamment un dialogue sur leurs droits et besoins y est restée trop souvent absente. Pourtant, même si les approches sociales et les stratégies politiques divergent, les sociétés française et allemande font souvent face à des défis similaires. 

Les féministes des deux pays travaillent avec le même objectif: créer une société postpatriarcale. Dans les deux pays on discute des droits concernant la reproduction de couples de même sexe, du travail du care (tous les soins et travaux accomplis pour autrui), de la charge mentale et des images de la maternité. Pourtant il manque un dialogue discursif qui dépasse le simple niveau de la comparaison avec le pays voisin. Un dialogue actif qui ne se limite pas à un simple regard de l’autre côté de la frontière, mais s’intéresse aux expériences et vécus, profiterait aux deux pays : par exemple sur les règles concernant les fermetures d’école durant la pandémie (les écoles primaires allemandes sont restées fermées plus de deux mois, les collèges jusqu’à cinq mois) ou sur le fait que le terme de « mère corbeau » en Allemagne soit la mauvaise mère, qui désigne les mères qui retournent travailler rapidement après un accouchement ou qui privilégient leur carrière, n’existe pas en France. 

Lors de la première vague d’émancipation, les féminismes français et allemand se sont mutuellement influencés. De nombreuses artistes et femmes engagées comme Paula Modersohn-Becker, Clara Westhoff, Käthe Kollwitz s’installèrent à Paris au tournant du XXe siècle. La France passait pour être très libérale et un bouillonnant échange intellectuel s’établit entre les deux pays. 

Le terme féminisme vient d’ailleurs du français. La première femme à se présenter comme une féministe était Hubertine Auclert (1848-1914), fondatrice du journal La Citoyenne et de la société  le Suffrage des femmes , qui réclamait le droit de vote pour celles-ci. Lors du congrès international des œuvres et projets féminins en 1896 à Berlin, la déléguée française Eugénie Potonié-Pierre expliqua à la tribune que le terme féministe était devenu populaire au sein de la presse française. C’était le début de sa marche triomphale dans le monde. 

Des féministes allemandes comme Alice Salomon propagèrent elles, le concept du travail social, visant surtout à améliorer les conditions de vie des ouvrières et de leurs enfants. Le féminisme est ainsi parvenu à faire, ce que seuls l’art et la littérature faisaient jusqu’à alors : dépasser l’inimitié franco-allemande. Le nationalisme fanatique reprit néanmoins le dessus en Europe et le dialogue fut interrompu avec les deux guerres mondiales.

Après-guerre, des artistes allemands tels que Paul Celan ou Annette Kolb s’installèrent à Paris pour prendre leurs distances avec le violent passé de l’Allemagne. Lieu emblématique de ces années, la librairie Calligrammes a été fondée par Fritz Picard et Ruth Fabian, deux intellectuels allemands qui avaient fui le national-socialisme. Dans les années 1960, on y retrouvait des artistes comme Ulrike Ottinger. C’est avec elle et d’autres artistes, autrices et journalistes telles que Alice Schwarzer qu’une forme de dialogue culturel et d’idées reprit par delà les frontières du Rhin. Alice Schwarzer était membre du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et a initié en Allemagne la campagne Wir haben abgetrieben  soit « nous avons avorté » sur le modèle des 343. La fondatrice d’Emma, l’un des magazines féministes allemands les plus connus, entretient une longue amitié avec l’icône féministe française Elisabeth Badinter. 

L’autrice et réalisatrice Christina von Braun a aussi vécu à Paris à cette époque. Dans ses mémoires parues récemment outre-Rhin et intitulées Genre Christina von Braun se souvient de débats féministes à l’institut Goethe en 1979 : on y croisait entre autre la sociologue Helge Pross et la réalisatrice Ula Stöckl du côté allemand et Gisèle Halimi et Luce Irigaray du côté français. Déjà à l’époque, les voix féministes des deux pays mettaient l’accent sur différents sujets, relève Christina von Braun dans son livre. En Allemagne de l’ouest, la question de la conciliation entre le travail et la famille jouait un rôle non négligeable en raison de l’absence massive d’infrastructures pour la prise en charge des jeunes enfants. Les Françaises évoquaient davantage des problématiques liées au divorce, au droit d’héritage et plus tard ce fut la question des quotas qui émergea.

Lorsque Christina von Braun revient en Allemagne au début des années 80, le dialogue des deux côtés du Rhin a de nouveau tourné court. Après l’introduction de lois légalisant l’avortement et la contraception, puis améliorant les droits des femmes dans le monde du travail et en politique, l’idée s’ancre à tort que l’égalité entre les sexes est une chose acquise. C’est le contraire. Certes sous l’impulsion de politiques publiques néolibérales, la part des femmes augmente fortement sur le marché du travail alors qu’elles ne bénéficient ni des mêmes droits ni des mêmes salaires.  Ainsi s’établit une inégalité informelle qui s’appuie sur l’image  populaire de la femme d’affaires. 

Dans les deux pays, le discours féministe a fait de plus l’objet d’attaques récurrentes et parmi ses détracteurs, on trouve aussi des femmes. En 2015, le quotidien allemand Die Welt lança une controverse avec des contributions de ses  femmes journalistes. On y lisait entre autre que le féminisme était devenu ennuyant. La même année, en France, la rédactrice en chef du magazine Causeur, Elisabeth Lévy dénonçait « la terreur féministe » pour diffamer les néo-féministes. Le magazine féministe Causette riposta avec succès en soulignant les tendances réactionnaires du magazine Causeur, avant d’être suivi par d’autres médias.

Deux ans plus tard arriva #Metoo et donna une nouvelle voix aux femmes, après des décennies de silence en matière de violences sexuelles. Ce message a rencontré un immense écho en France, #Metoo s’est propagé à la vitesse d’un incendie au sein de toute la société et a été tellement politisé que le Président Emmanuel Macron a fait de l’égalité entre les hommes et les femmes la grande cause du quinquennat. Outre-Rhin, les réactions sont restées plus modestes. La chancelière allemande Angela Merkel fit publier un seul commentaire sur twitter par son porte-parole en décembre 2017. « Ici #Metoo signifie beaucoup parler, mais peu agir » a résumé l’autrice et essayiste allemande Jagoda Marinic dans le quotidien Süddeutsche Zeitung en mars 2020. D’ailleurs on ne parle publiquement de féminicides en Allemagne que depuis quelques années. L’utilisation croissante par les médias du terme « féminicide » a permis une prise de conscience sur le fait que des femmes sont tuées en raison de leur sexe.

En France comme en Allemagne des livres, films et articles féministes rencontrent un succès croissant. Et comme par le passé, les discussions de part et d’autre du Rhin ne mettent pas l’accent sur les mêmes problématiques. Si l’on regarde en direction du marché du livre, on ne peut que constater que les écrits féministes français s’exportent bien mieux que les écrits allemands.  King Kong Théorie  de Virginie Despentes ou  Moi les hommes, je les hais  de Pauline Harmange sont vendus en Allemagne comme des livres à scandale, commentés avec bienveillance et énormément cités. Également populaires outre-Rhin, des livres portant sur des figures mythiques françaises telles que Simone de Beauvoir ou Françoise Sagan. L’idée de la charge mentale mise en scène en 2017 par la dessinatrice Emma et inspirée d’un concept développé par la sociologue Monique Haicault, a également bien essaimé en Allemagne. A l’inverse, les féministes allemandes ne sont quasiment pas lues en France.

Il y a bien des figures remarquables telles l’auteur.ice et journaliste non-binaire Hengameh Yaghoobirafah qui a beaucoup contribué à la visibilité du troisième sexe. Ou Kübra Gümüsay, une essayiste qui s’engage depuis plusieurs années contre le racisme. Mais il manque des voix qui traversent les frontières allemandes. En France, les questions de corporéité se trouvent au cœur des débats féministes, en Allemagne les débats tournent davantage autour des questions de diversité et de la multiplicité des identités de genre. 

Un échange constructif pourrait donner lieu à un discours commun transnational qui questionnerait les structures hiérarchiques et les tabous des deux sociétés. Même, lorsque des concepts similaires sont pensés dans les deux pays, il ne s’ensuit aucune discussion transnationale. Camille Froidevaux-Metterie a développé à partir de 2015 un concept de phénoménologie féministe dans le discours philosophique. Selon elle, les femmes ne vivent plus aujourd’hui leurs corps comme de simples vecteurs de soumission, bien au contraire, la perception de leurs vécus corporels contribue aussi à en faire des actrices de leur émancipation. En Allemagne, la philosophe Svenja Flaßpöhler a elle-aussi abordé cet aspect dans son essai Die potente Frau (en français La femme puissante non traduit) paru en 2018.  Il serait intéressant de confronter l’analyse de Camille Froidevaux-Metterie sur les normes qui entourent les seins et les façons de s’en libérer avec la pensée de Svenja Flaßpöhler qui appelle les femmes à agir et à se penser comme des « sujets » et non pas comme des « objets ». Mais un dialogue entre les deux philosophes n’a pas encore eu lieu.

Un dialogue entre les deux espaces culturels français et allemand sur les droits des femmes ferait d’autant plus sens, en (ces) temps de crise. La France et l’Allemagne restent encore aujourd’hui deux pays très différents. Dans le même temps, le combat féministe est devenu à la fois plus global et intersectionnel. Lorsque Simone de Beauvoir a écrit Le deuxième sexe, son objectif était avant tout de se libérer des carcans rigides de la bourgeoisie. Aujourd'hui, les féministes ne se battent pas juste pour les droits politiques et reproductifs, mais aussi contre le racisme et le changement climatique. 

Il est temps de construire des ponts de sororité, des ponts qui rassemblent des femmes de milieux culturels et sociaux différents. Il est temps de créer de nouveaux narratifs collectifs qui proposent des alternatives aux modèles et rôles existants. Il est temps de se rassembler, de mener un dialogue en commun. Et l’un de ces ponts devrait passer par le Rhin. 

Cécile Calla, est une autrice et journaliste française qui vit à Berlin. Barbara Peveling, est une autrice et anthropologue allemande qui vit dans la région parisienne. Ensemble, elles viennent de lancer un podcast franco-allemand intitulé Medusa spricht/ Méduse parle (https://www.podcast-medusa.com/fr/ ) sur l'être et le devenir du corps dans une perspective féministe.

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