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Billet de blog 12 mai 2025

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DDHC de 1789 : géniale escroquerie ou chef-d’œuvre de prestidigitation juridique ?

Alors que l'on célèbre chaque année la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen comme un texte fondateur de l’émancipation républicaine, force est de constater que son application reste un cache-misère pour les injustices contemporaines. Mehdi Allal signe ici une tribune corrosive, qui démonte l’illusion d’égalité dans une République gangrenée par l’hypocrisie normative...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En ce glorieux 26 août 1789, les révolutionnaires nous ont pondu, dans un éclair de génie ou d’ivresse, ce qui allait devenir le Graal de la démocratie française : la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Sur le papier, tout y est. Liberté, égalité, fraternité — sans oublier cette merveilleuse notion de "sûreté", qu’on invoque avec une ferveur toute catholique pour justifier chaque contrôle de sac, chaque injonction à "coopérer", chaque obligation de pointer à 9h au guichet n°4 de la CAF.

Sauf que, deux siècles et demi plus tard, que reste-t-il de cet évangile laïc dans la monarchie républicaine post-moderne qu’est devenue la France ?

Un texte sacré que l’on récite en classe pendant qu’on relègue les pauvres en périphérie, qu’on parque les gens du voyage sous un viaduc et qu’on traite les enfants en situation de handicap comme des "cas", à gérer par circulaires. Les aristocrates ont certes été tondus, mais rassurez-vous, leur descendance prospère : elle s’appelle aujourd’hui "premier de cordée", "héritier fiscalement optimisé" ou "haut fonctionnaire détaché dans le privé".

Ce tour de force, cette habileté toute française à conserver l’ossature d’un idéal en vidant la chair, Julie de Funès l’analyse avec finesse dans sa dernière chronique sur le "syndrome du déplacement normatif". Un syndrome ? Un virus ? Que dis-je, une maladie chronique qui gangrène l’État de droit, ce théâtre d’ombres où les puissants échappent aux lois pendant que les "petits" se font crucifier pour une case mal cochée sur un formulaire Cerfa.

Dans cette République, il vaut mieux détourner quelques millions que rater un rendez-vous à Pôle emploi. On y traque le non-respect du port du casque en trottinette, mais pas celui des droits des sans-abris. On y réprime la "dégradation d’un mobilier urbain" plus sévèrement qu’un viol. C’est cela, la hiérarchie des normes à la sauce République bananière : rigueur pour les faibles, mansuétude pour les forts.

Et que dire de cette hypocrisie suprême : ériger l’égalité en valeur suprême tout en organisant la ségrégation territoriale ? Avec un urbanisme d’apartheid, des contrôles au faciès devenus tradition républicaine, et une école qui trie plus qu’elle n’élève, la République devient une sorte de monarchie d’opérette, où la noblesse d’État gère les affaires du pays en bonne entente avec les barons de la finance et les duchesses de la conformité réglementaire.

Le Conseil constitutionnel, tel un prêtre de cette religion laïque, bénit régulièrement des lois injustes sous prétexte qu’elles ne contreviennent pas "manifestement" à la DDHC. Les normes ? Elles tombent comme la pluie, sauf qu’au lieu de faire pousser des fleurs, elles enterrent les vivants.

Julia de Funès a raison : il faut en finir avec cette religion des micro-règles, ce fétichisme procédural qui permet d’éviter les vrais choix, les vrais conflits, la vraie justice. Quand l’État se planque derrière ses protocoles, c’est qu’il n’a plus de colonne vertébrale. Il devient ce que nous voyons tous les jours : rigide avec les faibles, courbé devant les puissants.

Alors que faire ? Peut-être commencer par ne plus sanctifier un texte, si noble soit-il, quand son application trahit à ce point son esprit. Peut-être cesser de faire semblant d’être une République quand on se comporte en régime néo-féodal.

Peut-être écrire une nouvelle déclaration, non plus des droits "de l’Homme", mais des droits des gens. Des vrais. De celles et ceux qui vivent la République dans ce qu’elle a de plus cruel, de plus normatif, de plus absurde.

Parce qu’à force de déplacer les normes pour éviter de traiter le fond, on finira par déplacer la colère là où ça fait mal. Et là, croyez-moi, ce ne sera plus une déclaration, mais une insurrection. 

Espérons-la non-violente, mais à force de tirer par tous les bouts de la chaîne ce texte qui a marqué de son empreinte tous les régimes politiques, notamment en France après la seconde guerre mondiale, il est probable que celui-ci ne soit devenu qu'un succédané du haut de la pyramide des normes qu'il prétendait incarner, et qu'il engendre des protestations justifiées. 

Ce sommet de la pyramide qui n'est plus qu'interprétations tirées par les cheveux, sous la férule de neuf sages, certes aiguillés par des traités internationaux ou des textes de loi, objets de tractations sans commune mesure avec l'existence de véritables débats publics permettant l'éclosion de normes intelligibles ; des débats dont la tenue n'est plus que la manière de griffonner des morceaux de phrases sans queue ni tête, à la façon simplificatrice d'un quelconque escogriffe noirci et boursouflé...

Par Mehdi Allal, essayiste et citoyen relégué de la République des ronds-points

Biographie de l’auteur :
Mehdi Allal est docteur en lucidité politique appliquée, diplômé de la faculté des zones d’ombre de la République. Chroniqueur du malaise français depuis ses marges, il enseigne à ses heures perdues l’art de décrypter les nobles intentions des chartes constitutionnelles au prisme des poubelles administratives et des bancs de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Il vit entre une gare RER et une antenne Pôle emploi.

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