Israël en Syrie : l’extension périlleuse d’un conflit aux frontières mouvantes
Par Mehdi Allal, pour un cessez-le-feu global et une paix régionale durable
Israël, la Syrie et la tentation impériale
La guerre du Kippour de 1973, marquée par une défaite israélienne humiliante face à une coalition arabe, a conduit à la mise en place de la zone tampon sur le Golan, un instrument de stabilisation soutenu par l’ONU. Mais cette zone n’est plus qu’un lointain souvenir.
Depuis plusieurs années, Israël a intensifié ses frappes en Syrie, s’implantant stratégiquement dans un pays exsangue et divisé, tout en maintenant un contrôle discret sur certaines zones périphériques. En rupture avec sa politique antérieure de prudence, l’État hébreu semble chercher à imposer une nouvelle architecture de sécurité, quitte à raviver le feu d’une guerre régionale.
Les frappes israéliennes en Syrie ne se limitent plus aux infrastructures militaires stratégiques, mais s’étendent désormais au cœur du pays. En réponse à la montée en puissance de l’Iran et de ses alliés, Israël a multiplié les installations militaires sur le sol syrien et n’hésite pas à intervenir de manière unilatérale, souvent à l’encontre des intérêts de la Turquie ou des États-Unis, ses alliés de longue date.
Le gouvernement de Benjamin Netanyahu, fragilisé par les événements à Gaza et la crise intérieure, semble misé sur la militarisation comme réponse à ses difficultés diplomatiques.
Une occasion historique manquée
Le récent virage du pouvoir syrien, incarné par Ahmed al-Shara, chef rebelle devenu figure politique centrale, laissait entrevoir une possibilité de réconciliation et de coopération, surtout sur la question de la sécurité israélienne.
Pourtant, au lieu de saisir cette opportunité, Israël a opté pour l’escalade. Les frappes israéliennes ne se contentent plus de viser des objectifs iraniens ou des milices alliées, mais se concentrent également sur les forces syriennes elles-mêmes. Ce tournant risque de pousser la Syrie encore davantage dans le giron de l’Iran, exacerbant ainsi le processus de polarisation qui divise la région.
La guerre civile syrienne a laissé un pays exsangue, dévasté par plus d’une décennie de conflits internes. En cherchant à prolonger son influence par la force, Israël compromet la reconstruction et la stabilité, exacerbant ainsi les souffrances d’un peuple déjà victime de milliers de morts, de déplacements massifs et de destructions.
Alors que certains secteurs de la population syrienne, notamment les Druzes du Sud, commencent à manifester contre l’occupation israélienne croissante, la politique d’expansion israélienne pourrait bien enclencher un effet boomerang, en alimentant une hostilité croissante à l’égard de Tel-Aviv.
Une région prête à s’embraser
Le climat actuel au Moyen-Orient est particulièrement propice à l’escalade. L’Iran, les États-Unis, la Turquie et la Russie sont tous parties prenantes dans une compétition de puissance où la Syrie joue le rôle de terrain de jeu.
En s’opposant aux efforts turcs de stabilisation, Israël fait le pari risqué de s’isoler diplomatiquement. Car ce que nous observons aujourd’hui n’est rien de moins qu’un affrontement de stratégies géopolitiques qui met en péril non seulement la paix en Syrie, mais aussi l’ensemble de la région.
En s’engageant dans une dynamique de guerre par procuration avec l’Iran, Israël court le risque de déclencher un nouveau front militaire, potentiellement plus large, qui pourrait rapidement déborder les frontières syriennes et s’étendre au Liban ou à l’Irak.
Dans ce contexte, un équilibre fragile se met en place où chaque frappe militaire, chaque geste diplomatique, peut déclencher une réaction en chaîne difficile à contrôler.
Une alternative pacifique à portée de main
Dans ce contexte, il est impératif que la communauté internationale intervienne avant qu’il ne soit trop tard. Un cessez-le-feu global, suivi de négociations sérieuses entre Israël, la Syrie, la Turquie et les autres acteurs régionaux, est la seule issue pour éviter l’escalade.
Il s’agit de mettre fin à la logique de guerre et de permettre une transition vers un processus politique qui garantirait non seulement la sécurité d’Israël, mais aussi la souveraineté syrienne.
Plutôt que d’intensifier les frappes, Israël devrait saisir l’opportunité de la reconstruction syrienne pour renforcer un partenariat régional qui, à terme, isolerait les forces iraniennes, tout en permettant à la Syrie de réintégrer pleinement le concert des nations arabes. Cela nécessiterait de lever progressivement certaines sanctions et de favoriser une réconciliation régionale.
En définitive, il est impératif que les acteurs de la région abandonnent la logique de confrontation systématique pour entamer un véritable processus de paix, axé sur la réconciliation et la reconstruction. La sécurité durable ne pourra se construire que sur des bases solides de coopération et non sur une multiplication de zones d’ombre militaires. Qui sont autant de nids, des creusets de rébellion contre un Etat hébreu décidément hors de contrôle, quasiment hors-la-loi...
Bio de l’auteur :
Mehdi Allal est analyste en géopolitique et spécialiste des conflits au Moyen-Orient. Ancien chercheur au Centre d’Études Stratégiques et Diplomatiques, il a publié plusieurs travaux sur les relations internationales, le rôle des puissances étrangères au Moyen-Orient et les dynamiques internes des régimes autoritaires. Il intervient régulièrement dans les médias sur les enjeux géopolitiques actuels de la région et plaide pour une diplomatie multilatérale de la paix.