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Billet de blog 29 décembre 2025

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Pour une diplomatie active vers la paix en Ukraine, mais sans illusion...

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise et que les discussions diplomatiques se multiplient, l’Europe se trouve à la croisée des chemins : encourager les négociations est une nécessité stratégique et humanitaire, mais croire à une paix “simple” serait une illusion dangereuse.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Par Mehdi Allal, consultant en géostratégie et juriste
À Anastasia Pryakhina et Eva Trubetska

Il y a des guerres qui ne s’achèvent pas.

Elles s’étirent, elles se répètent, elles s’installent dans le paysage mental des sociétés comme une météo sombre : “encore des frappes”, “encore des morts”, “encore des sanctions”, “encore un sommet”...

À force, l’extraordinaire devient routine. Et ce glissement est précisément ce qui rend la diplomatie indispensable : parce qu’un conflit qui dure finit toujours par épuiser ceux et celles qui le vivent — et par anesthésier ceux qui le regardent.

L’Ukraine entre dans sa quatrième année de guerre.

Cette seule phrase devrait suffire à mesurer l’ampleur du désastre : villes détruites, vies interrompues, générations marquées, familles dispersées, infrastructures ravagées, traumatismes qui ne s’effaceront pas...

Or, au cœur de cette violence, une évidence persiste, que certains feignent d’oublier : la guerre ne produit pas mécaniquement la victoire ; elle produit d’abord la ruine.

C’est ce rappel de lucidité que propose l’article récent de Foreign Affairs : prolonger le conflit ne bénéficie durablement à aucune des parties, et le meilleur accord négociable pourrait se présenter aujourd’hui plutôt qu’après une continuation longue, incertaine, et encore plus coûteuse.

Ce n’est pas céder : c’est regarder le réel en face.

Les efforts diplomatiques qui se développent — contacts directs, pourparlers, discussions multilatérales entre alliés occidentaux... — signalent une volonté de sortie politique, même incomplète, même fragile.

Ils traduisent une reconnaissance croissante : la guerre en Ukraine ne se “réglera” pas uniquement par le militaire, en tout cas pas sans un prix humain et stratégique que nos sociétés finiront par juger insoutenable.

Mais encourager ces efforts ne signifie pas se raconter des histoires. Et c’est ici que commence l’exigence.

Un conflit, deux volontés, et un gouffre

Le premier obstacle est clair : les volontés des parties restent profondément divergentes. La Russie maintient des exigences maximalistes sur des territoires contestés. L’Ukraine, de son côté, demeure inflexible sur sa souveraineté et son intégrité territoriale — tout en laissant entendre qu’un compromis pourrait être envisageable, mais seulement sous conditions : garanties de sécurité, cadre international solide, et peut-être, à terme, des procédures de consultation démocratique dans les zones concernées, si et seulement si les conditions d’une expression libre existent.

Autrement dit : une paix n’est pas un mot. C’est un dispositif. Et aucun dispositif ne tient sans une architecture juridique et politique crédible.

Le terrain militaire sabote la confiance

Le second obstacle est tragique : la réalité militaire continue de fragiliser la diplomatie.

Les frappes aériennes massives se poursuivent. Les lignes bougent peu, mais les morts s’accumulent...

Tant qu’aucune cessation immédiate des hostilités n’est matérialisée, la négociation reste exposée à un risque majeur : celui de n’être qu’un décor, pendant que la guerre continue.

Et pourtant, la diplomatie doit se frayer un chemin dans cette violence, car l’alternative est pire : laisser la guerre s’installer comme un “nouvel équilibre”, une normalité armée où l’exception devient règle.

Nous avons déjà vu, dans l’histoire contemporaine, ce que cela produit : un conflit “gelé” n’est pas une paix, c’est une suspension armée.

Le nœud des garanties : le droit ou le vide

Vient enfin la question la plus délicate — et la plus décisive : les garanties de sécurité.

Plusieurs propositions circulent : engagements occidentaux sur la durée, assurances substantielles, mécanismes de protection... Mais tout cela n’a de sens que si l’on clarifie la nature de ces garanties : quelle force contraignante ? quelle mise en œuvre ? quels moyens ? quelles conditions ? quel déclenchement ?

L’histoire enseigne une leçon sévère : les garanties vagues ou insuffisantes sont souvent des promesses qui fabriquent de futures catastrophes.

Elles créent l’illusion d’un filet de sécurité, puis révèlent leur inexistence au moment critique.

Ici, la responsabilité juridique et politique est immense : une paix sans garanties solides serait une respiration courte, avant un nouvel incendie.


L’autre piège : les mots qui remplacent les actes

Mais il existe un autre danger, plus insidieux encore : celui des mots utilisés comme armes de substitution.

Dans les débats contemporains, la mémoire des tragédies extrêmes — notamment celle des génocides — est souvent convoquée, parfois avec sincérité, parfois par facilité, parfois comme instrument de posture.

Or, le terme “génocide” n’est ni un slogan ni un outil de confort moral.

C’est une qualification juridique stricte, construite pour désigner l’intention d’exterminer un groupe, et pour rendre possible la prévention et la répression des crimes les plus graves.

Lorsque ce concept est dilué, brandi, manipulé ou transformé en rente émotionnelle, il perd sa force. Pire : il devient une monnaie politique.

La mémoire des génocides n’est pas faite pour alimenter une compétition victimaire ou un théâtre des indignations. Elle est faite pour rappeler l’absolu — et pour contraindre le droit et la politique à se hisser au niveau de cet absolu.
On ne prévient pas les crimes de masse en jouant avec les mots. On les prévient en construisant des cadres.


Encourager la paix, oui — mais sans naïveté

Ce contexte exige une diplomatie vigoureuse, pragmatique, lucide.

Encourager les négociations ne signifie pas céder, ni oublier, ni renoncer...

Cela signifie défendre l’essentiel : sauver des vies, limiter la destruction, préserver les conditions d’un État souverain, créer un dispositif de sécurité crédible, et maintenir l’exigence du droit international comme boussole.

Car il faut le dire clairement : une paix durable ne peut exister en dehors d’un cadre de justice et de sécurité collective.

Toute solution négociée doit être conforme au droit, protectrice des civils, et pensée dans une perspective de long terme pour l’Europe et pour l’ordre international.

Une paix fondée sur l’épuisement, l’ambiguïté ou les promesses creuses ne serait qu’un entracte.

La diplomatie est un art difficile, surtout en temps de guerre. Mais s’abstenir de négocier serait une faute stratégique et humanitaire.

Aujourd’hui plus que jamais, il faut encourager la paix — sans se laisser aveugler par l’illusion d’un accord facile ou immédiat, qui ne serait, après un conflit aussi long, aussi sanglant, et tragiquement absurde, qu’une nouvelle poudre aux yeux.

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