Le « passe sanitaire » : l'ombre de la tutelle combattue par les Lumières ?

En se préparant à éroder avec vigueur le roc démocratique de l’application universelle de la loi, la promulgation d’une extension du passe sanitaire s’imposera comme un pas en arrière vers l’affranchissement de tout « état de tutelle » et témoigne de l’ignorance de la classe politique des grandes conceptions qui ont inspiré notre manière de faire vivre le débat démocratique.

C’est un poncif que de répéter que notre société, et à plus forte raison, notre régime politique, cultive encore le vœu cher aux philosophes des Lumières de parvenir à un État éclairé par le sens de la justice, par l’équilibre des pouvoirs, et surtout, par l’émancipation de ses citoyens à l’égard de tout état de tutelle. Kant s’interrogeait précisément de cette manière dans Qu’est-ce que les Lumières ?

S’il reconnaissait qu’il vivait « bien à une époque de Lumières », il soulignait qu’en posant cette question, en apparence sensiblement différente : « vivons-nous maintenant à une époque éclairée ? », il se devait de répondre : « non ».

La distinction capitale que mobilisait le philosophe allemand consistait à reconnaître l’existence d’esprits capables de porter un certain usage critique de l’entendement humain (notamment à l’égard de la religion), mais l’impossibilité de généraliser cet usage critique à l’ensemble des hommes. Un autre aspect capital sur lequel Kant s’appesantit, celui sur lequel je souhaiterais plutôt m’attarder ici en le prenant pour point de départ, réside dans le constat que l’époque des Lumières est caractérisée par l’imperfection de cette sortie hors de l’état de tutelle dans lequel l’homme s’est lui-même plongé.

Aujourd’hui, nous affirmons encore, sans aucune retenue, que nous sommes définitivement sortis de cet état de tutelle. Cette prétention d’avoir rempli le programme des Lumières garde de sa cohérence, dès lors que l’État n’intervient pas pour décider intégralement, en lieu et place de ses citoyens, comment ils doivent juger, lequel pouvoir qu’est la faculté de juger est censé garantir la spécificité des êtres de raison que nous sommes.

Surtout, dès lors que l’État rend objective et réalise, pour reprendre Hegel cette fois-ci et ses Principes de la philosophie du droit, postérieurs à l’œuvre de Kant mais tout aussi importants pour notre système juridico-politique actuel, l’existence juridique concrète et déterminée de chacun des individus raisonnables, au moyen de l’universalité, soutenir qu’une continuité dans l’esprit et dans la lettre avec l’époque des Lumières (et ici, plus exactement, avec l’idéalisme allemand, même si cette dette est plus inaperçue en raison des tensions historiques avec notre voisin que chacun saura restituer) pourrait être aujourd’hui encore le socle de notre régime politique, n’est pas chose fantasmée.

Cette assertion, énonçant la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dans les démocraties européennes, si elle n’est pas suivie d’une fidélité constante aux principes juridiques et philosophiques qui nous ont guidés vers cette sortie, et de l’assurance de leur conservation, n’est plus que billevesée.

L’épreuve sanitaire et, quoiqu’on en dise, politique, à laquelle nous contraint la circulation du virus de la Covid-19 et ses variants successifs, est un moment idéal pour vérifier la pertinence de cette revendication, devenue presque trop facilement un héritage que se sont appropriés tous les gouvernements successifs de la Ve République, sans toujours examiner avec précaution si l’on avait su préserver l’état d’éclairage auquel nous aurions accédé, de toute diminution de son incandescence.

Bien des principes indispensables à notre vie politique, qui ne saurait totalement se confondre dans une manœuvre scientifique ou une pragmatique sanitaire, instable, exceptionnelle, secondaire en regard de l’existence citoyenne à laquelle chacun a le droit dans un pays tel que le nôtre, ont totalement volé en éclat avec les annonces faites par le Président de la République, lundi 12 juillet 2021.

Pour clarifier le sens de mon propos, pour éviter l’amalgame de toute position, et peut-être également, dans un contexte qui s’y prête, pour éviter toute suspicion qui achèverait de me placer dans une catégorie ou une autre qui risquerait fort de me rendre inaudible auprès des « opinions » figées renonçant à l’acceptation d’une altérité judicatoire, je soulignerai qu’ayant contracté le variant Alpha de la Covid-19 le 19 avril 2021, je me vaccinerai, obligation informelle ou non, afin d’achever le schéma de ma protection immunitaire et en croyant fermement à l’utilité et à l’efficacité du vaccin pour la protection des citoyens les plus fragiles. Je bénéficie pour l’instant du pass sanitaire jusqu’au 19 octobre, et j’en aurais bénéficié de toute évidence puisque ma volonté aurait été de me vacciner en temps voulu.

Nul représentant, si élevé soit-il dans l’organigramme de nos institutions, ne saurait endosser le rôle d’arbitre universel

La véritable nature des décisions prises par le Président de la République, c’est le retour vers l’état de tutelle, où au jugement éclairé par le libre-arbitre se substitue l’autorité de celui qui, quoiqu’on en dise, n’est pas compétent pour suppléer à l’indépendance de l’ensemble des êtres raisonnables, éduqués en vue de se servir courageusement de leur entendement, et ce, dans la solitude s’il le fallait.

Quel mépris de notre capacité rationnelle d’agir !

Car nul représentant, si élevé soit-il dans l’organigramme de nos institutions, ne saurait endosser le rôle d’arbitre universel, encore moins au nom des valeurs qu’il prétend défendre et qu’il contrarie ici avec évidence sur l’appui de la simple autorité de son mandat.

Sans verser dans le calembour grossier, un variant ne saurait faire varier ou moduler nos préceptes de vie politique, ni faire prévaloir une différence de statut effective au regard de notre reconnaissance par des textes de lois architectoniquement agencés autour de cet article premier de la Constitution du 4 octobre 1958 actuellement en vigueur, qui dispose que : « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. ».

Cet article premier, nécessaire pour fonder et asseoir avec cohérence le restant du droit positif, ne saurait autoriser l’introduction d’un régime de discrimination spécial au sein de notre pays, même au prétexte qu’un variant change la donne de la dynamique épidémique. Si notre point de départ est le cadre constitutionnel qui organise et rythme notre existence de citoyen au sein d’un État, il ne saurait justement s’y trouver de donne ou de dynamique évolutive, sans quoi il faut renoncer et abandonner toute idée de nation une et indivisible, car il n’appartient pas au bon vouloir de celui qui est en place pour une durée déterminée d’attenter aux lois fondamentales devant lesquelles sa fonction lui incombe la préservation.

Il n’est pas dans le pouvoir symbolique d’un président de la République, même si les pouvoirs exceptionnels qui lui sont octroyés lui rendent techniquement et légalement possible la manœuvre, de s’exempter de la tâche pour laquelle il a été élu, et de s’engager dans une forme de réduction du caractère universel de la loi.

Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas là d’un cas de jurisprudence : la constitution est, encore une fois, universelle et, d’un certain point de vue, intemporelle.

Ce bref rappel, qui résonne comme un cri d’alerte davantage préoccupé du bon sens juridique que de la conceptualisation philosophique, n’est pas pour moi la trahison la plus inquiétante, étant donné ma vocation que vous aurez devinée.

Quelle est donc cette rupture qui me semble plus inquiétante que la rupture juridique à laquelle le président s’apprête à procéder ?

Poursuivons notre analyse de ces nouvelles mesures dans notre perspective kantienne, laquelle autorité kantienne est souvent plus ou moins invoquée tacitement et dans l’ignorance par les défenseurs de cette « liberté qui ne peut nier celle de l’autre ou celle de la collectivité », pour paraphraser Raphaël Glucksmann. Kant, dans la section intitulée « Doctrine de la vertu » de sa Métaphysique des mœurs, s’attaquait au dilemme qui, aujourd’hui, est devenu pour nous le plus urgent : « Celui qui se résout à se faire vacciner met sa vie en danger, quoiqu’il agisse ainsi afin de la conserver, et il se met, vis-à-vis de la loi du devoir, dans un cas beaucoup plus embarrassant que le navigateur, qui du moins ne fait pas la tempête à laquelle il s’expose, tandis que lui, il s’attire lui-même la maladie qui le met en danger de mort. La vaccination est-elle donc permise ? » 

L’indécision dans laquelle se trouve Kant est une indécision relative aux devoirs de l’homme envers lui-même. On peut entendre ce terme d’ « homme » dans un sens singulier ou universel : cet homme qui se vaccine pour se protéger lui-même et sa personne, ou qui se vaccine pour protéger l’existence de tous les autres hommes, dans le désintérêt de sa personne particulière.

Bien que le passage nous conduise à reconnaître dans le propos de Kant une réflexion qui se porte sur un individu singulier, puisqu’il recourt à une analogie avec un navigateur qui s’exposerait aux dangers d’une tempête menaçante qu’il n’a pas provoquée, on peut estimer, à la fois parce que Kant entend par « un » homme la personne humaine dans son universalité, et à la fois pour aller dans le sens d’une interprétation appliquée à la politique vaccinale étendue à l’échelle de toute une population, que le cas (Kant développe alors sa réflexion à travers des questions casuistiques) ici choisi désigne la personne humaine dans sa capacité universelle à se faire vacciner.

Ainsi serons-nous indifféremment tenus d’éplucher le parcours médical et la qualité de chaque individu (personne âgée, jeunes adultes ; le cas des mineurs de 12 à 18 ans étant encore plus problématique, car l’État a devancé l’autorité parentale et la confiance en leur arbitre), ce qui est la démarche à suivre s’agissant de l’application d’une loi qui nous concernera tous.

En revanche, une chose est sûre : si nous nous attardons sur la situation de ce passage dans la Métaphysique des mœurs, qui est extrait de la « Doctrine de la vertu », il apparaît que la vaccination ne relève pas des devoirs de droit, mais de vertu ; elle n’est donc pas commandable par un principe extérieur à la personne, mais doit être tout entière décidée par un arbitre libre et autonome.

Dans le cas contraire, on peut dire que l’obligation vaccinale, en touchant à l’intégrité de la dignité humaine, laquelle est soutenue par le premier des devoirs envers soi-même, c’est-à-dire la conservation de sa vie en tant qu’on estime que chacun des moyens utilisés pour y réussir répond à cette fin, est immorale, à moins que les risques induits par la vaccination soient totalement nuls, ce qui n’est, hélas, pas encore le cas.

L’obligation vaccinale relève d’un principe que Kant désignerait comme étant « hétéronomique », car en transformant la vaccination en un devoir de droit, l’obligation n’étant plus du ressort de la raison d’un être humain singulier, elle devient purement extérieure à la qualité d’arbitre qui nous engage comme fin.

Puisque l’individu ne s’oblige plus lui-même, n’est plus en mesure de faire preuve de « bonne volonté », enfin, puisque chacun ne peut légitimement proclamer qu’il a déterminé son choix d’après une maxime universalisable, et que par conséquent sa décision a été commandée par un impératif catégorique, l’obligation vaccinale est, au sens kantien du terme, certes légale dans la possibilité de sa réalisation, mais immorale, parce que ceux qui étaient résolus, pour diverses raisons, à patienter avant de se faire vacciner ou à refuser tout bonnement la vaccination, ont été sacrifiés sur l’autel de la prédiction scientifique et médicale, de la modélisation mathématique, encore une fois peu soucieuse de la signification spirituelle et culturelle que revêtent les termes de « liberté » ou d’ « autonomie ».

En s’attaquant aux libertés fondamentales garanties par la Constitution de 1958, Emmanuel Macron retombe dans la fable hobbesienne d’un État exclusivement régalien, tenu de n’assurer que la sécurité de ses citoyens. 

Plus éloignés sommes-nous encore de ce que Kant appelle le « règne des fins ». L’évocation du simple mot de « liberté » devrait rimer encore pour nous avec l’universalité, car elle est ce qui nous permet d’entretenir un lien parfois ténu avec les époques révolues, d’écouter l’écho lointain de nos ancêtres et précurseurs des démocraties contemporaines, qu’ils soient grecs, romains, américains, français ou suisses. Elle ne devrait pas être cédée à l’opportunisme de la compétence, ni offerte au relativisme d’une positivité juridique que l’on aspirerait à tort rendre absolument aménageable.

Je soutiens donc que l’interprétation de la conception de la liberté qui nous a été léguée, qu’elle soit kantienne, hégélienne, voire républicaine et française depuis maintenant le XIXe siècle, de la part tant du chef de l’État que des membres du gouvernement ou des députés, ou encore des intellectuels (compromission révoltante !) qui défendent et soutiennent l’extension du pass sanitaire, est extrêmement réductrice, voire erronée.

Si elle forme toujours ce en vertu de quoi nos dirigeants prétendent agir et décider, ceux-ci ne peuvent que la récuser dans l’exercice du pouvoir, si toutefois leur autorité, qui va de pair avec leur responsabilité, n’est pas déléguée à des chercheurs dont la compétence juridique et philosophique est limitée voire nulle, hormis peut-être, concédons-le, dans le domaine de l’éthique médicale, laquelle ne peut s’étendre en dehors des bornes décidées a priori par l’être humain vivant dans un État.

L’incompétence sociologique du ministre de l’intérieur, M. Darmanin, coupable d’un grave contresens en raison de son état, sur la neutralité d’une position telle que celle que déploie Max Weber décrivant dans « Le métier et la vocation d’homme politique » (l’une des deux conférences qui composent son ouvrage Le savant et le politique) le monopole de la violence légitime comme étant l’une des caractéristiques qui définit l’État moderne, n’est pourtant pas de nature à nous rassurer et à fortifier la confiance que nous prêtons à nos représentants dans la connaissance scrupuleuse des théories éclairant les approches possibles de cette institution au sommet de laquelle nous les trouvons.

Si l’on reste attaché à ce qui forme l’âme de notre démocratie, il est évident que l’extension du pass sanitaire, y compris pour ceux bénéficiant d’un schéma vaccinal complet, est profondément injuste.

Parce qu’au sein d’un État représentant l’universalité de la personne française, la différenciation des individus entre eux serait comparable à une rupture organique de l’idée morale objective que nous partageons, car nous sommes tributaires des mêmes droits et devoirs, l’extension du pass sanitaire serait un désastre historique, juridique et un dangereux exemple pour le maintien futur et permanent de nos valeurs et de nos lois.

En s’attaquant aux libertés fondamentales garanties par la Constitution de 1958, c’est-à-dire en balayant d’une décision unilatérale, entièrement décidée dans le secret d’une dictatorie romaine, entouré non plus d’éminences grises mais de scientifiques renommés, l’égalité qui nous lie dans la reconnaissance par la loi de notre statut de personne raisonnable, Emmanuel Macron retombe dans la fable hobbesienne d’un État exclusivement régalien, tenu de n’assurer que la sécurité de ses citoyens.

Ce qui est très loin de l’esprit des Lumières, de Rousseau, de Kant, de Hegel, et après eux de leurs successeurs, jusqu’à Habermas peut-être, jusqu’à Ricœur croyons-nous, avec qui il a dialogué, il y a déjà longtemps nous semble-t-il aujourd’hui, et qui soutenait dans Soi-même comme un autre que l’« égalité n’est rétablie que par l’aveu partagé de la fragilité, et finalement de la mortalité ».

L’idée d’une mortalité pour laquelle il faut soupçonner, sans doute, que se refusent à supporter une majorité des médecins, condamnant une part non négligeable de la jeunesse à l’exacerbation de son ressentiment à l’endroit des tactiques politiques dénuées de toute intransigeance, de tout respect de cette parole publique qui résonnera toujours comme un serment dans la bouche d’un responsable mandaté, a fortiori lorsqu’il s’agit du chef de l’État.

La vaccination, arguons-nous en croyant suivre sans docilité le penseur de Königsberg, doit demeurer une affaire d’autonomie, et donc une décision morale et respectée par chacun au regard de la dignité à laquelle nous avons droit en tant qu’être humain.

Une mainbour déguisée, promulguée par un suzerain incontesté et incontestable. 

Les annonces faites par le président de la République lundi 12 juillet ont probablement, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, instauré une rupture dans cette marche vers l’émancipation des hommes de tout un État, et nous ont renvoyé à une mainbour déguisée, promulguée par un suzerain incontesté et incontestable.

En rompant avec la pédagogie qui avait été nécessaire à l’inauguration de la compagne vaccinale, le gouvernement a fait le choix de sacrifier la libre décision de citoyens membres de la République française au profit d’une strangulation sociale et économique qui menace de dresser une dichotomie jusqu’alors inédite entre membres d’un même État.

Le recours tyrannique à toute la force légale dont dispose l’exécutif, car il va de soi que le contrôle appuiera le régime de ségrégation vaccinale, mais aussi à l’étouffement économique et à la menace infantilisante sont autant de procédés typiques des régimes passés, honnis de notre histoire démocratique, autant de retours vers une considération tutélaire que nous ne voulons plus, nous qui avons appris à vivre hors de cette état de minorité dans lequel notre président croit bon de devoir nous replonger.

Le défilé des experts ne laisse aucun doute sur la place qui revient à la morale et à la politique aujourd’hui : non seulement elle est devenue subsidiaire, n’assume plus son rôle véritable, mais ses acteurs ne savent la faire vivre qu’en la maintenant sur un plan conséquentialiste, en remuant le compromis politique au gré des nécessités hebdomadaires. Il faut bien le reconnaître, le machiavélisme est contraire à toute déontologie, ce que prescrit pourtant le postulat d’une dignité humaine universelle que tous nous reconnaissons, et en premier lieu d’ailleurs nos représentants.

L’extension du pass sanitaire (et non pas son existence dans le format initial dans lequel il était prévu, qui peut parfaitement se comprendre, se justifier, être discutée et être en définitive recevable car la profondeur de l’enjeu n’atteint pas alors nos libertés fondamentales et s’inscrit dans un cadre européen évidemment plus vaste que celui de l’État français) aux activités les plus communes et les plus banales dans le monde actuel est une mesure inique.

 Mettre le discours des autorités en face de leurs propres contradictions

« Provax », « Antivax », « progressistes », « réactionnaires », « complotistes », « libertaires » : voilà tellement d’étiquettes permettant d’attrouper des positions qui mériteraient d’être explicitées, nuancées, développées pour le bien d’une critique méthodique du court-circuitage de l’État de droit auquel s’adonne le gouvernement !

S’il est difficile de suspendre son jugement ou d’évacuer le compréhensible ressentiment envers ceux qui n’ont pas fournis les mêmes efforts que nous pour achever ces mois de privation en franchissant le saut de la vaccination, en somme d’admettre que d’autres pourraient y échapper, l’impasse se creuse également et à l’inverse dans ces discours pétris de la plus rigide des oppositions et des inflexibilités contre cet outil formidable qu’est le vaccin… la pratique du tweet, de la menue pensée, du laconisme ou de la délégation par sondage est si douce.

Je ne prétends à aucune originalité philosophique dans ce court article et ne souhaite pas faire usage, pour la même raison, des travaux de Michel Foucault portant sur ce qu’il appelle « bio-pouvoir » dans le chapitre 5 de l’Histoire de la sexualité volume 1 : la volonté de savoir, même s’il saute aux yeux que « la vieille puissance de la mort où se symbolisait le pouvoir souverain est maintenant recouverte soigneusement par l’administration des corps et la gestion calculatrice de la vie ».

Mon but n’était pas vraiment de diagnostiquer le présent, mais plutôt de mettre le discours des autorités en face de leurs propres contradictions, et notamment vis-à-vis de la philosophie de la liberté qu’ils se targuent de prémunir. De même, ce court écrit qu’est le Post-scriptum sur les sociétés de contrôle de Gilles Deleuze fournirait matière à travailler conceptuellement les décisions auxquels nous sommes impuissamment sujets, nous qui allons bientôt être entourés de ces anneaux numériques ou « contrôlats » se modulant, tel un serpent, sur le tempo de nos désirs, pour mieux nous convaincre que nous sommes encore les maîtres à bord.

Qu’il s’agisse de se restaurer, de boire un verre, de pratiquer une activité sportive, il aura été finalement si aisé pour nos gouvernants de réaliser une traçabilité intégrale de notre parcours de vie, que l’on soit vacciné ou non.

On nous l’annonce temporaire, ce pass sanitaire ; il faut l’envisager comme une ébauche de la société future qui nous attend. Et dire qu’il obtient si facilement notre consentement !

Il n’aura suffi que de quelques mois de privation pour tolérer le boa autour du cou.

Alors, Monsieur le Président, le « cynisme », que vous déplorez chez vos critiques, n’est pas tant du côté de ceux qui s’offusquent de cette extension que du côté de ceux qui la justifient d’un revers de main.

À moins que l’ignorance inavouable, accélérée par l’urgence de la situation, de la portée de cette extension, puisse excuser la gravité de la faute, nous retiendrons et garderons certainement longtemps le vertige occasionné par la hauteur du précipice dans lequel nous jette cette obligation hâtive et, nous pouvons l’affirmer, indigne de notre démocratie.

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