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Billet de blog 20 juin 2012

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Assange joue une nouvelle carte et demande l'asile politique en Equateur

Wikileaks a révélé hier sur Twitter que Julian Assange se trouve à l'ambassade d'Equateur à Londres, où il a déposé une demande d'asile politique après que la Cour Suprême britannique ait rejeté son appel et refusé de réouvrir son dossier, malgré la légitimité de la demande de réouverture (la décision de rejet était basée sur un point non-discuté lors de l'audience).

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Wikileaks a révélé hier sur Twitter que Julian Assange se trouve à l'ambassade d'Equateur à Londres, où il a déposé une demande d'asile politique après que la Cour Suprême britannique ait rejeté son appel et refusé de réouvrir son dossier, malgré la légitimité de la demande de réouverture (la décision de rejet était basée sur un point non-discuté lors de l'audience).

La demande d'asile, sous couvert de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (DUDH dans ce qui suit) dont l'Equateur est signataire, est essentiellement motivée par le fait que le gouvernement australien, qui est sensé (comme tout gouvernement) défendre ses citoyens (Assange est un citoyen australien), a abandonné Assange a son sort, c'est-à-dire qu'il n'a pas recherché des garanties auprès des autorités suédoises pour sa non-extradition vers les Etats-Unis s'il se retrouvait sur le territoire suédois, ou une confirmation ou infirmation auprès des autorités américaines concernant les éventuelles poursuites pour espionnage (passible de la peine de mort aux Etats-Unis), qui relèvent désormais du secret de Polichinelle. Rien de cela n'a été fait par le gouvernement australien. Sa posture a consisté à insister que les autorités américaines ne l'ont pas informé de l'existance de poursuites pour espionnage. Autrement dit, c'est le jeu du don't ask don't tell.

Outre son abandon par son propre gouvernement, Assange a vu ses droits fondamentaux suivants non-respectés:

- Il a été détenu (en quasi-assignation à résidence tellement ses libertés de mouvement étaient limitées) pendant plus de 560 jours par les autorités britanniques alors qu'aucune accusation formelle n'a été émise contre lui, ni par les autorités suédoises ni par d'autres. Ceci est une violation de l'article 9 de la DUDH ("nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu, exilé"),

- La Suède le veut sur son territoire soit-disant simplement pour l'interroger dans le cadre de plaintes par deux femmes, dont l'une n'a même pas signé son témoignage lorsqu'elle a compris qu'elle se faisait manipuler pour des objectifs politiques; par conséquent la demande d'extradition vers la Suède est largement disproportionnée (et constitue une discrimination vis-à-vis de la loi, en violation de l'article 7 de la DUDH), surtout lorsqu'on sait que la procureure suédoise qui mène l'affaire pourrait très bien l'interroger à distance, par téléphone ou par visio-conférence, ou même sur-place à Londres à l'ambassade de Suède comme l'a proposé Assange. Une éventuelle extradition vers la Suède pourrait être considérée comme arbitraire, car Assange n'est encore une fois accusé de rien, ce qui serait une violation de l'article 8 de la DUDH,

- Un Grand Jury (une forme de tribunal américain expéditif inspiré de pratiques moyenageuses) secret (mais dont les informations ont fuité) s'est tenu pour juger et condamner Assange sans possibilité pour lui de se faire représenter ou de se défendre, ce qui est contraire aux principes fondamentaux de justice. S'il est jugé par ce tribunal Assange risque la peine de mort, ce qui viole l'article 3 de l'DUDH, mais aussi la torture, en violation de l'article 5 de la même déclaration,

- Les comptes bancaires d'Assange ont été bloqués par les établissement financiers qui les tiennent, sans raison légale ou légitime, lui limitant sérieusement la possibilité de régler ses frais de défense, et en violation de l'article 17 de la DUDH ("nul ne peut être arbitrairement privé de sa propriété"),

- La calomnie honteuse et à une échelle sans précédent à laquelle se sont livrés de nombreux journalistes, dont certains travaillant pour des médias soit-disant de gauche sensés être plus sensibles aux droits des citoyens, pourrait être considérée comme une violation du droit à la dignité, qui figure dans l'article premier de la DUDH, et de l'article 12 (atteinte à l'honneur  et à la réputation).

A propos de calomnie, même si beaucoup de médias ont arrêté de systématiquement relayer (répétant bêtement ou alors sciemment) qu'Assange est formellement accusé (charged en anglais, par opposition à accused), certains continuent à lui nier le titre de journaliste et continuent à le décrire comme étant un hacker, ce qu'il était il y a vingt ans, mais qui n'est plus vrai aujourd'hui. L'objectif étant évidemment de moins lui attirer la sympathie du public, et de sous-jouer l'importance de la cabbale lancée contre lui (on se soucie moins - certainement à tort- de la persécution d'un hacker que d'un journaliste).

L'action surprise d'Assange lui vaudra certainement de se faire calomnier comme fugitif cherchant à échapper à la justice, et malheureusement cela parviendra à convaincre des personnes peu regardantes à la qualité des informations qu'elles reçoivent. En effet, si Assange est un fugitif, ce n'est pas à la justice qu'il cherche à échapper, mais plutôt à l'injustice. Et comme le disait le commentateur Glenn Greenwald dans sa tribune d'hier: qui peut lui en vouloir?

Les Etats-Unis ont utilisé tous les moyens extra-judiciaires possibles et imaginables (embargo financier contre Assange et Wikileaks, paralysie et neutralisation du gouvernement australien, influence des gouvernements et probablement des justices britannique et suédoise) pour mettre la main sur Assange et lui faire payer les révélations (impossibles à nier) de leurs crimes. En se rapprochant d'un état tiers, l'Equateur, Assange ne cherche qu'à échapper à cette machine infernale qui vise à le faire taire à jamais, soit par l'enfermement pour de très longues années dans des conditions terribles (les Etats-Unis ont montré leur savoir-faire en la matière avec Guantanamo, et par le traitement du jeune soldat américain Bradley Manning, qui a passé un an en isolation ceci avant même le début de son procès).

Pourquoi l'Equateur? Ce pays avait montré son soutien à Assange en 2010 pendant que Wikileaks publiait les cables diplomatiques US. Aussi, l'Equateur a longuement souffert et souffre toujours de l'impérialisme américain, comme l'expliquait il y a encore quelques semaines son président Rafael Correa justement à Assange lors de son émission hebdomadaire "The World Tomorrow" (voir l'épisode en question). Pendant l'interview le président Correa avait montré une sympathie certaine envers Assange car les révélations de Wikileaks venaient appuyer les plaintes de l'Equateur vis-à-vis de l'influence US, politiquement et économiquement désastreuse pour ce petit pays. Rappelons que la doctrine US a toujours considéré l'Amérique du sud comme étant son arrière cour qu'elle influence à son bon vouloir et dans son seul propre intérêt.

Le ministère des affaires étrangères équateurien a indiqué qu'il a transmis la demande d'Assange au service compétent. Une réponse devrait être donnée dans une semaine.

Cette initiative d'Assange bouleverse complètement la nature du "jeu" (au sens de la théorie des jeux): les anciens acteurs importants de l'affaire qu'étaient les gouvernements australien et anglais n'ont quasiment plus aucun rôle à jouer dans la nouvelle configuration de l'affaire, ceci certainement pour leur plus grand soulagement. Ils doivent préférer ne pas avoir à continuer à choisir entre d'un coté le maintien des droits fondamentaux d'un citoyen et éminent journaliste et de l'autre faire plaisir à la superpuissance US (même s'ils n'ont pas hésité à choisir systématiquement la seconde option).

Les Etats-Unis et la Suède continueront à vouloir Assange sur leurs territoires respectifs, même si leur influence se dirigera désormais vers l'Equateur. On peut penser que ce dernier se soucie plus des pressions américaines, la Suède étant un pays lointain et peu influent dans la zone.

La relation entre l'Equateur et les Etats-Unis est très tendue, comme l'indique le président Correa dans son interview avec Assange (voir la vidéo en début d'article): après la publication des cables diplomatiques US en 2010, dont certains exposaient l'interventionnisme US dans les médias, la politique et la sécurité de l'Equateur, l'ambassadrice US s'est faite expulser du pays après avoir refusé d'expliquer ces faits.

Il semblerait aussi que les Etats-Unis aient peu de levier pour influencer économiquement l'Equateur, si ce n'est en restreignant leurs importations, mais ceci aurait pour effet de renforcer la présence de la Chine et de la Russie, qui sont déjà les plus grands investisseurs dans le pays, notamment dans les actifs stratégiques (voir aussi l'interview du président Correa en haut de page). Ceci ne serait pas dans l'intérêt des Etats-Unis.

Il faut s'attendre à ce que les Etats-Unis réagissent rapidement à l'initiative d'Assange. Nous pouvons spéculer que cela pourrait se faire de l'une des manières suivantes:

- présentation (dans le cadre d'une campagne médiatico-politique orchestrée à partir de Washington) de soit-disant "preuves" de la culpabilité d'Assange dans une soit-disant affaire d'espionnage contre leurs intérêts, et annonce de la complicité (d'espionnage donc) de tout pays qui lui donnerait l'asile,

- fuite organisée et en plusieurs étapes de dossiers (fictifs ou réels) portant atteinte au président équateurien, ayant pour objectif de le décourager d'aider Assange,

- chantage terroriste contre l'Equateur: la CIA ayant une expertise dans les coups d'états et actes terroristes en tous genres, des attaques terroristes non-revendiquées contre l'Equateur pourraient avoir comme objectif d'obliger ce dernier à choisir entre sa sécurité intérieure et la protection d'Assange,

- si l'Equateur donne l'asile politique à Assange, on peut imaginer une attaque du convoi diplomatique le transportant vers l'aéroport. On pourrait imaginer qu'une telle attaque est difficile à mener sur le sol britannique, mais il ne faut pas sous-estimer la force des liens entre les Etats-Unis et l'Angleterre, cette dernière n'ayant pas hésité à sacrifier les siens dans deux guerres illégitimes desquelles elle n'a par ailleurs rien gagné. L'ambassade équateurienne, certainement consciente de ce risque, prendra surement les mesures nécessaires.

Il serait naif de penser que les Etats-Unis ne seraient pas capables de tels actes. Non-seulement nous avons des preuves de leur volonté d'amener Assange sur le sol américain pour le "punir" (par exemple, aucun Secrétaire d'Etat américain n'a visité la Suède depuis 36 ans, et voilà qu'Hilary Clinton s'y rend seulement quelques jours après que la Cour Suprême britannique ait rendu son verdict rejetant l'appel d'Assange contre son extradition vers la Suède), mais il ne faut pas oublier que l'administration Obama n'a aucun remord à aller exécuter des individus (sans les  avoir jugés au prélable, même pas par contumace) en violant la souvereineté d'autres pays: les assassinats de Ben Laden au Pakistan et de Anouar Al Awlaqi (citoyen américain) et de son fils au Yemen en sont des exemples parmi d'autres. La superpuissance américaine s'invite partout où elle veut aller, et supprime des individus comme un enfant marche sur des fourmis.

Même si Assange n'est pas sorti de l'auberge, sa combativité inspire le respect. Afin d'améliorer ses chances de recevoir l'asile de l'Equateur il est important de contre-carrer les pressions qui doivent d'ores-et-déjà s'appliquer contre ce petit pays par les USA.

En plus des dons, vous pouvez directement aider Assange en rejoignant les différentes actions sur notre page de soutien "Free Assange Now".

Visitez aussi justice4assange.com/ et WLCentral.org.

Mehdi Taileb

Président, Liberté-info

www.liberte-info.net

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