En Grèce, les élections du 6 mai auront été d’une importance capitale. Comme on pouvait s’y attendre, elles ont confirmé la chute, déjà entamée, du bipartisme, en vigueur depuis 38 ans. Avec 32.03% des voix, les deux partis ont donc subi la punition des citoyens, qui leur incombent à juste titre la responsabilité de la crise. En parallèle du vote français, ces « autres » élections du 6 mai ont provoqué un véritable séisme politique.

La fin du bipartisme

Depuis 1974, l’ensemble du système politique s’était construit autour des deux grands partis : Nea Demokratia et PASOK. Rassemblant à deux plus de 75% des voix à toutes les élections législatives depuis la fin de la dictature, le vote d’hier représente pour eux deux un véritable désaveu. Désaveu d’autant plus important que l’abstention atteint un taux record, à 34.91%, score inédit en Grèce.

En s’abstenant ou en votant contre les deux grands partis, les citoyens grecs se sont d’une certaine manière exprimé contre le système bipartite qui, cependant, n’a pas dit son dernier mot.

Tout d’abord, le système de proportionnelle « renforcée » permet au premier parti de récupérer toutes les voix des partis qui n’ont pas récolté plus de 3% des voix, le seuil pour entrer à l’assemblée. Et cette année, ce ne sont pas moins de 25 partis qui se trouvent en dessous des 3%.

Par ailleurs, une loi votée en catimini en 2008 par les deux partis, augmente le bonus électoral attribué au vainqueur des élections, passant de 30 à 50 sièges. Cela dans le but de donner un dernier souffle au bipartisme, assurant aux partis d’avoir une majorité, malgré un discrédit déjà effectif avant la crise.
Cette loi permet aujourd’hui à Nea Demokratia d’obtenir 108 sièges contre 58 sans le bonus. Cela grâce à un non-sens démocratique immense, comme dans la circonscription de Chania (en Crète), où Syriza récolte 17% des voix et un seul siège. Mais où, en face, Nea Demokratia récolte trois sièges, avec seulement 8.44% des suffrages.

Malgré tout, la désillusion reste très grande pour Nea Demokratia (18.85% des voix) et pour le PASOK qui, avec 13.18% des voix obtient seulement 41 sièges, contre 160 en 2009. Surtout, devant eux émerge une nouvelle force, qui pourrait potentiellement devenir le nouveau parti de gauche référence en Grèce : SyRizA.

La percée de la gauche radicale

La grande surprise de l’élection est donc la percée de SyRizA, la coallition des partis de la gauche radicale, qui triple son score de 2009, passant de 4.60% des voix à 16.78%.

Une percée lourde de conséquence. D’une part, la coalition d’Alexis Tsipras devient à la place du PASOK la deuxième force du pays. D’autre part, elle dépasse le KKE (Parti Communiste Grec), qui était depuis 1974 le trosième parti national et premier parti de « l’autre gauche ». C’est une véritable défaite pour le KKE, qui obtient à peine la moitié des suffrages récoltés par son rival de toujours (8,48%).

Nous pourrions donc nous attendre dans les jours à venir à une crise interne au KKE, qui n’a pas réussi à rassembler derrière son discours contre le bipartisme et le « capitalisme », incarnés par Nea Demokritia et PASOK. Pour autant, le mystère reste entier. Le KKE étant un parti très fermé et opaque, il est difficile de savoir s’il existe une véritable force d’opposition à cette « ligne » incarnée par Aleka Papariga, chef du parti depuis 1991.

Leur incapacité à capitaliser les voix de tous les « anti-mnimonio » (anti-mémorandum) tient essentiellement à leur stratégie politique, qui a consisté, depuis le début de la crise à faire cavalier seul, refusant toute alliance. Surtout, le résultat faible du KKE montre que les grecs qui rejettent l’austérité, s’opposent pour autant à une sortie de l’Union européenne.

A une réponse « pro-drachme » proposée par le KKE, a donc été préférée la réponse « pro-euro » exposée de manière brillante par Alexis Tsipras.

Excepté la question de l’euro, la montée en force de SyRizA tient en particulier à la campagne exceptionnelle qu’a effectuée A.Tsipras. Autour des slogans « Ils ont choisi sans nous, nous avançons sans eux » et « Soit nous, soit eux » le jeune chef du parti (38 ans) a mis en valeur un programme radical solide qui consistait à remettre en cause la légitimité de la dette, l’intervention de la troïka, et la corruption étatique. Fort d’un parti où militent de nombreux intellectuels et spécialistes renommés, et du soutien du Parti de la Gauche Européenne, dont A.Tsipras est le vice-président (le président est Pierre Laurent), Syriza a cadré son programme comme étant un ensemble de propositions qui ont su saisir les problèmes réels de la population grecque.

Surtout, le soutien du Parti de Gauche Européen a permis à SyRizA d’apporter une dimension européenne à sa réflexion programmatique, facteur essentiel dans une Grèce qui ne peut plus aujourd’hui concevoir son destin sans celui de l’Europe.

Un avenir indécis

Cependant, de nombreux défis attendent aujourd’hui la Grèce. Antonis Samaras, chef de file de Nea Demokratia, sera aujourd’hui chargé par le président de la république Carolos Papoulias de former un gouvernement. Avec seulement 108 députés, il devra donc chercher à élaborer un gouvernement d’union nationale. Mais la déroute est telle que le PASOK, qui pouvait potentiellement être le partenaire du parti de droite, obtient seulement 41 députés. A deux, ils cumulent 149 députés, ce qui est insuffisant pour former un gouvernement.

Si jamais A.Samaras n’arrivait pas à accomplir sa mission, ce sera le deuxième parti, SyRizA, qui sera, à son tour mandaté pour composer une majorité. Pour autant, malgré tous les calculs imaginables, aucune solution ne se présente à A.Tsipras et ses 52 sièges.

La solution la plus probable serait donc la tenue de nouvelles élections, possible lorsque sont épuisés tous les recours prévus par la constitution. On pourrait donc s’attendre, dans moins d’un mois, à un nouvel appel aux urnes, au cours duquel serait confirmée la métamorphose du paysage politique, entamée le 6 mai.

Pour autant, l’instabilité politique suscitée par les élections aura des conséquences importantes dans les jours à venir. La Grèce est toujours sous perfusion de la troïka, qui est d’ailleurs attendue mardi à Athènes pour évaluer l’avancement du plan de sauvetage. Si jamais un retard était constaté dans l’application du mémorandum, l’arrivée du nouveau paquet initialement prévue pour la fin du mois pourrait être différée. La question d’une sortie de la zone euro pourrait par ailleurs de nouveau être posée, et les yeux seront alors rivés vers François Hollande, dont l’arrivée au pouvoir modifie le rapport de force au sommet de l’Europe.

La Grèce se trouve donc aujourd’hui dans une instabilité politique forte. Cela implique l’arrivée de nouvelles personnalités dans le monde médiatique : les députés et eurodéputés de SyRizA, mais également certains des 21 députés de Chryssi Avghi (7% des voix), parti néo-nazi qui a très largement profité du discrédit du LAOS (parti ultra-orthodoxe d’extrême droite qui avait participé au gouvernement Papadémos). Au lendemain des élections, le bipartisme semble donc être à bout de course. Et même si le système, habilement conçu par les deux grands partis, leur permet encore aujourd’hui d’être au premier plan, les Grecs ont montré le 6 mai, de manière presque unanime, leur refus d'un système qui a assez duré.

Mehdi Zaaf (avec l'aide de Mathieu Martinière et Chryssanthi Avamli)

Resultats (presque) définitifs: 

Nea Demokratia: 18.85% 108 sièges

SyRizA: 16.78% 52 sièges

PASOK: 13.18% 41 sièges

Grecs Indépendants: 10.60% 33 sièges

KKE: 8.48% 26 sièges

Chryssi Avghi: 6.97% 21 sièges

Gauche Démocratique: 6.11 19 sièges

Les écologistes et le LAOS sont respectivement à 2.93% et 2.90%, et n'entrent donc pas à l'assemblée.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.