Alexis Tsipras : "social-traitre" ou "saint sauveur"?

«  Une mise en œuvre rapide et juste de l'accord nous permettra de sortir de la crise  ». Le 7 septembre, lors de la traditionnelle rentrée politique à la foire internationale de Thessalonique, celui qui promettait la fin de l'austérité et l'annulation des mémorandums, s'est mué en ardent défenseur du troisième mémorandum. Ce nouvel accord de prêts à la Grèce en échange de réformes à appliquer dans le pays, c'est lui-même, Alexis Tsipras, qui l'a signé le 13 juillet. Contre ses engagements de campagne, et des dires de certains députés, contre son parti. Le Premier ministre grec lui-même affirmait pourtant «  ne pas croire  » à cet accord qui aggraverait la « récession » dès la sortie du conseil européen. La «  parenthèse de gauche  » qui avait commencé le 25 janvier 2015 se referme-t-elle ?

«  Une mise en œuvre rapide et juste de l'accord nous permettra de sortir de la crise  ». Le 7 septembre, lors de la traditionnelle rentrée politique à la foire internationale de Thessalonique, celui qui promettait la fin de l'austérité et l'annulation des mémorandums, s'est mué en ardent défenseur du troisième mémorandum. Ce nouvel accord de prêts à la Grèce en échange de réformes à appliquer dans le pays, c'est lui-même, Alexis Tsipras, qui l'a signé le 13 juillet. Contre ses engagements de campagne, et des dires de certains députés, contre son parti. Le Premier ministre grec lui-même affirmait pourtant «  ne pas croire  » à cet accord qui aggraverait la « récession » dès la sortie du conseil européen. La «  parenthèse de gauche  » qui avait commencé le 25 janvier 2015 se referme-t-elle ?

C'est le sprint final...

Depuis le 25 janvier, une embellie teintée d'espoir semblait planer sur Athènes. Syriza arrivait en tête des élections avec 36,34% des voix. Le programme ? Fin de l'austérité, expulsion de la troïka – les créanciers du pays, UE, BCE, FMI – qui dicte à la Grèce les lois à prendre et la politique de relance à suivre.

Les promesses ont fait long feu. Le 13 juillet, au terme d'une nuit interminable concluant six mois d'âpres négociations entre le gouvernement grec et ses créanciers, Alexis Tsipras signe un «  troisième mémorandum  ». La justification ? Il veut assurer le maintien du pays dans la zone euro et le remboursement des échéances de la dette grecque. Il accepte donc un nouvel emprunt de 86 milliards sur trois ans et de nouvelles mesures d'austérité. La « lutte finale » en prend un coup : ce nouveau mémorandum n'est pas signé par des partis tenus pour responsables de la crise grecque, le PASOK (sociaux-démocrates) et la Nouvelle Démocratie (droite, ND) mais par la « gauche radicale », sept mois à peine après son arrivée au gouvernement.

Après avoir fait course en tête dans la contestation, et renforcé son influence depuis 2010 en revendiquant une rupture nette avec les politiques de ses prédécesseurs, Syriza, au gouvernement, essuie une défaite d'ampleur. Echec aussi pour «  l'autre  » gauche en Europe. Elle avait fait d'Alexis Tsipras son fer de lance pour l'émergence d'une «  autre Europe  » le promouvant même candidat du Parti de la Gauche Européenne pour la présidence de la Commission européenne en 2014. Cet élan avait d'ailleurs dépassé les frontières hellènes : le succès de Podemos aux municipales espagnoles, ou la dynamique favorable du Die Linke allemand laissaient présager un avenir radieux pour la gauche radicale.

Les «  partenaires européens  », dès le début des négociations, n'ont cependant laissé qu'une faible marge de manœuvre au gouvernement grec ; dès février, ils fermaient un des robinets de liquidités, ne retenant le pays que par un fil dans la zone euro. Une pression à couper le souffle dans le marathon européen censé conduire à la rupture. Le cas grec servait d'exemple : la gauche, au pouvoir, ne pouvait développer ses propres politiques. Il fallait imposer une réflexion manichéenne : pour ou contre l'UE, pour ou contre l'euro, pour ou contre la gauche.

Cette «  parenthèse  » a toutefois eu le mérite de mettre en lumière l'inexistence d'une quelconque marge de changement au sein même de l'Union Européenne. Elle a aussi remis au goût du jour le débat sur la sortie de l'euro dans certains cercles qui l'excluaient catégoriquement il y a encore quelques mois.

La question de sortie de la zone euro, qui était une des lignes de clivage au sein de Syriza, est devenue une ligne de fracture. Jamais véritablement envisagée par Tsipras, cette option a, au contraire, constitué une menace brandie contre lui par le ministre allemand des finances, Wolfgang Schaüble. Elle a amené une part de son aile radicale à s'éloigner d'Alexis Tsipras alors qu'elle avait consenti à mettre de côté ses réticences, nombreuses, au profit du «  gouvernement de la gauche  » formé en janvier 2015. La scission est actée le 21 août, au lendemain de l'annonce, par Alexis Tsipras, de sa démission.

En organisant un référendum pour savoir si les citoyens acceptaient les mesures proposées par les créanciers, Alexis Tsipras semblait pourtant avoir fédéré de nouveau son parti. L'espoir revenait dans la population. En témoignent la mobilisation massive et l'imposant «  non  », conforme au choix du Premier ministre, obtenu le 5 juillet (61,31%). Ce moment démocratique redonnait à la gauche son souffle d'une ampleur devenue rare en Grèce. Au fur et à mesure que le pays plongeait dans la crise, la résignation avait en effet pris le pas sur les vagues de mobilisation de 2010-2011. Sur ce plan aussi, l'arrivée de Syriza au pouvoir en 2015 ouvrait une parenthèse d'espoir.

Que retiendra-t-on in fine de la tenue de ce référendum  ? Le sursaut démocratique suscité, l'attention accordée à l'avis populaire, ou le revirement d'Alexis Tsipras heurtant de fidèles supporters ?

Syriza au gouvernement, le peuple au pouvoir ?

Jusqu'à la conclusion de l'accord, Alexis Tsipras bénéficiait d'un soutien populaire extrêmement élevé dont peu de ses prédécesseurs avaient pu jouir. Syriza était, jusqu'au 13 juillet, un parti dominant.

 

Evolution des cotes de popularité d'Alexis Tsipras et des dirigeants de la ND: Antonis Samaras, puis Evangelos Meimarakis. © Université de Macédoine Evolution des cotes de popularité d'Alexis Tsipras et des dirigeants de la ND: Antonis Samaras, puis Evangelos Meimarakis. © Université de Macédoine

Et si la côte de popularité de Syriza a chuté en flèche suite au vote du mémorandum, l'ex-Premier ministre est, lui, au centre du jeu politique. Si Syriza souffrait auparavant de divisions, le parti et Alexis Tsipras ne semblent désormais plus faire qu'un. «  Délesté  » de ses cadres les plus radicaux, et potentiellement rivaux sur les scènes politique et médiatique, Alexis Tsipras est désormais seul capitaine à bord, libre de parachever le processus de mutation de Syriza en parti de gouvernement, qui avait commencé avec son unification, à l'été 2013.

Il s'agit avant tout de donner à Syriza une image responsable. Finies les accusations de cacophonie entourant les constitutions de listes ou les déclarations contradictoires des différents cadres. Finies, aussi, les accusations de collusion avec les éléments violents de l'extrême gauche. Finies, enfin, les accusations de dogmatisme et d'irresponsabilité liées à sa méconnaissance des entrailles du pouvoir.

Même s'il a fait du «  renouveau politique  » son principal argument de campagne, Alexis Tsipras semble plutôt inscrire son action et son évolution dans la droite ligne de l'histoire politique grecque. Le Syriza de Tsipras, un «  Syriza expurgé  » des contestataires, semble évoluer comme le Pasok peu après sa création, sous l'impulsion d'Andreas Papandreou. Il joue sur la personnalisation du pouvoir d'une part, sur l'extrême polarisation de la lutte politique d'autre part. Comme s'il cherchait à réactiver – certes partiellement – des mécanismes régissant le bipartisme qui avait structuré la vie politique grecque jusqu'à ce que la crise de 2010 le balaye.

Plus qu'un rôle de médiateur entre une société indignée et un système politique révolu, Alexis Tsipras souhaite s'imposer comme l'homme providentiel de la vie politique grecque. Il se pose en victime de ses adversaires politiques – à sa droite, à sa gauche, et à Bruxelles – mais parie sur le soutien relativement constant, et sur l'image positive dont il continue de bénéficier auprès de sa population. Un seul exemple  : dans ses meetings, il répète que ce sont «  trente députés de gauche qui ont fait tomber le premier gouvernement de gauche  ». Et dans ce cadre, il promet être le seul, envers et contre tout, à pouvoir procéder à la modernisation dont l'Etat et la société grecs ont tant besoin.

Reste à savoir si ce pari sera gagnant lors des prochaines élections. Tel est l'enjeu fondamental du scrutin du 20 septembre. Mais en faisant campagne sur la «  meilleure  » application du mémorandum, Alexis Tsipras a peut-être donné un signal inquiétant  : être prêt à ne pas tenir ses promesses et s'inscrire, ainsi, dans la lignée de ses prédécesseurs. Bref, Alexis Tsipras s'est-il de fait fondu dans un système politique dépassé que les Grecs, en janvier, ont rejeté  ? Il s'en suivrait un discrédit total de la classe politique actuelle. Ce serait un échec de l'ambitieux défi de Tsipras qui pourrait faire resurgir les sombres heures de division que la Grèce a connues au XXe siècle.

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