« Vous obligez mes amis à partir »

On observe depuis le début de la crise grecque le départ massif à l'étranger de nombreux jeunes s'estimant désormais incapables de rester dans leur pays d'origine. Ce phénomène, encore peu étudié, constitue un enjeu considérable pour la Grèce qui se trouve aujourd'hui dépourvue de la jeunesse prometteuse qui pourrait contribuer à ce que s'améliore la situation. Le témoignage traduit ici permet d'entrevoir les ressorts de ce phénomène.

On observe depuis le début de la crise grecque le départ massif à l'étranger de nombreux jeunes s'estimant désormais incapables de rester dans leur pays d'origine. Ce phénomène, encore peu étudié, constitue un enjeu considérable pour la Grèce qui se trouve aujourd'hui dépourvue de la jeunesse prometteuse qui pourrait contribuer à ce que s'améliore la situation. Le témoignage traduit ici permet d'entrevoir les ressorts de ce phénomène.

" On a grandi ici, c’est bien ici, qu’est-ce que c’est bien. C’est magique, il y a du soleil, il y a la mer, on a du sel dans les cheveux, du sable caché dans les endroits les plus inattendus d’un sac qu’on n’a pas secoué… Ici on porte des bonnets juste parce que c’est cool, ici c’est le mois de novembre et t’as pas besoin de mettre de manteau, ici on mange des souvlakis sur le pouce, on boit du tsipouro et on rigole, ici on a pleuré pour des garçons qui ne voulaient pas de nous, après tu disais une connerie et on explosait de rire, ici ils ont pleuré parce qu’on ne voulait pas d’eux, ici on a gravé nos noms sur des arbres – les rares qui existent encore- ici on a fait le mur, ici on s'est enivrées et on a vomi dans les toilettes d’un de nos potes, ici – dans ma chambre – ma mère nous a trouvées bourrées avec une bouteille de tequila et quelques pelures de citron, tu te rappelles ?

Ici on a commencé à rêver, on a entendu parler de « révolution », et les rêves ont changé, ici on a reçu des lacrymos, ici on a couru, ici je t’ai appelé en pleurant lorsque les mesures ont été votées et qu’ils ont aspergé de gaz lacrymogène un papy devant moi et ma mère criait au téléphone pour que tu viennes me chercher en voiture à Syntagma - qui était bloquée - parce que je suis « tarée », ici on a vu le juste ici et l’injuste, ici on a frissonné au son d’un slogan et on a rigolé en entendant « ma chérie t’es aussi belle qu’une banque qui brûle ». Maintenant tu pars… T’es ni la première, ni la dernière… Moi je resterai.

L’un après l’autre ils partent, l’un à Londres, l’autre en Belgique, à Berlin, l’autre en Hollande, aux États-Unis d’autres encore. Migrants économiques. Qui ? Mes amis à moi. Ceux avec qui j’ai fait mes études, ceux avec qui j’ai rêvé d’emplois et de vies « de rêve ». Fini les rêves. Au mieux on travaillera – tant qu’on est chanceux – douze heures par jour pour un salaire « chie-dedans », pas de voyages, pas d’argent, pas d’amours fous - où trouver le temps pour les amours, tu vois pas ce qu'il se passe ? - pas d’avenir. Encore un jour de gagné, comme dans l’armée, chaque jour devient « encore un jour de gagné ». Quelle merde. Je sais que tu ne veux pas vivre avec seulement 500€, que t’as des rêves. On a les mêmes rêves. Moi je resterai.

L’un après l’autre ils s’indignent, et ils partent… Ils ont des supers CVs mes amis, ils les embauchent facilement à l’étranger – je suis contente. Je regrette de nous voir dispersés. Je regrette de rester ici et que les autres s’en aillent pour un avenir qui nécessite la remise à zéro de leur compteur. Un compteur dont on a augmenté la vitesse ensemble pendant toutes ces années. Tu pars, je te soutiendrai, mais putain, pars pas ! Regarde combien on a réussi en si peu de temps, tu croyais que c’aurait été possible en 2008, tu croyais qu’on aurait rassemblé des centaines de milliers de personnes à Syntagma pendant tous ces mois, tu croyais qu’on s’attraperait la main pour ne pas se perdre dans la masse, tu croyais qu’on irait aux rassemblements et qu’on ne serait pas trois pelés et un tondu, tu croyais au résultat des élections quand on l’a fêté ce soir-là au stand de SYRIZA à Panepistimio et qu’il y avait ce gamin rigolo avec le jus d’orange qui ne parlait pas, allez dis-moi, t’y crois à la distance qu’on a parcourue ? Moi je resterai.

L’un après l’autre ils font leurs bagages, ils jurent, ils versent une larme, embarquent dans un avion – pas juste pour l’année que dure le master – pour tant que… Leur mère pleure au téléphone, qu’est-ce qu’elle peut dire ? Elle dit « bonne chance ». Et j’entends de plus en plus « La Grèce c’est juste pour les vacances » ! Mais non ! C’est pas seulement pour les vacances, parce que si tu commences à y croire, alors c’est comme ça qu’on la rendra, pour les vacances, mais pour des vacances que tu détesteras passer. Moi je resterai.

L’un après l’autre ils voient la polarisation, les fascistes, l’imminence du conflit. Tu m’as dit que quelques flics avaient coincé un immigré, qu’il leur avait montré ses papiers et qu’ils les ont déchiré, tu m’as dit qu’ils avaient arraché un à un les cheveux des amis de D. qu’ils avaient arrêté, t’as été choquée. Je le sais que chaque soir t’entends parler d’attaques de membres de l’Aube Dorée sur des immigrés, je le sais que tu voulais sauver des petits chats pour pas qu’ils se fassent écraser et maintenant tu t’intéresses à des choses pareilles ! On était pas prêtes à tout ça, mais voilà que c’est arrivé…

Et maintenant quoi ? Comme ça tout simplement, tu ne vis pas ici comme tu le voudrais et tu pars. En fuyant le problème il ne se règle pas, peut-être qu’on est toujours partis pour s’épargner soi-même ? Peut-être qu’on en est arrivés là parce qu’on a consenti à l’erreur de cette logique ? Et si là-bas où tu vas il se passe la même chose dans peu de temps, qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas aller autre part ? Tu vas sillonner la planète avec ta valise là où il n’y a pas de crise pour essayer de vivre ? Une vie entière à être ailleurs ? Et si tout en étant ici tu étais déjà quelque part ailleurs ? Et si lorsque tu as commencé à être indifférente tu en portais une part de responsabilité ? Comme moi. Maintenant t’as réservé tes billets. Moi je resterai.

L’un après l’autre, ils parlent sur Skype en pyjama en face d’une caméra avec les amis que leur pays a chassé, ils nous ont dit que tout arrivait pour « que la patrie soit sauvée ». Quelle patrie, la patrie qui entre dans un avion et emménage autre part. Dans sa valise elle a un Poulantzas (emprunté mais jamais rendu) et un T-shirt à moi. Quelle « patrie » sans mes amis ? Le plus ambitieux des rêves est le plus difficile. Et ici on n’est plus beaucoup, de moins en moins, on crie plus fort (ça va avec la rage ça). Mais je ne peux pas crier pour deux, pour trois, pour dix, on n’est plus beaucoup…

Ils réussissent ce qu’ils veulent, ils nous déciment, tu comprends pas ? C’est pas possible que tu partes et qu’on reste à quelques-uns avec les vieux qui ont voté Samaras. Ils feront la même chose en pire. Reste pour qu’on lutte. Reste pour qu’on les vire et qu’on construise le monde qui nous revient, un monde meilleur ! Rêve les yeux ouverts ici. Je peux pas toute seule… Reste pour qu’on ne reste pas à quelques-uns… Moi je resterai."

Anastasia Yamali

Traduction : Nikos Graikos et Mehdi Zaaf 

Texte original disponible ici: ''Μου διώχνετε τους φίλους μου…''

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