Syriza : le risque du pouvoir

Le parti de la gauche radicale pourrait remporter les élections législatives qui se tiennent aujourd’hui en Grèce. Mais le Syriza qui se présente face aux grecs diffère à de nombreux égards de celui qui avait été la surprise des élections de 2012. Le processus de professionnalisation impulsé par Alexis Tsipras a surtout visé à marginaliser ses éléments les plus radicaux et à revoir au rabais certaines des positions de son parti. Mais la stratégie est à double tranchant. En cherchant à intégrer le principe de réalité, Syriza risque de mécontenter sa base militante et la frange la plus radicale du parti, qui pourraient bien finir par lâcher le leader, symbole européen de l'autre gauche.

Le parti de la gauche radicale pourrait remporter les élections législatives qui se tiennent aujourd’hui en Grèce. Mais le Syriza qui se présente face aux grecs diffère à de nombreux égards de celui qui avait été la surprise des élections de 2012. Le processus de professionnalisation impulsé par Alexis Tsipras a surtout visé à marginaliser ses éléments les plus radicaux et à revoir au rabais certaines des positions de son parti. Mais la stratégie est à double tranchant. En cherchant à intégrer le principe de réalité, Syriza risque de mécontenter sa base militante et la frange la plus radicale du parti, qui pourraient bien finir par lâcher le leader, symbole européen de l'autre gauche.

L’unification ratée ?

Depuis son émergence, à la suite de la scission de 1968 avec le parti communiste, stalinien, la vie de « l’autre » gauche est marquée par des conflits intenses qui opposent deux tendances. La première, majoritaire, regroupe les « modernisateurs ». Pro-européens, ils incarnent la tendance modérée qui n’a pas hésité dans l'histoire récente à gouverner au sein de larges coalitions[1]. La deuxième, issue des milieux de la gauche radicale très présente dans les mouvements sociaux, est à l’origine de la création de SYRIZA en 2004. Le parti regroupe alors une dizaine de mouvements très divers. Cette nouvelle coalition affiche d’entrée ses positions plus marquées à gauche et reste jusqu’en 2012 une formation contestataire peu influente sur la scène politique grecque – le fameux « parti de 4% ». Formellement devenu parti en juin 2012, il tient son congrès unificateur un an plus tard. Ce congrès consacre la montée en puissance d’Alexis Tsipras mais il marque en même temps l’émergence d’une opposition interne à travers une liste concurrente à celle du dirigeant. « La plateforme de gauche » regroupée autour de Panagiotis Lafazanis s’oppose justement à la modération rampante des positions de Tsipras depuis 2012, notamment visible au travers de visites officielles visant à adoucir l’image de Syriza à l’étranger[2]. Dans ses multiples déclarations, Alexis Tsipras apparait plus retenu : « l’audit » et la « non-reconnaissance de la dette » deviennent une « suppression d’une partie de la dette », tandis que « l’annulation pure et simple » du mémorandum se mute en « révisions des dispositions [qui lui sont] relatives ».

Est euro qui croit l’être ?

Comme les opposants de droite, la contestation interne critique elle aussi le flou entretenu autour de l’euro. Les petits « replis » de Tsipras se feraient au mépris des textes et positions votées lors du congrès. Des reculs en contradiction avec l’article 13.2 de la décision politique qui explicitait la ligne du parti à ce propos :

« Comme le résume le slogan « aucun sacrifice pour l’euro », la priorité absolue de SYRIZA réside dans le renversement de la catastrophe humanitaire et la satisfaction des besoins sociaux (…) nous sommes déjà prêts à nous mesurer à n’importe quelle éventualité, certains que le peuple grec nous soutiendra en tout état de cause. »[3]

La position de la « plate-forme de gauche », qui avait refusé de voter ce texte au terme de débats houleux, consiste à dire qu’en allant au « clash » avec les partenaires européens, il existe un risque de sortie de la zone euro qu’il vaut mieux avoir préparé, afin d’éviter une sortie incontrôlée et incontrôlable.

Le questionnement de l'opposition interne est également politique : dans l’état actuel des choses, SYRIZA est un parti isolé sur la scène politique. Et il est peu probable qu’il parvienne à dégager une majorité seul. S’il veut gouverner, il sera dans ce cas contraint de coopérer avec une ou plusieurs autres formations. Mais laquelle ? Alors que se pose la question d’une alliance avec « La Rivière », parti du journaliste « star » Stavros Theodorakis pro-européen et dont les positions économiques semblent plus modérées, la « plateforme de gauche » milite, elle, en faveur d’une alliance avec toute la gauche, mais le Parti Communiste Grec (KKE), tout comme Antarsya[4] estiment tous deux qu’il est impossible de rompre avec le mémorandum tout en se maintenant au sein de la zone euro.

Les membres de l’opposition interne répètent de manière très fréquente leur attachement à ce que s'établisse un dialogue permettant de constituer une alliance de la gauche au sens large. En donnant la possibilité à Syriza de former un gouvernement en cas de victoire, les élections du 25 janvier constitueront un moment fort pour la vie du parti : toute alliance avec des partis de centre-gauche, fermement exclue par une partie des militants pourrait raviver de fortes tensions pouvant mettre en péril la capacité de Syriza à gouverner.

Plutôt que d’homogénéiser le parti en laissant s’effacer les différentes tendances, l’unification du parti a mis en évidence toute la complexité de sa géographie interne. En tentant de « professionnaliser » Syriza, Alexis Tsipras s’est trouvé face à une forte opposition interne dont il cherche à réduire l’influence.

La stratégie Tsipras

Si la ligne suivie par Alexis Tsipras est critiquée pour les positions qu’elle promeut, c’est également la manière avec laquelle est dirigé le parti qui est pointée du doigt. Pendant le congrès, comme ce fut le cas ensuite, Alexis Tsipras a cherché par tous les moyens à réduire l’influence de cette opposition. Alors même qu’en juillet 2013 le parti s’était doté d’organes de décision démocratiques constitués avec le souci de représentativité des différentes tendances, le chef de file du parti de la gauche radical fut accusé de leur tourner le dos et de prendre ses décisions au sein d’un groupe très réduit qui lui est favorable. C’est avec le soutien de cette équipe qu’il opère le tournant dit « réaliste » opéré dès le lendemain des élections de 2012.

Un membre de l’opposition m’expliquait il y a quelques mois :

« En réalité, tout le monde sait que les décisions ne sont jamais prises en comité central. Toutes les initiatives du parti ou de sa direction n’ont jamais été décidées là, jamais ! Les voyages de Tsipras à l’étranger, ses tournées aux Etats-Unis, les rencontres avec Schauble... Il est fort probable que si ces initiatives aussi cruciales avaient été discutées dans les instances, elles n'auraient pas eu lieu, en tout cas pas dans cette formule-là »[5]

Sur le parti militant pèse l’ombre d’un parti du « système », prêt à faire des concessions sur des points pourtant cruciaux de son programme. A l’aide de déclarations « d’éclaireurs », l’équipe dirigeante a cherché à plusieurs reprises à apaiser les peurs qui subsistent autour du projet de Syriza. C’était par exemple le cas en février 2014 lorsque un des cadres du parti, Giorgos Stathakis, avait affirmé que la Grèce « souffrait de son taux d’imposition trop faible », avouant qu’il serait « impossible » que SYRIZA tienne ses engagements d’abaisser les impôts et de rehausser le salaire minimum. Même son de cloche pour Alexis Tsipras qui déclarait le 1er mai qu’il « n’[était] pas Harry Potter, [capable] de rétablir en un jour tout ce qui a été détruit en quatre ans ». Sa présence lors du congrès du SEV (équivalent grec du MEDEF) début mai, tout comme son voyage officiel au Mont Athos quelques mois plus tard sont autant d’éléments allant dans le sens d’une ouverture largement motivée par la volonté de conquérir l’électorat orphelin du PASOK, le Parti Socialiste tenu pour responsable de la crise économique et des plans d’austérité votés depuis 2010.

Le danger, dans ce contexte, est que le fossé se creuse entre une équipe dirigeante de plus en plus encline à faire des concessions, et une base militante qui reste très marquée à gauche. Une enquête menée lors du congrès de juillet 2013[6] par une commission du parti invitait les adhérents de SYRIZA à situer les partis, puis se situer eux-mêmes sur une échelle de 1 à 10, le 1 étant le plus à gauche, le 10 le plus à droite.

Ce qui en ressort est assez clair : les congressistes s’estiment plus à gauche que leur propre parti. L’orientation de la « base » est limpide : ce sont des membres de gauche d’un parti de gauche qui souhaitent une orientation clairement marquée à gauche. Le soutien des militants aux cadres du parti risque donc trouver ses limites en cas de concessions trop importantes et donner lieu à des tensions fortes dans un futur proche, lorsque l’heure de mener la politique alternative promise sera venue.

Cette même enquête fait apparaitre une forte critique de la manière dont sont tenus les débats au sein du parti : plutôt que d’homogénéiser par le dialogue il semblerait qu’Alexis Tsipras cherche à marginaliser les tendances radicales pour donner des gages aux électeurs sceptiques.

« Je crois que le système à l’heure actuelle veut surtout que SYRIZA marginalise ses éléments radicaux. Cela se voit à travers ce que les médias n’arrêtent pas de dire à Tsipras : « Alexis, débarrasse-toi de tes « gauchistes » ». Ils n’arrêtent pas d'appuyer là-dessus parce qu’ils savent très bien que, si ça bascule en interne, SYRIZA deviendra un parti gérable. »

Comprendre : Syriza deviendra un parti crédible et respectable. Un parti comme les autres. Mais à quel prix ? Ce tournant réaliste prenant ici la forme d’une « dédiabolisation » peut-il changer l'âme de SYRIZA ? En cherchant à abandonner progressivement toute forme de radicalité, et en se rapprochant des positions de partis du centre-gauche, SYRIZA se détache de la ligne qui a permis sa poussée inédite de 2012. Le parti risque de s'intégrer au « système » et occupe un rôle similaire à celui des deux grands partis qui ont dominé la vie politique depuis la fin de la dictature.

La trajectoire de Syriza, qui édulcore par petites touches certains points de son programme, n'est pas sans rappeler le PASOK de la période 1977-1981. Devenu principal parti d’opposition en 1977, le PASOK d’Andréas Papandréou avait progressivement opéré une stratégie d’élargissement vers l’ensemble de la société.

Officiellement adoptée au début de l’année 1978, la stratégie de l’« Union Nationale Populaire » ambitionnait de s’adresser à l’ensemble de la population grecque : c’est alors que le PASOK adopte le fameux slogan « la Grèce appartient aux grecs », symbole d’une posture qui incarne autant la volonté de changement social que celle de faire de la Grèce une nation influente. Ce choix de Papandréou va provoquer le départ d’un nombre non négligeable de membres de l’aile gauche du jeune PASOK, pour qui cette ouverture marque un recul par rapport aux principes fondateurs du « 3 septembre » – 1974 –, date de fondation du PASOK.

Autour de ses trois axes, « Indépendance Nationale – Souveraineté Populaire – Emancipation Sociale », Andréas Papandréou va pourtant réussir l’exploit d’accéder au pouvoir sept ans seulement après la création du PASOK. Alors même qu’il avait obtenu un peu plus de 13% aux élections de 1974, il récolte 48% des voix à celles de 1981, écrasant toute concurrence, à droite à gauche et au centre.

« En écartant les éléments les plus à gauche, il a perdu 2% mais en a gagné 20 » me confiait un sondagiste, laissant entendre qu’une telle chose aurait les mêmes effets si Alexis Tsipras se « débarrassait » de son aile gauche.

Arrivé au pouvoir, Andréas Papandréou décevra beaucoup. Et c’est entre autres sa position vis-à-vis de l’Union Européenne qui sera critiquée. Plus que la politique menée par celui-ci, c’est sa personnalité même qui va légitimer quasiment vingt ans de pouvoir ininterrompu. 

Cela compte-t-il vraiment pour les citoyens appelés aux urnes? Dans une Grèce dévastée par cinq ans d’une austérité budgétaire sans précédent, c’est avant tout un message de ras-le-bol qui sera adressé aujourd’hui à l’encontre de tous ceux qui ont provoqué cette crise. Mais si SYRIZA promet que cet « espoir arrive », sa réussite à sortir le pays de cette situation désastreuse dépendra de sa capacité à casser ses plafonds de verre et de proposer un projet qui dépasserait l’opposition pure et simple au mémorandum.

Mehdi ZAAF.

 


[1] Giannis Dragassakis, actuel vice-président du parlement, avait par exemple été ministre de l’économie en 1989 dans le gouvernement de coalition qui rassemblait SYNASPISMOS et la Nouvelle Démocratie.

[2] En Janvier 2013, Alexis Tsipras déclarait devant l’institut Brookings à Washington : « Y-a-t-il quelque chose à craindre de la Gauche en Grèce ? De quelle manière sommes-nous radicaux ? Les alarmistes vous diront que notre parti, s’il arrive au pouvoir, rompra l’accord de prêt avec l’UE et le FMI, sortira le pays de la zone euro, et coupera tous les liens de la Grèce avec l’Occident civilisé, que la Grèce deviendra une nouvelle Corée du Nord. (…) SYRIZA, mon parti, n’est rien de tout ça. Nous avons toujours été, et nous serons toujours un parti européen »

[3] Décision politique du congrès fondateur de SYRIZA – Juillet 2013

[4] Equivalent grec du NPA

[5] Entretien réalisé le 11 avril 2014

[6] Des questionnaires avaient alors été distribués à l’ensemble des 3524 congressistes : 1830 ont été rendus.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.