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Billet de blog 27 janv. 2015

Alexis Tsipras : la force du symbolique

C’est fait. Après une campagne brillamment menée par Alexis Tsipras, Syriza a remporté les élections législatives et ouvre une nouvelle page de la Grèce contemporaine. Si l’application concrète d’un programme qui ne fait pas l’unanimité reste encore incertaine, c’est sur un autre registre que s’inscrit le nouveau Premier ministre : le symbolique.

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C’est fait. Après une campagne brillamment menée par Alexis Tsipras, Syriza a remporté les élections législatives et ouvre une nouvelle page de la Grèce contemporaine. Si l’application concrète d’un programme qui ne fait pas l’unanimité reste encore incertaine, c’est sur un autre registre que s’inscrit le nouveau Premier ministre : le symbolique.

Un sens mûr du compromis

Depuis toujours, Alexis Tsipras est reconnu par les siens comme étant un personnage toujours capable de faire cohabiter différentes tendances peu enclines à coopérer ensemble. Au sein de la jeunesse de SYNASPISMOS[1] comme à la tête de Syriza, le jeune Tsipras a fait ses preuves en parvenant à instaurer un dialogue entre des mouvements très distincts qui n’avaient que très peu en commun. Critiqué par certains, c’est malgré tout à lui qu’on attribue la réussite de 2012, lorsqu’il avait axé son discours autour du désormais fameux « gouvernement de la gauche ». Pour la première fois en Grèce, non seulement la gauche souhaitait gouverner, mais elle voulait le faire unie, donnant une crédibilité inédite à une candidature qui restait marginale auparavant.

Cette année, Alexis Tsipras a été plus loin encore en mettant l’accent sur trois registres différents, tenant en grande partie à la symbolique amenée par sa victoire inédite.

Une victoire européenne

Tout d’abord, Alexis Tsipras a porté une attention particulière à faire de sa victoire un triomphe européen. Déjà présente par le passé, cette tendance n’a fait que s’accentuer ces dernières années, au travers d’une intensification des échanges entre partis membres du Parti de la Gauche Européenne, dont Alexis Tsipras est le vice-président.

On note ainsi un rapprochement déterminant de ces différents partis frères qui prend la forme d’une convergence programmatique mais aussi d’une homogénéisation des pratiques militantes. Les nombreuses interventions d’Alexis Tsipras dans le cadre de rassemblements liés à la gauche européenne ont ainsi contribué à faire de lui le représentant européen d’une cause commune au nom de laquelle il ouvrirait la brèche.

Ainsi, alors même que l’espoir relatif à Syriza reste modéré en Grèce, il est décuplé dans les autres pays européens, qui y voient un signe avant-coureur de leur propre victoire. C’est là une entreprise particulièrement réussie pour Alexis Tsipras, qui est parvenu à profiter de cette tribune européenne privilégiée pour se crédibiliser tout autant auprès de ses partenaires européens que de la population grecque, toujours fière de voir un de ses représentants politiques acclamé à l’étranger[2].

Dans ce cadre, les conditions d’une réussite de Syriza sont simples : si Alexis Tsipras parvient à arracher quelque chose de ses partenaires européens, il en fera un symbole pour l’ensemble de la gauche européenne. Et quel symbole ! Le paria grec, que la quasi-totalité des dirigeants européens – Hollande compris – refusaient de rencontrer aurait réussi à les faire plier, ne serait-ce qu’un peu.

C’est précisément là-dessus que mise Tsipras, qui a cherché par tous les moyens à « dégréciser » la campagne. En faisant de la Grèce le pionnier d’un changement à l’échelle européenne, le jeune dirigeant cherche à mettre en sourdine le débat sur les questions greco-grecques en le déplaçant au niveau européen. Cela est la meilleure réponse politique à un peuple humilié par les déclarations et articles de presse étrangers qui ont alimenté critiques et stéréotypes à son égard.

La revanche de la gauche hellénique : un nouveau paradigme ?

En Grèce, la victoire de Syriza est hautement symbolique du point de vue de l’histoire longue de la gauche dans laquelle le parti s’inscrit. Il convient de rappeler ici l’importance de cette histoire pour le peuple de gauche qui se considère en majorité comme le « produit d’une défaite ». Cette défaite, pour beaucoup, est symbolisée par le traité de Varkiza[3] de 1945, qui constitue encore aujourd’hui un élément déterminant de l’ADN de la gauche grecque. Interdite, meurtrie[4], elle n’était encore jamais parvenue à prendre le pouvoir, quelle que soit sa forme, et cela en dépit d’une influence et d’une activité particulièrement importantes. Cela a pris la forme d’un traumatisme très présent chez les membres de la gauche grecque, condensé sous la formule « Pas d’autre Varkiza » (όχι άλλη Βάρκιζα).

Les symboles sont donc ici d’une importance fondamentale. Et Alexis Tsipras l’a bien compris. Quelques heures seulement après avoir prêté serment, le nouveau Premier ministre a fait le choix de se rendre au mur des fusillés, à Kaissariani, là où 200 communistes avaient été fusillés le 1er mai 1944.

En faisant de cet hommage sa première visite officielle, Tsipras s’adresse à l’ensemble de la gauche grecque. C’est un message déterminant qui revêt une importance toute particulière pour Syriza, qui n’est qu’une des nombreuses tentatives de réunion d’une mosaïque de petits partis rattachés de près ou de loin au mouvement communiste révolutionnaire du 20e siècle.

En se revendiquant partie prenante de l’histoire de la gauche grecque, Alexis Tsipras affiche ses ambitions : la victoire du 25 janvier est la première pierre à la grande entreprise de l’élaboration d’un nouveau paradigme original recouvrant l’ensemble de la gauche grecque.

Le chef d’Etat

Mais si Alexis Tsipras cherche à assumer ses responsabilités de dirigeant de la gauche grecque, il met par ailleurs l’accent sur sa capacité à représenter l’ensemble de la population.

En faisant le choix de faire alliance avec les Grecs Indépendants, parti de droite populiste qui incarne peu ou prou les positions assumées par Antonis Samaras avant sa participation au gouvernement Papadémos, Tsipras donne un gage de crédibilité fort à toute la population : pour aller au « clash » avec l’Europe, il se montre prêt à faire alliance avec une formation qui ne partage guère que son opposition à la troïka avec Syriza. Il en est de même du choix de faire de Dimitris Avramopoulos son candidat à la présidence de la république. Représentant historique de la Nouvelle Démocratie, celui-ci avait été nommé commissaire européen par Antonis Samaras.

A ceux qui accusent Syriza d’être un parti isolé, Tsipras répond donc par sa capacité à former des compromis avec ses ennemis historiques. C’est là un signal hautement symbolique qui contribue à donner au Premier ministre la carrure d’un chef d’Etat qui représenterait l’ensemble de la population.

L’objectif d’Alexis Tsipras est donc limpide. Conscient des faibles espoirs entretenus à son égard, notamment vis-à-vis de sa capacité à appliquer son programme ambitieux, le Premier ministre fait dans le symbolique. C’est là sa réponse à la crise psychologique profonde qui fait rage dans la société grecque, qui, bien que meurtrie par quatre ans d’austérité, est toujours restée vivace, notamment grâce à la solidarité grandissante dont elle a fait preuve. Le défi qui incombe à Syriza est peut-être plus simple qu’on ne le croit : par petites victoires hautement symboliques, Alexis Tsipras pourrait parvenir à mettre fin au pessimisme qui prévaut depuis quatre ans et contribuer à réinstaurer cet « espoir » qui lui tient à cœur. Et cela en Grèce, comme en Europe.

Mehdi ZAAF.


[1] Coalition des forces de gauche et du progrès. C’était le parti le plus ancien et le plus important de la coalition SYRIZA.

[2] Au moment du débat entre les candidats à la commission européenne, auquel Alexis Tsipras participait, il était étonnant de voir la fierté affichée par l’ensemble de la presse, de gauche comme de droite, vis-à-vis du candidat de la gauche européenne, qui s’était frotté à Jean-Claude Juncker ou José Manuel Barroso.

[3] Suite au retrait des forces allemandes, en octobre 1944, les bataillons communistes de l’EAM-ELAS s’attaquent aux forces grecques royalistes soutenues par les anglais, occupant à leur tour la Grèce. L’affrontement tourne très vite en faveur des communistes qui sont néanmoins contraints d’accepter une trêve sur ordre de Staline après la conférence de Yalta. Les accords sont signés en février 1945 : ils proclament un cessez-le-feu et des élections. Ils seront rompus en septembre 1946, donnant lieu à quatre ans de guerre civile à l’issue de laquelle seront défaits les communistes.

[4] L’assassinat de Grigoris Lambrakis député de la Gauche Démocratique Unie (EDA) en mai 1963, avait donné lieu à quatre années d’instabilité politique forte qui aboutirent au coup d’Etat du 21 avril 1967.

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