Étudiant
Autrefois, si votre chemin passait par la Friche Belle de Mai, à Marseille, vous pouviez remarquer un jeune homme, assis, perdu dans l’attente, sur le banc situé à l’angle de la rue Jobin et de la rue François-Simon, juste à côté du toit-terrasse.
Depuis quand il attendait, ce qu’il attendait, peu de gens le savaient.
Appelons-le Ka, comme le héros du roman Neige d’Orhan Pamuk, qui se perd dans la neige.
Ka était fatigué. Les yeux rougis par l’insomnie, les cheveux collants.
Il ne ressemblait pas à un homme au cœur d’une ville, mais à un voyageur égaré dans le désert du Sahara, attendant la mort.
Chaque matin, vers neuf heures, Ka descendait du bus 31 à l’arrêt Perrin-Guigou. Il s’installait sur le Grand Toit-Terrasse, buvait un café, fumait une cigarette et lisait son journal, qu’il portait sous le bras comme un « livre sacré ».
Lorsque la terrasse se remplissait, il rejoignait sa place sur le banc, à l’écart, adossé au garde-corps, allumait une autre cigarette et posait la main sur son front ; son regard fatigué se perdait dans le vide.
Il feuilletait parfois son journal, à la recherche d’un signe. En vain. Il le refermait, le visage assombri.
C’étaient les années quatre-vingt-dix. Internet n’avait pas encore envahi la vie quotidienne on s’écrivait des lettres, on se parlait au téléphone filaire.
Ka ne voyait plus son pays qu’à travers son journal, arrivé avec un jour de retard, acheté au kiosque du Vieux-Port.
Kurde, Ka vivait en exil. Étudiant à l’université en Turquie, il s’était opposé aux injustices de son pays. Les conséquences ont été lourdes : torture, prison. Un jour d’hiver, il a dû quitter le pays.
Sur l’esplanade, Ka lisait son journal comme on accomplit un rituel. Entre les lignes, il cherchait une nouvelle qui le ramènerait chez lui : la fin de la guerre, l’annonce de la paix. Parfois, une simple allusion suffisait à rallumer l’espoir. Son cœur s’emballait. « C’est fini, je vais rentrer », se disait-il. Mais l’illusion ne durait jamais, le laissant face à une déception amère.
Vers midi, juste avant de quitter la place, Ka reprenait le journal une dernière fois, comme pour s’assurer de n’avoir rien laissé passer. Puis il le repliait et allumait une dernière cigarette. À la première bouffée venaient la quinte de toux, la brûlure à l’estomac. Les images de la vie qu’il avait laissée derrière lui affluaient, et il s’y perdait.
C’était son second rituel. La douleur montait ; il serrait les dents pour retenir les larmes. Il laissait éclater sa colère, injuriant ceux d’en haut qui l’avaient contraint à l’exil.
Pendant sept années, Ka a guetté, entre les lignes du journal, la nouvelle venant de Turquie qui ouvrirait la voie du retour.
Ka avait un ami, kurde lui aussi, arrivé en France bien avant lui, un homme instruit qu‘il appelait « Socrate ». Ils échangeaient parfois sur la politique.
Un jour, son ami lui a dit : « Tu devrais faire quelque chose : apprendre la langue, reprendre l’université… »
Ce n’était pas la première fois qu’il lui parlait d’avenir, de démarches à entreprendre, de décisions à prendre. Ka n’y réagissait jamais. Ce jour-là, il a répondu : « Ce n’est pas nécessaire. Bientôt, il y aura la paix, et je rentrerai. »
Socrate a esquissé un sourire amer, puis s’est lancé dans une analyse : la paix ne viendrait jamais au Moyen-Orient ; les exilés mourraient loin de chez eux, et seules leurs dépouilles retourneraient un jour sur la terre natale.
C’était début juin. Le lendemain matin, Ka n’est pas descendu à la Friche Belle de Mai. Les deux amis se sont rendus à La Cimade.
Ils ont été accueillis par un homme petit et trapu, la soixantaine, prénommé Jean-Jacques. Avant de reprendre l’université, Ka devait apprendre le français.
En septembre, Jean-Jacques lui a obtenu une bourse auprès des Églises allemandes. Ka a commencé des cours de langue à Aix-en-Provence. L’année suivante, il s’est inscrit à l’université Saint-Jérôme de Marseille.
Avec les années, Ka a reconstruit sa vie. Il a quitté Marseille, s’est installé dans une autre ville du Sud, a trouvé un emploi, s’est intégré à la société française. Il a fondé une famille. Ses enfants, nés français, ont grandi, ont fait des études et sont entrés dans la vie professionnelle.
Mais son corps, lui, n’a pas oublié. Son estomac le brûle, le côté gauche de sa tête le fait souffrir ; la nuit, il rêve des terres où il est né, et son sommeil se brise.
Ka s’est adapté aux jours de l’exil, mais les nuits lui restent hostiles.
Il sait que ces maux, qui ont envahi son corps, sont nés durant les sept années passées à attendre, dans l’enceinte de la Friche Belle de Mai.
Si on lui demande quelle est la peine la plus lourde et la plus longue que l’on puisse infliger à un être humain, il répondra : « La peine de l’exil. »
Les dictateurs le savent bien. C’est pourquoi, en plus d’emprisonner ceux qui s’opposent à eux, ils laissent parfois ouverte la voie de l’exil.