Le Poète
Il s’appelait Rodi Demirkapı. Les Kurdes le connaissaient sous le nom de « Docteur du peuple ». Dans les années 1980, ce médecin parcourait les montagnes à cheval pour apporter des médicaments aux villages kurdes où des enfants mouraient de la rougeole.
En 1991, il a participé à la création du HEP — le Parti du Travail du Peuple — reconnu comme le premier parti légal pro-kurde et en est devenu l’un des dirigeants.
Le 5 novembre 1992, sa maison a été attaquée par des groupes paramilitaires liés à l’État turc. Son fils, âgé de dix-huit ans, a été tué par balles. Rodi, grièvement blessé, a survécu.
Durant l’hiver 1993, il a quitté sa terre natale sous la neige et trouvé refuge en Allemagne. Il a été élu pour deux mandats au Parlement du Kurdistan en exil (PKDW), basé à Bruxelles, et a mené une activité politique à travers l’Europe.
Sa condition d’exilé l’a poussé, à cinquante ans, à écrire. Il est devenu poète, a publié des recueils, lu ses vers lors de festivals et de soirées littéraires. Il a écrit les paroles et la musique de chansons, et les a interprétées en s’accompagnant de plusieurs instruments. Il est devenu musicien. Il a écrit des pièces de théâtre, les a mises en scène et joué. Il est devenu comédien.
Ses amis étaient convaincus qu’aucune épreuve ne pouvait l’ébranler. Il avait le don d’être heureux en toute circonstance. Lui-même aurait dit la même chose. Il prenait soin de lui, faisait du sport, veillait à son sommeil ainsi qu’à son alimentation et trouvait toujours les mots pour faire sourire, redonner courage et tenir tête à l’adversité.
Dans la communauté kurde, quand quelqu’un avait des problèmes, c’était vers lui qu’on se tournait. Il prenait le temps de s’asseoir face à la personne en détresse et lui parlait longuement, partageant les épreuves qu’il avait vécues, expliquant comment il avait tenu bon, montrant une voie à suivre.
Il disait, par exemple : « L’État turc a tué mon fils. Alors, chaque instant que je vis, j’essaie de le vivre pleinement, avec droiture. Pour moi, mais aussi pour lui. » Et il ajoutait : « Quand tout devient sombre, je m’assieds sur une pierre. Je regarde les feuilles frémir dans le vent, j’écoute le murmure de l’eau, le chant des oiseaux, je contemple les fleurs… Et dans cette beauté, les ténèbres en moi commencent à disparaître. Je deviens ce que je vois : un oiseau, qui vole librement dans les montagnes ; un souffle de vent, qui porte dans ses bras la poussière de ma terre natale. »
Mais le poète avait oublié l’exil.
L’exil est comme une lame affûtée, sur laquelle est gravé le nom du tyran qui a condamné l’exilé.
Silencieux, il attend. Il rôde pendant des années, dissimulé dans les replis du temps. Il guette un moment de faiblesse. Et lorsque ce moment arrive, il n’hésite pas à frapper.
Le 8 mai 2001, le poète s’est réveillé dans son appartement de Vingst, un quartier de Cologne, légèrement fatigué. « C’est la lassitude du printemps », s’est-il dit. Ce jour-là, il était seul chez lui. Il n’est pas sorti. Il n’a pas écrit de poème.
L’exil le regardait : pour la première fois depuis son arrivée en Allemagne, l’exilé trébuchait.
Le poète ignorait la présence de son ennemi. En fin d’après-midi, il a pris sa guitare et joué une mélodie qu’il venait de composer pour Şurzan, son fils assassiné. Dans son esprit, la maison qu’il avait quittée reprenait vie. Elle flottait au milieu d’un océan. À l’intérieur, un enfant jouait et grandissait à toute vitesse, tel une herbe sauvage.
Les vagues étaient déchaînées, un brouillard épais recouvrait tout, il ne voyait plus rien. Les larmes se sont mises à couler sur son visage. Ses doigts sont restés figés sur les cordes de sa guitare. Il savait qu’il ne traverserait jamais cet océan.
L’exil, silencieux, attendait, l’épée dégainée. À 22 heures, il a frappé. Le poète s’est effondré.
Son corps inerte reposait au sol quand, soudain, la porte de son appartement s’est ouverte. Ernst Toller, Walter Hasenclever, Walter Benjamin, Kurt Tucholsky, Stefan Zweig et Ernst Weiß et encore d’autres sont entrés. Ils se sont rassemblés autour de lui… et se sont mis à pleurer.
Des décennies plus tôt, ces écrivains allemands, hommes d’honneur et de dignité, avaient fui l’Allemagne d’Hitler, emportant avec eux la douleur de l’exil. Et, comme le poète kurde, ils avaient mis fin à leurs jours loin de leur terre.