MELANIE SIMON-FRANZA
Gérante de la societé la Grande Distribution, organisatrice de débats citoyens dans les salles de cinéma.
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Billet de blog 17 mai 2022

Le générique ne prédit pas la fin

Que se passe-t-il lorsque le film prend fin, que les lumières de la salle de cinéma se rallument et qu’après la séance, les spectatrices et spectateurs rentrent chez eux ? Le film est-il vraiment terminé ? Le cinéma vous appartient. Le générique ne prédit pas la fin. Il annonce le début d’une discussion citoyenne nécessaire. Prenez la parole, puisqu’elle est à vous.

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Le 2 février 2022, au cinéma le Club de l’Étoile dans le 17e arrondissement de Paris, le Syndicat de police Alliance organisait un évènement réunissant des membres des forces de l'ordre, plusieurs candidats à l’élection présidentielle de droite et d'extrême droite ainsi que le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, autour du thème de la sécurité.

En ouverture de ce « grand oral », Alliance choisit de projeter le film BAC Nord. Sélectionné au festival de Cannes en 2021 et sorti au cinéma le 18 août de la même année, le film de Cédric Jimenez a fait l’objet d’une récupération politique de la part des acteurs des mouvements d’extrême droite alors que sa diffusion est critiquée par des collectifs antiracistes et de luttes contre les violences policières. BAC Nord, considéré par le journal Libération comme une « Tendance cinquante nuances de droite » fait polémique et ce, dès le lendemain de sa première projection en France, au Festival de Cannes. Fiachra Gubbons, journaliste irlandais employé par l’AFP interpelle l’équipe du film en conférence de presse : « On est dans une année d’élection. Moi, j’ai vu ça avec l’œil d’un étranger et je me dis : peut-être que je vais voter Le Pen après ça ». Et si, après cette projection, le journaliste de l’AFP avait eu un temps d’échange avec un collectif antiraciste ? À notre connaissance, la seule projection-débat organisée autour du film – en dehors des rencontres avec les équipes - fut précisément celle organisée par le syndicat Alliance, à guichet très fermé. Cela signifie donc que 17,9 millions de personnes ont vu ce film au cinéma et sont sorties de la salle, sans discuter des messages véhiculés dans ce film qui remportait, en 2022, le César des lycéens.

« S’il n’y avait pas de racailles dans les cités, il n’y aurait pas de problème avec la police » peut-on entendre à la sortie d’une projection sans débat du film, au Grand Rex, à Paris. Que ce serait-il passé, encore une fois, si cette spectatrice avait assisté à une séance suivie d’une rencontre avec le comité Justice et Vérité pour Wissam ? Ou avec Didier Fassin, sociologue et auteur de l’ouvrage La Force de l’ordre, une anthropologie des quartiers (éditions du Seuil, octobre 2011) ? Ou avec David Dufresne, réalisateur du documentaire Un pays qui se tient sage ? En entrant dans cette salle, la jeune femme avait déjà très probablement son avis sur la question du rapport entre les forces de l’ordre et les « cités ». Celui-ci s’est très certainement intensifié et confirmé après le visionnage du film. Il est fort probable qu’une simple rencontre n'aurait pas changé radicalement son opinion.

Cela étant, l’objectif du cinéma est-il de changer absolument les mentalités ? Adressée régulièrement aux réalisatrices et réalisateurs de film, la question « pensez-vous que votre film peut changer les choses ? » résonne dans les salles comme un appel à l’aide, la nécessité d’accueillir un message d’espoir pour la suite. L’équipe du film fait l’œuvre, à nous d’en saisir les outils politiques : « Vous ne pouvez changer la vision politique des gens avec un film, mais vous pouvez au moins engendrer une discussion politique. » écrit le réalisateur Costa-Gavras. Cette discussion doit se tenir, à nous de nous en emparer, de l’organiser.

 « Ce n’est pas un film de cinéma, c’est un film au cinéma » annoncent Valentine Oberti et Luc Hermann aux spectateurs de l’Espace Saint-Michel (Paris) le 16 février 2022, jour de sortie de leur film Media Crash, co-produit par Mediapart et Premières Lignes, distribué par Jour2Fête. Le format de Media Crash se rapproche effectivement plus du reportage d’enquête que du genre cinématographique, ce qui peut le définir comme n’étant pas un film de cinéma. Mais alors, comment justifier sa place au cinéma à l’inverse d’une diffusion exclusivement virtuelle ou télévisuelle ?

La salle de cinéma est un lieu de rencontres qui permet précisément d’organiser des échanges avec les publics à l’issue des projections, ce que peut très difficilement la plateforme de streaming et la télévision. Les spectateurs peuvent alors librement donner leur avis, questionner les intervenants, s’interroger les uns les autres. À l’occasion d’une projection du film au cinéma le Concorde de Mitry-Mory (77), un spectateur demande à Edwy Plenel, présent pour dialoguer avec le public, comment, à l’époque où il fut directeur de rédaction du journal Le Monde, il traita les événements du 11 septembre 2001. Cette question, qui s’invite à l’occasion d’une discussion autour des médias, n’arrive pas par hasard dans la bouche du jeune homme. Sans la présence d’un débat, il aurait quitté le cinéma avec sa propre idée du traitement médiatique des faits.

Surtout, en dehors des projections dédiées exclusivement aux équipes des films, la séance-débat permet de découvrir des collectifs, associations, médias locaux dont les spectateurs n’ont pas forcément connaissance avant la projection et qui sont en lien avec les sujets des films présentés. Leur présence permet aux spectateurs de quitter la salle avec des moyens d'agir, chez eux. À Marseille, le média indépendant Le Ravi ainsi que Marsactu accompagnent une séance de Media Crash. À Rouen, c’est l’équipe du journal Le Poulpe qui échange avec le public. À Rennes, l’ONG d’enquêtes journalistiques SPLANN! intervient. À Saint-Jean-de-Luz, les spectateurs dialoguent avec Mediabask.eus. À Lyon, Lille, Nantes, c’est Mediacités qu’ils découvrent, etc.

Ainsi, une grande majorité de cinémas ne limite plus ses rencontres aux seules avant-premières en présence des équipes de films. Quand cela s’y prête, les exploitants et les distributeurs sollicitent des structures locales, ayant conscience de l’impact de ces interventions sur le territoire et les publics. Le film Slalom de Charlène Favier, sorti en salle le 19 mai 2021 a pour délicat sujet les violences sexuelles dans le sport. Traité sous la forme d’une fiction, le sujet n’en n’est pas moins présent, malheureusement, dans la réalité. Organiser des séances avec des associations comme Colosse aux pieds d’argile (structure qui accompagne précisément les victimes et fait un travail de sensibilisation dans les écoles) permet de ne pas laisser les spectateurs seuls à l’issue de la séance et donc, favorise, dans la salle de cinéma, la libération d’une parole qui peut être complexe si le film n'est accompagné que par son équipe. 

S’il semble désormais évident que des films comme Slalom (Charlène Favier), Merci Patron (François Ruffin), Media Crash (Valentine Oberti, Luc Hermann), Un pays qui se tient sage (David Dufresne), J’veux du soleil (Gilles Perret, François Ruffin), etc. se prêtent à des débats associatifs et citoyens, faut-il à l’inverse boycotter les films qui vont à l’encontre de nos valeurs politiques et morales ? Le boycott n’amène pas la déprogrammation d’un film. Pire (ou mieux dans certains cas), il sert sa communication et participe activement à son succès. Et pour cause, souvenons-nous de la censure menée en 2016 par la mairie d’Argenteuil sur le film 3000 Nuits de Maï Masri ayant pour sujet les conditions d’incarcération d’une jeune Palestinienne dans une prison israélienne et sur La Sociologue et l’Ourson de Mathias Théry et Etienne Chaillou, qui aborde la question du mariage pour tous. La déprogrammation des deux films par Georges Mothron (maire LR de la ville depuis 2014) a eu pour résultat la mise en avant – positive – des deux films et non leur retrait des salles de cinéma. Ainsi, le boycott des films « qui posent problème » n’est pas une solution et ne favorise en rien l’éducation à l’image.

Dans Défier le récit des puissants : l’art comme acte de résistance (Indigène éditions, 2014), Ken Loach écrit « La plupart des créations artistiques s’inscrivent dans un contexte politique et ont une incidence politique ». La frontière entre l’œuvre et son message est aussi poreuse que celle que certains ont tenté de bâtir entre l’homme et l’artiste. Et pour cause, Samuel Douhaire, journaliste pour Télérama, écrit « Malgré l’efficacité de la mise en scène, malgré le talent des comédiens, c’est le malaise qui domine devant BAC Nord ». Un film qui arrive 5e au box-office en 2021 ne peut pas disparaître des écrans au seul moyen d’une pétition, d’un tweet ou d’une critique dans la presse. Les collectifs et les associations qui luttent contre les violences policières, les structures qui dans les quartiers populaires se battent pour rendre justice à leur réalité doivent savoir qu’ils ont le droit et le devoir de prendre le micro à l’issue des séances, de contacter les salles de cinéma qui projettent le film pour donner leur version des faits aux publics, de raconter l’histoire qui est la leur avant tout. De la même manière que les collectifs féministes devraient pouvoir s’emparer d’une discussion avec les publics à l’issue de projections du film Cinquante nuances de Grey de Sam Taylor-Johnson. Qu’un film qui fait l’apologie de la violence sexuelle cumule plus de deux millions d’entrées en deux semaines sans être discuté dans les salles porte gravement atteinte à l’éducation à l’image, à l’éducation sexuelle et participe activement à la théorie selon laquelle la sexualité, pour être appréciée, doit se faire dans la violence.

Enfin, certaines et certains diront que, bien que les séances-débats soient appréciables, elles prêchent souvent des convaincus. Qu’organiser une discussion sur les gilets jaunes n’amène pas un public d’extrême-droite ; que dialoguer après une projection de Grâce à Dieu de François Ozon n’encourage pas les catholiques intégristes à se rendre en salle et qu’en cela, le débat n'amène pas de grands changements des mentalités. Penser cela, c’est imaginer que le seul but de la séance-débat est de convaincre les non-convaincus. C’est oublier qu’être entre convaincus dans une même salle, discuter ensemble, c’est renforcer les luttes, favoriser l’union et donc, la solidarité. C’est  pourtant précisément cet ensemble de convaincus qui fera plier les puissants. C'est ce que répète Monique Pinçon-Charlot à l'occasion de projections du film À demain mon amour de Basile Carré-Agostini : « Nous devons faire comme les grands bourgeois : rester solidaires. ».

Le cinéma vous appartient. Le générique ne prédit pas la fin. Il annonce le début d’une discussion citoyenne nécessaire. Prenez la parole, puisqu’elle est à vous.  

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