Au sujet de l'apprentissage (notamment de la lecture).

Citation de Stanislas Dehaene, jetée en pâture aux z'alligators.

Tiré de Stanislas Dehaene Apprendre ! Odile Jacob éd. 2018 pp : 314-318


• Ne sous-estimons pas les enfants.
Dès la naissance, chaque enfant possède de riches noyaux de compétence. La connaissance
des objets, le sens des nombres, le goût des langues, la compréhension des personnes... :
autant de modules cérébraux qui sont déjà présents chez les tout-petits et que l'éducation
recyclera plus tard pendant les cours de physique, de mathématiques, de langues ou de
philosophie. Appuyons-nous sur les intuitions précoces des enfants : chaque mot, chaque
symbole, même abstrait, doit venir se connecter à des connaissances préalables. C'est cette
connexion qui leur donnera du sens.


• Profitons des périodes sensibles.
Dans les toutes premières années de la vie, ce sont des milliards de synapses qui se font et se
défont chaque jour. Ce bouillonnement rend le cerveau particulièrement réceptif à certains
apprentissages, au premier chef celui des langues. Sachons profiter de cette période sensible
pour l'exposer, dès que possible, à une seconde langue – en gardant en tête que la plasticité
se prolonge au moins jusqu'à l'adolescence. Durant toute cette période, l'immersion dans une
langue étrangère peut transformer le cerveau en quelques mois.


• Enrichissons l'environnement.
Sur le plan de l'apprentissage, le cerveau de l'enfant demeure le plus puissant des
superordinateurs. Respectons-le en lui fournissant, dès le plus jeune âge, des données à la
hauteur : jeux de mots ou de construction, histoires, défis, casse-tête... Parlons-lui avec
sérieux, répondons àses questions, même les plus ardues, sans hésiter à employer un
vocabulaire élaboré. Expliquons-lui le monde qui l'entoure. Donner à l'enfant un
environnement enrichi, c'est maximiser la croissance de son cerveau et préserver, le plus
longtemps possible, sa plasticité juvénile.


• Ne croyons pas que les enfants sont tous différents.
L'idée que chacun d'entre nous possède son style d'apprentissage est un mythe. L'imagerie
cérébrale montre que nous possédons tous des circuits et des règles d'apprentissage très
semblables. Les aires cérébrales responsables de la lecture, du calcul mental ou des
mathématiques sont, à quelques millimètres près, les mêmes chez tous – y compris les
enfants aveugles. Tous les enfants rencontrent des difficultés similaires, et les mêmes
méthodes pédagogiques permettent de les surmonter. Les différences, bien réelles, portent
sur la vitesse d'apprentissage et les goûts de chacun : sachons nous y adapter et stimuler
l'enfant avec des problèmes adaptés à son niveau et à ses envies, mais assurons-nous en
premier lieu que tous les enfants acquièrent les fondamentaux dont ils auront besoin.


• Faisons attention à l'attention.
L'attention est la porte d'entrée des apprentissages : pratiquement aucune information ne sera
mémorisée si elle n'a pas été, auparavant, amplifiée par l'attention et la prise de conscience.
À l'école, sachons captiver l'attention des élèves et l'orienter vers le niveau approprié. Cela
implique d'écarter avec soin toute source de distraction : les manuels trop illustrés, les
classes trop décorées, les lettres ou les chiffres déformés ou figurés par des personnages ne
font que distraire l'enfant et l'empêcher de se concentrer.
• Rendons l'enfant actif, curieux, engagé, autonome.
Un élève passif n'apprend guère. Rendons-le plus actif. Sollicitons en permanence son
intelligence afin que son esprit pétille de curiosité et génère en permanence des hypothèses
nouvelles. Mais n'espérons pas qu'il découvre tout par lui-même : guidons-le par une
pédagogie structurée.


• Faisons de chaque jour d'école un plaisir.
Les circuits de la récompense sont des modulateurs essentiels de la plasticité cérébrale.
Utilisons-les en faisant de chaque heure de cours un moment de plaisir, et en récompensant
chaque effort. Aucun enfant n'est insensible aux récompenses matérielles – mais son cerveau
social répond tout autant aux sourires et aux encouragements. Le sentiment d'être apprécié,
mais aussi la conscience de progresser apportent leur propre récompense. À l'inverse,
banissons l'anxiété et le stress qui bloquent les apprentissages – surtout en mathématiques.


• Encourageons les efforts.
L'école du plaisir n'est pas synonyme de « sans effort ». Au contraire, les plus intéressants
des apprentissages – lire, faire des mathématiques, jouer d'un instrument... - exigent des
mois ou des années d'apprentissage. Cessons de faire croire aux enfants que tout sera facile,
ce qui leur laisse à entendre que, s'ils n'y arrivent pas, c'est qu'ils ne sont pas doués. Au
contraire, expliquons-leur que tous les élèves doivent faire des efforts et que, lorsqu'ils le
font, tous progressent. Adoptons une mentalité progressiste, pas une mentalité fixiste.


• Aidons les élèves à approfondir leur pensée.
Le cerveau retient mieux les informations qu'il a traitées en profondeur. Creusons sans
relâche pour atteindre le fond du sujet. Et souvenons-nous des paroles de Henry Roedinger :
« Rendre les conditions d'apprentissage plus difficiles, ce qui oblige les étudiants à un
surcroît d'engagement et d'effort cognitif, conduit souvent à une meilleure rétention. »

 

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