melgrilab@yahoo.fr

Abonné·e de Mediapart

340 Billets

0 Édition

Billet de blog 4 décembre 2013

melgrilab@yahoo.fr

Abonné·e de Mediapart

L’individu bien tempéré (fin).

melgrilab@yahoo.fr

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

(réédition)

IV

(Résumé des chapitres précédents: l’être moral, réel ou idéal - qu’on l’imagine monté sur son vélo -, est d‘autant plus libre de ses mouvements qu‘il s‘adapte aux lois de la nature et de la société, et d‘une manière certaine les incarne).

Je rapportai le livre à Augustine, et lui dis que j’étais resté sur ma faim.

- Il y a là-dedans tout un tas de choses intéressantes (et l’abbé Lélaine n’a pas tort sur l’apport du christianisme). Mais je n’ai pas trouvé plus que ça mention de Marx, de Nietzsche (à vos souhaits !), de Foucault, de Deleuze, ni des critiques ultra-contemporaines de l’individu.

- Critiques ultra-contemporaines ? Ah, tu veux parler de ton petit débat avec Benjamin l’épicier-ter*, qui te dit, attends voir…

Elle fouilla dans un petit classeur, en sortit une feuille qu’elle me mit sous les naseaux :

« Mon idée du communisme commence par se saisir de cette irréductible pluralité, elle n'a que faire des individus et de leur égalité mathématique ou idéelle. »


« …donner comme unité de base au "vivre ensemble", la notion d'individu, de sujet de droit, de personne physique, est au mieux une pure mystification, au pire un projet politique totalisant dont nous vivons en ce moment les dernières offensives en date. »

- Il y a (dis-je) un net refus de construire un être moral individuel à partir de l’individu empirique.

- Cela va (dit-elle) plus loin; continue.


  • « Donc, je ne dis pas "il faut cesser d'être des individus", je dis "nous n'avons jamais été des individus, tout simplement parce que ce n'est ni possible ni souhaitable". Nous avons des corps, dont nous parvenons plus ou moins à circonscrire l'enveloppe (et encore il est des cultures ou même cela pourrait être mis en doute), ceci est entendu. Mais penser que ce qui dit "je" tient tout entier dans un corps c'est soit aller très vite en besogne, soit c'est prendre l'hypothèse mathématique au fondement des modèles modernes de gestion des choses et des êtres pour une réalité habitable _______________

(*)http://www.mediapart.fr/club/blog/benjamin-epicier-terroriste/240609/ultrahumandignity-demonteurs-en-ultrarnaque-de-la-mouva

(ce n'est pas mon cas). C'est sur cette représentation que repose l'ensemble de la politique et de l'administration moderne. »

-Ainsi (dit-elle) c’est, à la limite, la reconnaissance de l’individu empirique qui est en cause. Il est juste reconnu comme unité de compte administrative ou policière; aucune valeur positive ne saurait lui être reconnue. D’ailleurs:

« L'individu est essentiellement cette unité qui permet à l'état d'avoir une prise administrative sur ce qu'il est dès lors convenu d' appeler "le corps social".
L'individu est à la "société" des humains, ce que l'atome est à la matière... »

«  "Je" n'est qu'un assemblage particulier de matière transidividuelle, "je" est le fruit des communautés et des formes de vie qui le traversent et avec lesquelles il ou elle compose. Cela n'enlève rien à sa singularité au moment où il ou elle dit "je", mais rend beaucoup plus problématique de l'abstraire de l'ensemble des choses et des êtres qui le constituent tel que nous l'écoutons, le lisons, au moment où il ou elle parle. »

- « Je » (dis-je) serait une abstraction problématique…

- On peut le dire comme ça. Poursuivons:


« Le "sujet de droit" est aussi une abstraction, elle absente toute notion de contexte, de milieu, de forme de vie, elle substitue à une certaine idée de l'égalité, l'idée totalisante du "même" (l'individu générique, la vie nue). Elle fait par là abstraction d'une part des inégalités réelles (de genre, de classe, de race. »…

- Ce à quoi tu répondis, Melchior, sur le même fil:


« La comparaison avec les atomes est éclairante. On sait depuis cent ans que les atomes (atome, en grec: insécable en latin) ne sont pas insécables du tout, et aussi qu’il convient de les considérer dans leurs interactions (cristaux, molécules…). Néanmoins les atomes continuent d’exister, et comme objet d’étude, et - tout d’abord - comme substance de nos corps et de notre environnement. Les gaz à effet de serre, par exemple, sont composés de molécules qui sont elles-mêmes composées d’atomes. Etonnant, non?


(…)


De la même façon les individus, ou personnes, ou existants singuliers doués de subjectivité, ou spécimens, ou tout ce qu’on voudra, existent, et sont disposés à botter les fesses de ceux qui seraient tentés de nier trop longtemps leur existence. »
- Vous avez compilé tout cela ?

- Oui oui (dit-elle) je me tiens un peu au courant. Et puis, j’ai du temps. Car la mercerie, en cette période de crise…Eh bien, partons donc de cela, car la position des amis de l’épicier est un peu caricaturale, et extrême.

(J’en demande pardon à Benjamin épicier-ter, mais ce sont là les propres paroles d’Augustine, mercière-tère de Saint Isidore en Val).

- En fait (reprit-elle) ils ne reprennent de l’individu hérité des Lumières que l’identification administrative, et l’usage policier qui peut en être fait. C’est quand même un peu restrictif. Non que cet aspect n’existe pas… J’en parlerai au garde champêtre, Guy Puckipett. Mais enfin ce n’est pas l’essentiel. C’est évacuer à bon compte la principale conquête des Lumières: l’individu comme être moral, qu’il soit une réalité ou une visée (ce qui -elle soupira - ne serait déjà pas si mal, tu ne trouves pas ?).

- Mais (keujfé) qu’en est-il, justement ?

- Il est évident que l’individu sujet de droit des Lumières n’est pas vraiment universel. Propriétaire mâle et blanc qui paie des impôts… C’est plutôt restreint. C’est pourquoi les marxistes (entre autres) ont beau jeu d’en faire la critique: c’est restreint, donc; et c’est abstrait. Dans leur perspective, seuls le socialisme et surtout le communisme créeront l’être moral plein et entier. En attendant, l’être humain est condamné à l’aliénation - qu’il peut en partie dépasser par la lutte, et encore sous l’emprise du Parti ou du groupe.

- Cette vision est un peu dépassée, je trouve.

- Oui. Je trouve aussi. Sous l’effet des (geste des guillemets) « mouvements sociaux », comme on dit, mouvement ouvrier, féminisme, anticolonialisme…, les Droits de l’Homme se sont approfondis, et élargis, et renforcés… Et pas seulement sur le papier, même si…

(Elle soupira)

- C’est vrai reprit-elle) qu’il reste du chemin à faire. Mais justement… Tiens, tu permettras que j’insiste sur le féminisme. Le respect de la femme comme sujet individuel à part entière, sans restriction, pleinement libre de disposer de sa propre personne… On en est loin, mais justement, il ne faut pas céder sur le principe. On ne soupçonne pas les dangers de la répudiation de l’individualisme prétendu « bourgeois ». J’ose à peine y penser.

- C’est (dis-je) comme pour toutes les conquêtes dites « bourgeoises », qu’elles soient anciennes ou tardives.

- Oui, mais les acquis du féminisme semblent plus fragiles que les autres. Je souhaite me tromper. Bon, on n’a pas épuisé la question, il y a aussi le progrès, le désir, la personne…

- Et les bienfaits de la pensée libérale ancienne, et son dépassement progressiste…

- Et patati et patata et tout le fourbi. Il y aurait encore beaucoup à dire, mais voici venir un car de touristes japonais, qui vont dévaliser mes dés à coudre et petits ciseaux à l’effigie de Jeanne d’Arc, et autres babioles. Il est préférable que tu t’en ailles, car, sans vouloir te vexer, tu prends beaucoup de place dans cette boutique.

J’achetai, en partant, un ruban tricolore et un ruban bleu étoilé pour orner les cornes de Meuh Meuh Bouton d’Or, ma voisine d’herbage, à l’occasion du 14 juillet. Les petits cadeaux facilitent les relations de bon voisinage.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.