Texte d’octobre 2008, réédité en juin 2013.
1. On raconte qu’un amiral consultait toujours ses manchettes avant d’ordonner une manœuvre. Après sa mort on les examina; l’une portait: « gauche = bâbord » et l’autre: « droite=tribord ». Il semble que dans la France du XXIème siècle nous ayons comme cet amiral un sérieux problème de latéralitude, et que nous soyons portés soit à négliger la distinction gauche/droite, soit à nous cramponner à une conception obsolète. Il est temps de réexaminer et l’origine et la validité de cette distinction.
2. Ce sont les révolutionnaires français - et leurs opposants - qui ont créé la notion en 1789, les députés à la Constituante favorables au mouvement révolutionnaire siégeant à droite dans l’Assemblée (donc à gauche pour le bureau) et les partisans du maintien des prérogatives royales siégeant à gauche (donc à droite pour le bureau). On avait alors une opposition nette et compréhensible entre la gauche de mouvement et la droite de conservation, avec un centre hésitant, une extrême-droite réactionnaire et une extrême-gauche radicale (c’est encore grosso modo le partage aux USA, combiné avec l’axe pouvoir fédéral-pouvoir central).
3. Au cours du XIXème siècle on observe un glissement, au fur à mesure de l’évolution du paysage politique: il y a toujours la droite du parti de l’Ordre établi (pas juste…) contre la gauche du parti du Mouvement qui cherche à établir des structures nouvelles, mais Ordre et Mouvement sont incarnés par des courants différents: à l’opposition conservateurs vs libéraux tend à se substituer l’opposition conservateurs + libéraux (ou libéraux devenant conservateurs) vs républicains-démocrates se tournant vers le socialisme. Il devient manifeste, avec l’avènement du Suffrage Universel (masculin) que l’opposition fondamentale est entre les deux classes non moins fondamentales de la société: le Capital et le Travail. Sont alors de droite (plus ou moins) ceux qui défendent les intérêts des capitalistes et des possédants en général, sont de gauche ceux qui défendent les intérêts des travailleurs (des « producteurs ») et autres classes fédérées par l’idéal démocrate et républicain.
4. Vient alors compliquer l’analyse l’irruption du marxisme politique, qui infléchit la définition précédente sur deux points: l’organisation sociale, l’attitude envers l’Etat. Le cours inéluctable de l’Histoire conduisant à la collectivisation des moyens de production, au Plan central et à la dictature du Prolétariat, sont de gauche les gens et les politiques qui y mènent, de droite ceux qui s’y opposent, en particulier les partisans de l’économie de marché, vendus aux bourgeois. La gauche par excellence est communiste, la gauche non communiste est une gauche de raccroc, suspecte même à ses propres yeux: elle subit la pression idéologique qu’exerce sur elle la gauche communiste, et l’admet souvent, battant sa coulpe et promettant de s’amender (avec de curieux phénomènes de compensation: un anti-cléricalisme plus virulent par exemple, comme pour se rattraper en faisant sonner sa différence).
5. A. L’effondrement du communisme - et sans doute aussi la montée du souci écologique - a entraîné une assez complète réorganisation, chez les gens de gauche, de la manière de se penser eux-mêmes. Avec la reconnaissance, tardive, mais, on peut l’espérer, résolue, de l’économie de marché sociale et écologique, c’est un véritable changement de logiciel qui s’opère. B. Il est clair à présent que, le choix se restreignant, l’alternative droite/gauche se concentre sur les voies et moyens de la régulation de l’économie de marché. C. Pour les partisans de la régulation à droite, le but est de maintenir l’investissement prometteur de profits, le maintien de la consommation n’étant qu’un moyen au service de ce but; pour ceux de la régulation à gauche, de l’économie de marché sociale et écologique, le but est l’amélioration du bien-être et des consommations tant collectives qu’individuelles des masses, l’investissement et les profits n’étant qu’un moyen au service de cet objectif. (Comme disait ma grand-mère: « c’est la même chose sauf que c’est le contraire. »). D. Les différents dosages que l’on peut proposer à l’intérieur de la gauche sont question d’opportunité, non d’idéologie, et ne relèvent pas du clivage gauche/droite, mais du clivage efficacité/inefficacité.
6. Mais voilà, lorsque l’on installe un logiciel nouveau, il arrive que l’on oublie de désinstaller correctement l’ancien, et que l’on laisse subsister des restes de ce dernier, qui viennent perturber le raisonnement. Il demeure chez beaucoup de gens (qui acceptent pourtant l’économie de marché et le réformisme) l’idée que, malgré tout, ceux qui continuent à lorgner du côté des solutions « marxistes » sont plus à gauche que les autres. Cela repose d’ailleurs sur un malentendu: ces « gens plus à gauche » sont souvent très étatistes voire un brin nationalistes, et voient dans l’Etat national « bourgeois » un rempart contre ce qui est pour eux une dérive droitière, ce qui aurait fait hurler de rire ou de colère, selon son humeur du jour, le vénérable prophète.
7. Comment résoudre ce problème de la désinstallation incomplète ? Je propose un double patch, un double correctif à télécharger chez Melchior . Le premier, c’est de se former un peu à la pensée de Marx: en s’informant sur ce qu’il a vraiment dit, on évite, sinon ses propres erreurs, du moins certaines de celles de ses « épigones ». . La deuxième, c’est d’en revenir à la nouveauté de la notion même de socialisme. Un livre comme celui de Vincent Peillon La révolution n’est pas terminée, peut y aider. Ce qui est « de gauche », c’est l’innovation et l’audace. Ce qui est à droite, c’est le repli timoré sur les vestiges des mondes disparus.
(C’était ma rubrique: prêchons dans le désert en pissant dans un violon).
Billet de blog 8 juin 2013
Bâbord et tribord, mille sabords !
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