Retour aux sources : le devenir du noyau

(Une contribution du vieil Hamadryas) "Vous filez le train ? - J'y go"

 

 

Il faut repartir du Manifeste communiste du milieu du siècle avant-dernier. L'histoire (écrite, a précisé plus tard Engels) est celle de la lutte des classes. À ces mots, le lecteur naïf pense tout de suite aux barricades, aux grèves avec occupations, aux campagnes électorales conduites par Tsipras ou les Menchons. Mais qu'expriment-elles, ces luttes de classes  qui sont le moteur de l'Histoire ? Pas autre chose, au fond, que le mouvement contradictoire qui affecte toute société.

Et quel est-il, ce moteur ? Une contradiction fondamentale met aux prises les « forces productives » : ce qui fait que se développe la production des biens et services nécessaires à la reproduction changée de la société humaine, et les « superstructures » : l'organisation des institutions politiques, juridiques, culturelles … qui enveloppent les forces productives, dans le cadre desquelles se développent ces  forces productives . Il y a donc deux entités interpénétrées mais chacune dotée de sa logique dialectique propre.

Oui, et alors ? Alors, tout change (première approche)

Alors, il se trouve que tout change perpétuellement : les forces productives se développent, les superstructures se modifient aussi, quoique moins vite., et donc les rapports entre les forces productives, qui vont leur train, se développent et génèrent le changement de la société, et les superstructures, plutôt garantes de la stabilité des rapports de production, ces rapports, comme toutes choses, changent.

Quand une société nouvelle s'est installée, la révolution qui a opéré cette installation a mis en place des « rapports de production » qui permettent, mieux que les anciens qui ont été renversés, le développement des « forces productives » : il y a d'abord adéquation entre les deux entités : les forces productives et les rapports de production, ou superstructures.

Et donc ? Non pas « et donc », mais « cependant ».

Cependant, avec le temps, va, tout s'en va, et la belle adéquation de départ se dégrade, la contradiction, longtemps latente, apparaît et se développe entre les forces productives (et la classe sociale qui incarne leur développement) et les rapports de production auxquels est attachée la classe dominante, qui profite de l'état des choses existant.

Ces contradictions se développent progressivement au fil du temps, et un moment vient où, pour ainsi dire, « foxapète » : c'est une nouvelle révolution, et le Grand Soir, suivi d'une entrée dans l'avenir radieux. Voilà pour le schéma ; ce n'est qu'un schéma, mais il permet de se repérer dans l'évolution des choses.

S'appuyant sur la dialectique hégelienne, Marx et Engels insistent : vient un moment où le caneton n'en peut plus de rester enfermé dans sa coquille, ou le petit pois dans sa cosse (ou toute autre illustration qui vous conviendra).

Autrement exprimé : Quand les rapports de production, superstructurels, ne peuvent plus assurer la domination de la classe dominante que la classe dominée à l'oeuvre dans les forces productives ne veut plus, de son côté, subir cette domination, alors les premiers volent en éclats, et les secondes tendent à réorganiser la société dans son ensemble. C'est inévitable et inéluctable, c'est le Sens de l'Histoire. Les débris de la vieille société vont dans les poubelles de l'Histoire (ou dans son composteur, car, comme le disait un célèbre chimiste avant que d'être raccourci : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »).

Y a kékchose qui cloche là-dedans/ J'y retourne immédiatement ! (Boris Vian)

Or, ce moment est arrivé à maturité... et la révolution ne se produit pas, ou bien échoue, ou bien dévie. Quelle explication trouver ou donner à ce phénomène ahurissant  et scandaleux , pas du tout conforme aux lois de l'Histoire ?

Après la WWI et ses suites immédiates, les gens furent bien forcés (et cela devrait nous faire réfléchir, nous qui nous inquiétons, nous aussi, de l' « après »...) d'envisager l'après-guerre. Ce devait être, avait-on dit, la Révolution mondiale. Il n'en fut rien, comme on le sait peut-être. Rebelote après la crise de 29, après la WWII, et depuis lors.

Constatation faite de l'échec, il restait à l'expliquer, de façon satisfaisante, c'est-à-dire en procédant à une réorganisation suffisante de la façon de voir les choses, mais en se bornant au nécessaire, le moins gourmand en énergie mentale. Et quelle est-elle, l'explication la moins gourmande en énergie mentale ?

Pour les uns, la voie de l'émancipation ne passe pas par le raccourci lénino-trotskiste, et il y a une erreur dans la conception de la perspective révolutionnaire courante. Selon l'endroit où l'on situe l'erreur, on retourne à l'anarchisme, ou bien à la « vieille maison » sociale démocrate, ou bien à des combats annexes, par exemple la perspective pacifiste, ou anti-colonialiste,ou l'appel obstiné à la « conscience universelle ».

Pour d'autres, si si, il faut s'obstiner, il s'agit juste d'un léger contretemps, les conditions sont mûres, et tôt ou tard... il suffit d'être patient. Dès qu'on aura résolu l'incontournable et incontestable « crise de direction du prolétariat mondial », ce qui est en cours et fait l'objet de soins assidus, et dès la pochaine crise du capitalisme, inévitable, nous y serons. Et c'est comme ça depuis plus de cent ans... Le dogme est là, intangible comme tous les dogmes, et veillé par un clergé dévoué.

Et si...

Et s'il convenait de comprendre autrement le devenir de la contradiction fondamentale entre le développement des forces productives et la stabilité des superstructures ? S'il était pertinent de discerner des contradictions au sein même du DFP d'une part, de la SSS d'autre part ?

Certes le DFP est impétueux, mais il est, comme on dit, inégal et combiné. Il peut avoir des aspects réactionnaires, ce que l'écologie politique a montré ; quant à la SSS, elle non plus n'est pas uniforme. Pour reprendre l'image de Brecht, il y a de forts remous dans le lit du fleuve, mais les rives qui l'enserrent sont, elles aussi, soumises aux lois du changement. Il faut tenir compte de l'une de ces deux réalités, et en même temps de l'autre.

Il est ainsi à noter qu'au cours de ce processus, se développe aussi une double contradiction, à l'intérieur de chacun des deux termes de la contradiction principale : ce ne sont pas deux blocs monolithiques qui s'affrontent, mais deux systèmes, en évolution...).

Dès lors on peut s'interroger : en attendant l'éclatement problématique de la contradiction principale entre le développement des forces productives et la sclérose définitive des superstructures, ne convient-il pas plutôt de peser de peser sur le développement des forces productives (en freinant ce qui les entrave et en poussant ce qui les accélère) et de même sur les superstructures en élaguant les branches mortes et en arrosant les branches vigoureuses ?C'est du moins ce à quoi s'attachent les progressistes, en attendant que le jeu des contradictions ne conduise à d'autres choix stratégiques.

 

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