La Honte du Retour

Isolement, traumatisme et déception de la famille: rentrer chez soi n’est pas facile. Partir pour l'Europe Forteresse est un enfer, le retour un pilori. Voyage entre les migrants de retour au Sénégal à travers les yeux et les paroles de leurs mères.

Il fait signe de le suivre jusqu’à la petite boutique. Mohamed est grand, imposant et n'a pas de difficulté à lever le rideau de fer et à retirer les verrous rouillés. Une inscription décolorée sur le mur à côté signale le magasin. À l'intérieur, des bonbons et des biscuits sont empilés avec des briquets, des cartes téléphoniques, des savons et de nombreux autres produits en désordre et en petites quantités, laissant différents espaces libres. Il ne réussit pas à lever les yeux même quand je lui demande de me rappeler son nom et son âge. Mohamed vit dans les espaces vides de la petite boutique depuis son retour de Libye, fin 2017. Sans aucune nouvelle de sa mère, son père lui a donné une deuxième chance en lui trouvant une place près de chez eux pour ouvrir la boutique. Une formation en comptabilité et en gestion de micro-entreprises, une subvention pour l'achat des premiers matériaux obtenue grâce au projet Économie Migrants de COSPE en Casamance ont fait le reste.Ce regard vide, cet air égaré et le récit à voix basse de ce que Mohamed a subi en Libye ne peuvent pas être oubliés. Tout comme l'attitude du père, qui mêle sévérité et avilissement, devant laquelle l'âme détruite et traumatisée de Mohamed baisse encore plus, si tant est que ce soit possible, le regard.

« Tu sais, la semaine dernière, au cours de la réunion de village, j'ai pu prendre la parole et j'ai même été écouté. Beaucoup ont été d’accord avec moi et ont donné crédit à mes propos. C'était la première fois depuis mon retour. » Même Yanick, parti à un peu plus de dix-huit ans a réussi à atteindre la frontière libyenne au cours du long voyage qui l'a amené au Mali, puis au Burkina Faso et plus tard au Niger. Puis son pick-up a été intercepté par l’armée française qui l’a remis à l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui l’a ramené à son tour à Dakar, ensuite à Ziguinchor et enfin dans son village. Lui aussi s’est relancé grâce à la formation et à l’ouverture de sa petite boutique ; contrairement à Mohamed, il est ensoleillé, vivant et ouvert. « Ce n’était pas facile de regagner la confiance de mon père et de mon village. Mais maintenant, je suis heureux parce que j’ai prouvé que je pouvais y arriver. » Il me montre fièrement le matériel prêt à être exposé, le solde et le livre de comptabilité où les biens achetés et vendus sont enregistrés avec une belle calligraphie. « Ma sœur continue d'étudier. Elle aime ça et me donne maintenant un coup de main avec le livre de comptes. Mais c’est moi qui lui ai expliqué comment le remplir ! » En plus de sa sœur, Yanick me présente sa mère, assise à l'ombre de l'arbre central du village, avec d'autres femmes. « Même ma mère sait maintenant que je peux y arriver. » Un salut cordial, une phrase non traduite et un bref regard plein de douceur et d'assentiment. Elle est tranquille maintenant. Le fils sait qu'il peut y arriver, mais comme beaucoup d'autres mères de migrants, elle aussi a connu les difficultés, mais surtout la frustration de l’échec, la honte du retour. J'entends toujours prononcer ce mot avec un filet de voix ; il flotte et revient sans cesse dans les récits de ceux qui sont revenus avec des histoires de migration très différentes. La honte. La honte d'avoir menti à leurs mères, d'avoir pris et gaspillé le peu d'argent de la famille, mais surtout la honte de l'échec.

Selon le dernier profil de migration établi par l'OIM au Sénégal, les principaux pays d'origine de ceux qu’on nomme les migrants de retour sont le Niger (46,8%) et la Libye (37,9%). Il s’agit de données partielles ; l'OIM elle-même affirme que la migration de retour « constitue une variable peu connue, en raison du manque de données adéquates ». Ce qui est sûr, c’est que tous ne rentrent pas à travers les organisations internationales ; et le retour, volontaire ou involontaire, reste de toute façon un événement traumatisant pour la personne et la famille. « Le migrant n'est pas une entreprise économique. C'est avant tout une personne qui a ses aspirations mais aussi ses limites », déclare Yayi Bayam Diouf, présidente du Collectif des femmes contre l'immigration irrégulière, un réseau de plus de 300 mères et épouses de Sénégalais décédés ou disparus au cours d’une tentative de migration. Madame Diouf travaille depuis des années à sensibiliser les jeunes et leurs familles, mais aussi à proposer des alternatives économiques et une orientation professionnelle aux jeunes.

Il ne reste pas moins que le montant des envois de fonds provenant de la diaspora sénégalaise a augmenté considérablement et continuellement, bien qu'il soit de plus en plus difficile d'émigrer de manière régulière. Il est passé de 233 millions de dollars en 2000 à 2 220 millions en 2017. La part de ces transferts par rapport au PIB du Sénégal est passée de 6% en 2001 à 13% en 2017. Parmi les pays de provenance des envois de fonds, on trouve la France (647 millions de dollars en 2017) et l'Italie (425 millions de dollars), suivie de l'Espagne (302 millions de dollars). « Cependant, conclut l'OIM, la contribution des Sénégalais de l'étranger aux investissements économiques est relativement faible. » En fait, la plupart des envois de fonds effectués par les émigrés sont destinés aux familles. D'autre part, la famille, élargie ou non, parfois à toute la communauté du village, constitue l'environnement dans lequel commence le choix, l'incitation ou la contrainte à partir. Il existe un investissement et une investiture dans la migration qui peuvent peser lourdement sur le choix ou la contrainte du retour. « La semaine dernière, j'ai reçu l’appel d'un migrant tombé gravement malade en Espagne et qui voulait revenir passer les derniers mois de sa vie dans son pays natal, mais la famille ne voulait pas qu'il revienne », raconte Mme Diouf en secouant la tête. Je la rencontre à l'arrière de sa maison où elle a créé un petit centre de traitement de céréales. Une activité économique pour certaines femmes de Thiaroye-sur-Mer, à la périphérie de Dakar, où se trouve également le centre de consultation du Collectif. Je la trouve en train de compter les sacs de mil et de donner des conseils à un des migrants de retour, qui s’est lancé avec son épouse dans un petit commerce de fataya, les délicieux chaussons libanais, vendus comme street food aux quatre coins de la capitale. La présidente Diouf est convaincue de la nécessité d'intensifier le dialogue et la sensibilisation des familles, des mères par rapport à la migration, à la fois pour des départs plus conscients et pour des retours moins traumatisants.

À Ziguinchor, capitale de la Casamance, la région la plus méridionale du Sénégal, le dernier chiffre officiel relatif au taux d'émigration provient du recensement de l'Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD 2013), repris par le rapport de l'OIM sur le profil migratoire de 2018. Ce pourcentage est relativement faible (2,7%), surtout par rapport à Dakar (30,3%). Ce qui confirme que le phénomène de la migration est particulièrement important pour les jeunes des banlieues. Toutefois, le taux de chômage de 20,7% de la population régionale totale de Casamance et de 31,9% des femmes est l’un des facteurs qui poussent de nombreux jeunes à émigrer. En ce qui concerne la migration de retour au Sénégal, l'OIM a effectué 4 090 retours volontaires assistés entre mai 2017 et mai 2019, dont seulement 75 femmes et 2% de mineurs. Parmi les régions d'origine, la Casamance occupe une place prioritaire après Kolda.

« J'ai assisté à trop de cérémonies à la mosquée pour les fils qui ne sont pas revenus et l'Imam nous dit à chaque fois que les voies irrégulières sont dangereuses », affirme la mère de Mambouna Diatta, trente-cinq ans, qui, à la mort de son père, a dû subvenir aux besoins de sa famille nombreuse. Il a essayé d’émigrer d’abord dans les pays voisins, puis en Europe, mais une fois en Mauritanie, il a décidé de rentrer. « J'ai entendu beaucoup d'histoires et la télé raconte ce qui arrive aux migrants. Tout le monde sait ce qui se passe en mer et tu as peur. » Cela dit, les enfants n'informent pas toujours les parents de leur idée de partir. Abdou était un champion de lutte et n'avait pas dit à sa mère qu'après la compétition en France, il resterait en Europe. Seul son frère savait. Quand sa mère a su, cependant, elle comptait beaucoup sur lui parce qu’il était, à son avis, le fils qui avait les plus grandes chances de réussir. Certes, elle était un peu inquiète, son fils ne connaissait personne en Europe, et elle craignait pour lui tous les jours. Mais lorsqu'il a décidé de rentrer, elle était très découragée, car elle avait confiance en lui et, au bout du compte, même lui n’avait pas réussi à améliorer la situation de la famille. « Lorsque il est revenu, dans la rue, au village j'ai remarqué les regards des gens. Quand je m’approchais, ils arrêtaient de se parler. Ça me faisait mal de voir les gens compatir et d'entendre les discours qu’ils faisaient. »Alors, elle a tout fait pour redorer l’image de son fils et de sa famille. Abdou a maintenant un grand jardin potager bien lancé, il se consacre également à l'élevage et sa mère continue de l'aider à transformer certains produits et à les vendre. Maintenant, elle est fière de lui, mais son regard éloquent n’oublie pas. La mère d'Issa Sagne, trente-deux ans, de Thionck Essyl, le plus grand village du Sénégal, s'appelle Gnima Mané. Elle a un regard doux bien que fatigué et inquiet. « Ce n'est pas facile de vivre ici, d'élever des enfants, et je suis désolée que certains n'aient pas été éduqués. Mais il ne me viendrait jamais à l’esprit de pousser mon fils à émigrer. Quand je suis avec d’autres femmes, certaines parlent de leurs fils emprisonnés en Libye, des appels téléphoniques pour demander de l’argent pour les libérer, des cris :« Baisse les yeux, secoue la tête et continue. » La famille vit comme une honte le retour, qu’elle considère comme la fin de l’espérance, mais heureusement, certains encouragent leurs fils en disant que la vie ne s’arrête pas là et que l’on peut repartir. » À la fin de la rencontre, elle s'approche et me demande : « Mais les migrants, comment vivent-ils vraiment en Italie ? »Avant de continuer : « Mais pourquoi ne peuvent-ils pas aller et venir même pour des périodes courtes ? »

La communauté sénégalaise a connu en effet la migration en Italie dès la fin des années 1980 ; il s’agissait au départ d’un itinéraire plus saisonnier. Depuis 2012, le nombre d'immigrés sénégalais a augmenté, mais les permis de séjour de longue durée ont diminué, au profit d'un plus grand nombre de demandeurs d'asile et de réfugiés pour des raisons humanitaires, nombre supérieur à environ 10% par rapport à celui enregistré pour l'ensemble des citoyens non européens. Au 1er janvier 2018, les Sénégalais représentaient en Italie la douzième communauté des résidents réguliers parmi les citoyens des pays non membres de l'Union européenne, avec une nette polarisation de genre : 74% sont des hommes, d’une moyenne d'âge de 34 ans. La transformation de la composition de la population migrante avec l'augmentation, au cours des dernières années, du nombre de demandeurs d'asile, y compris parmi les Sénégalais, est le résultat de politiques restrictives en matière de visas et donc d'admissions régulières. Selon l'annuaire statistique 2018 de la Farnesina, le ministère des Affaires étrangères italien, une demande de visa sur 3 en provenance du Sénégal est refusée ; et ce chiffre monte à 97% pour les visas d'étude. Ce n’est pas un hasard si l’autorisation pour des raisons d’étude en Italie est la prérogative de 0,2% des citoyens sénégalais. Les analyses des tendances migratoires globales montrent que les pays soumis à de fortes restrictions en matière de migration ne parviennent pas nécessairement à réduire l'immigration.

Il serait utile, par exemple, de rappeler comment la libéralisation du régime des visas de moins de trois mois (promue en 2010 par le ministre de l'époque, Franco Frattini), qui allait de pair avec la mise en œuvre du code des visas Schengen et des directives de l'UE en matière d'immigration, a rendu possible une meilleure circulation des flux migratoires, en plus d’un renforcement des échanges bilatéraux. D'autres études, telles que celles présentées lors du séminaire du Centre commun de recherches (CCR) en octobre 2017, ont montré par exemple qu'en Europe, les Marocains pouvaient voyager librement en Espagne jusqu'en 1991. Les jeunes Marocains travaillaient et visitaient souvent l’Espagne pendant les mois d’été, puis rentraient chez eux. Cette circulation a été interrompue avec l’introduction des visas de voyage. Cela a poussé les jeunes Marocains entrés à rester plus longtemps, ce qui a finalement accru leur installation permanente en Espagne. « Je ne pense pas que j'aimerais vivre en permanence en Italie. Je voudrais cependant augmenter mon expérience dans le domaine agricole et dans la gestion de ma petite ferme avec une formation et pourquoi pas une période de travail à l'étranger », déclare Ousmane, trente-quatre ans de Thionck Essyl, lui aussi migrant de retour du Niger depuis 2 ans.

« Aujourd'hui, les migrants, souvent issus de la classe moyenne et ayant des parents à l'étranger, dépensent des sommes folles pour se déplacer. Mais s’ils pouvaient voyager légalement, il leur suffirait de payer le visa et le vol. Le voyage deviendrait une possibilité, la migration une des nombreuses variables, pas la seule », écrit Igiaba Scego dans la revue Internazionale,en mars dernier. Le coût des déplacements des migrants est très élevé, du point de vue économique d’abord, et pas seulement pour la classe moyenne. Dans certains villages, c’est l’ensemble de la communauté qui collecte et tire au sort un jeune pour le faire partir, bien sûr illégalement.  Le coût de la "loterie Europe" est également insoutenable du point de vue humain et social. Le voyage est un enfer, le retour un pilori. « Mais si dans les deux prochaines années, je mets de l’argent de côté je peux au moins venir en vacances en Italie avec ma femme et voir le siège de Cospe, et l’endroit où tu travailles ? », me demande Ousmane à la fin de notre tournée d'entretiens avec les mères du pays. J'aimerais pouvoir répondre positivement ou, au moins, avec un peu d'espoir. Mais moi aussi, comme Mohamed, je baisse les yeux et j’ai honte de la misère morale et politique de ceux qui nous gouvernent et qui organisent des campagnes électorales sur la peau de ces personnes, plutôt que d'essayer de donner une réponse crédible et « juste » à Ousmane.

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