Revenir (Histoires de Roms 10)

"Vaulx-en-Velin: un camp de Roms ravagé par un incendie"

Le feu s'est déclaré en début d'après-midi dans un des campements roms de Vaulx-en-Velin de 2000m2. Quatre blessés légers sont à déplorer et 300 à 400 personnes seraient à reloger. Le maire en appelle au préfet.

  •  Vers 15h30, le sinistre était maîtrisé. © Christian Conxicoeur, France 3 Rhône Alpes

©   Christian Conxicoeur, France 3 Rhône Alpes.

(http://rhone-alpes.france3.fr/2013/08/15/incendie-dans-un-camp-de-roms-de-vaulx-en-velin-302659.html)

 

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Je suis rentrée d'un mois de retrouvailles avec Montréal le jour où le camp de Vaux-en-Velin (Lyon) a brûlé.

Je suis rentrée pleine de crainte parce que je savais que leur situation ici ne se serait pas améliorée, pleine d'espoir parce que Christian (québécois comme moi, grand voyageur, photographe follement doué)  et moi avons désormais le projet de transformer ce blog en livre illustré dans lequel ses photos viendraient dire ce que les mots ne peuvent qu'échouer  à dire. Pendant que je survolais l'océan, la belle V. et ses six enfants fuyaient les flammes.

D'ailleurs, tous nos amis, à Anaïs et moi, de l'ex-terrain de la rue Léon Blum ont vu leur cabane partir en fumée, sans exception. D. était en train de "faire les poubelles" quand tout ça est arrivé. Il n'a pas eu le temps de récupérer le violon que nous lui avions donné pour remplacer celui qu'un bulldozer avait détruit, et qui était devenu une sorte de symbole d'espoir un peu cucul mais sacrément important pour nous. Parti en fumée. Je vous le jure. On croirait un roman mais c'est la bête et conne vérité.

Le nouveau violon de D. a cramé tout comme le chien de la petite A., 12 ans, l'une des filles de V., qui a dormi ce soir-là à deux pas de son corps carbonisé. V. a raconté l'incendie à Anaïs, comment elle faisait la sieste avec son bébé d'un an, comment elle a juste eu le temps de l'attraper par les bras avant de courir, courir, courir, avec derrière ses cinq autres enfants et son mari, R.. Personne n'est mort, mais aujourd'hui ils vivent cachés sous un périph', crevant de faim et de soif, avec d'autres familles. Plusieurs d'entre elles ont de jeunes enfants et n'ont pourtant pas été relogées.

Sur un site d'info annonçant la nouvelle de l'incendie, dans les commentaires, un homme avait écrit: "Merci à celui qui a foutu le feu."

 

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Je suis allée rendre visite à Clara et Fabian dès que je l'ai pu. Ils allaient bien même si nous avons encore beaucoup à faire pour la santé de Clara (et que nous sommes toujours aussi inquiets: comment la sortir de là alors qu'elle vit une vie aussi incertaine, aussi instable?)

Ils étaient depuis plus de deux mois accueillis par une bande d'anars battants et généreux, avec d'autres familles roms et des tas de gens différents, dans un squat très bien organisé. Leur situation, à tous, était prise en mains par deux avocats bénévoles. On leur avait attribué une chambre privée avec l'eau, l'électricité, un lit. Ils l'avaient aménagée et avaient quelque chose comme le sentiment d'être enfin de nouveau chez eux, même s'il n'y avait pas la possibilité de voir les choses à long terme ou de faire des projets. C'était comme lorsque je les ai connus  en décembre 2012, et que Fabian leur avait construit une cabane incroyablement élaborée et décorée par les soins de Clara, où ils logeaient depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, et qui a été écrasée par un bulldozer avec toutes leurs affaires. Avant qu'ils ne se réfugient dans un squat qui a brûlé quelques semaines plus tard, puis un gymnase, puis un autre squat, puis celui où ils sont actuellement.

Les avocats qui luttaient pour prolonger le séjour des habitants du "Squat Chez Rita" n'ont pas réussi à le faire davantage. Tout le monde doit quitter les lieux lundi matin. Ils auraient été traités avec déférence par les gens du commissariat venus leur annoncer la nouvelle.

Parmi eux, Fabian m'apprend qu'il y a deux familles françaises dont les parents travaillent mais ne gagnent pas assez pour louer ne serait-ce qu'un studio où loger eux-mêmes et leurs enfants. Ces parents vont travailler tous les matins comme des "gens normaux" et le soir, ils rentrent retrouver leur famille dans un squat du 7e arrondissement de Lyon.

Chaque fois que j'y suis allée, l'ambiance était chaleureuse, les habitants souriants, le café chaud, l'eau fraîche, les rires francs.

Je suis partie ce jour-là avec un cadeau de la part de Fabian et Clara, que j'ai voulu refuser mais qu'on m'a forcée à prendre (je venais de refuser la mini machine à laver qu'une dame du quartier avait donnée à Fabian pour qu'il la revende). Un gigantesque rôti de porc congelé, calé dans le panier de mon vélo (il leur avait été offert par une commerçante du coin qui les aime bien), je suis rentrée avec une boule d'angoisse au ventre. Je ne sais pas exactement pourquoi. Pourtant nous étions si heureux de nous revoir, Clara et moi avec force larmes et câlineries qui faisaient rire Fabian, et ce dernier à coups de blagues et de taquineries. Peut-être parce que nos moments de joie sont comme des perles, des fleurs magnifiques qui poussent dans un tas de fumier, et que nous le savons tous trois?

 

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Quelques jours après mon retour, je suis allée voir une amie. Avant de me rendre chez elle, je devais m'arrêter à un tabac. J'en ai trouvé un sur une place lyonnaise prisée par les touristes. Pas le moindre bout de clôture ou de poteau pour attacher mon vélo. Devant le tabac, assis à même le sol, un homme rom d'une trentaine d'années, en larmes, tenait une pancarte sur laquelle il était écrit: "J'ai quatre enfants, je suis prêt à travailler. Aidez-moi. Merci." Nous nous sommes regardés. Je ne sais pas qui de nous deux a parlé en premier. Je sais seulement qu'il m'a proposé de surveiller mon vélo pendant que j'allais acheter des clopes, et que je ai dit qu'en sortant je viendrais le voir pour que nous discutions et pour lui donner toute la monnaie que je pouvais.

Je suis ressortie du tabac avec quelques euros. Je l'ai remercié pour le vélo. Je me suis assise à ses côtés sur le pavé. Je lui ai donné l'argent et nous avons discuté. J'ai essayé de savoir où sa famille et lui ont trouvé refuge. Ce n'est guère mieux que pour V. et ses enfants sous le périph'. Ceux du jeune homme étaient scolarisés mais avec toutes les ruptures qui ont déjà eu lieu dans leur courte vie, l'idée a fini par être abandonnée.

Je lui ai remis l'argent que j'avais gardé pour lui. Je lui ai dit que j'étais désolée de ne pas pouvoir faire mieux. Qu'ils ne sont pas aussi seuls qu'ils le croient. Qu'il y a plein de gens comme moi, des concitoyens volontaires et convaincus. Il m'a pris la main et s'est mis à l'embrasser, à l'inonder de larmes. Je lui ai dit:  "Non, il ne faut pas, je vous en prie... Ou alors vous me laissez faire pareil!" Et alors je lui ai saisi la main, moi aussi, et je l'ai embrassée, et nous nous sommes mis à rire.

Je suis remontée sur mon vélo et je lui ai envoyé un baiser volant. Nous riions tous deux, lui entre ses larmes et moi retenant les miennes.

J'entendais en boucle les paroles des gens lorsque j'étais entrée dans le tabac, quelques minutes plus tôt, des personnes qui discutaient et qui se disaient convaincues que j'étais une pauvre c... qui se ferait piquer son vélo et qui l'aurait bien cherché, et que c'était tant mieux.

 

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Anaïs et moi sommes maintenant accompagnées dans nos efforts par mon amie Nicki, qui s'investit avec le même mélange de passion et d'inquiétude que nous.

Il y a quelques jours, nous avons passé une soirée ensemble toutes les trois, histoire de faire le point, de se soutenir, de s'encourager, de se raconter, de rager, et même de rire (pour ne pas pleurer).

Nicki aide une famille qu'elle croisait tous les jours en allant travailler, avec qui elle a discuté, à qui elle a apporté du soutien, une femme, son mari et leurs deux enfants à qui elle tient désormais comme à la prunelle de ses yeux. Pour eux, tous les jours, elle prend du temps, leur apporte de quoi manger, des vêtements, de la compagnie, elle se heurte pour eux à l'administration française kafkaïenne, elle s'arrache les cheveux et passe des millions d'appels qui tournent en rond dans un système qui ne semble pas tourner rond. Elle nous raconte comment dans les services on se la renvoie comme une balle, lui disant toujours que c'est l'autre qui a la réponse à sa question. Parfois cela est fait de manière courtoise, avec une conscience de l'absurdité de la situation, parfois cela est fait avec ma méchanceté crasse des ignorants.

Sur mon balcon, elle nous raconte tout ça, et le fait que son amie B. et sa famille n'ont, eux non plus, pas été relogés depuis l'incendie de Vaulx-en Velin, et ce malgré qu'un de leurs enfants ait moins de trois ans. Une des personnes (polie, bienveillante, apparemment de bonne volonté) qu'elle a appelées lui a répondu qu'il se pourrait qu'ils aient tout simplement été oubliés sur les listes. Depuis c'est le festival des démarches administratives qui ne mènent nulle part et qui donnent à Nicki envie de hurler.

En attendant, B., son mari et leurs deux petits dorment "à la belle étoile"...

 

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Entre les rires et la colère, Anaïs, Nicki et moi savons qu'il faut tenir bon, même si le "problème rom" est d'une complexité et d'une énormité qui nous dépasse davantage à mesure que nous avons l'impression de mieux le connaître.

C'est qu'en fait, ce n'est pas le "problème rom" qui nous intéresse. Ce sont les gens que nous croisons et l'horreur de leur condition, dans une société riche qui (oui, traitez-nous d'idéalistes, nous nous en moquons magistralement) a tous les moyens, TOUS LES MOYENS, de soutenir et d'élever à des conditions humaines, et dignes, tous ses démunis.

Nous sommes trois rêveuses enragées, trois filles déterminées jusqu'à l'entêtement, et le regard de celui qui se moquerait de nous ne nous fait plus ni chaud ni froid.

Nous sommes trois drôles de dames devant un océan, les pieds bien solidement plantés dans le sable, criant "en gaaaaaarde!" en brandissant nos petites cuillères.

Les vagues n'ont qu'à bien se tenir.

 

 

* ce billet est également disponible ici: melikahabdelmoumen.blogspot.fr 

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