Lassitude (Histoires de Roms 45)

Tu rentres du Québec et tu sais que Cendrillon et les enfants, que tu fréquentes depuis bientôt quatre ans, sont revenus à la situation dans laquelle tu les as rencontrés : la rue, un abri de fortune, sans électricité, sans eau, en pleine déchéance, entre déscolarisation et mendicité, d’humiliation en humiliation, de rejet en rejet, encore et encore, pour toujours. Tu n’as donc servi à rien.

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La Baie, Saguenay (Québec)

Tu rentres d’un mois de vacances au Québec et tu te rends compte qu’en France, tu n’as plus envie de rien. Rien sauf trouver à passer des moments, ici et là, autant de moments que possible, avec ceux que tu aimes. Rien sauf trouver des moments, ici et là, autant de moments que possible, à lire.

Rien sauf trouver du courage, autant de courage que possible, pour appeler Cendrillon, dont tu as appris qu’elle est de nouveau à la rue après quelques mois d’une situation « plus facile » – inutile d’entrer dans des détails compliqués sauf pour dire que ce « plus facile » présentait des avantages quotidiens et des inconvénients ontologiques, qu’il comprenait eau et électricité et lits où dormir mais aussi questions éternelles et insolubles sur la manière qu’a notre société de gérer l’intégration de ceux qu’elle n’acceptera jamais vraiment de considérer comme siens (sans jamais avoir le courage de le dire ouvertement). Je ne remets en cause ni les personnes qui, pendant cette période « plus facile », ont travaillé au quotidien auprès de Cendrillon et de sa famille, ni Cendrillon elle-même, qui n’a pas su s’intégrer à la vision de l’intégration qu’ils tentaient de l’amener à accepter. Je critique cette confusion irresponsable et confortable entre intégration et assimilation, effacement, aplanissement, aplatissement, enfouissage sous le tapis, qui est devenue la nôtre.

Tu rentres du Québec et tu sais que Cendrillon et les enfants, que tu fréquentes depuis bientôt quatre ans, sont revenus à la situation dans laquelle tu les as rencontrés : la rue, un abri de fortune, sans électricité, sans eau, en pleine déchéance, entre déscolarisation et mendicité, d’humiliation en humiliation, de rejet en rejet, encore et encore, pour toujours sans doute.

Tu n’as donc servi à rien. Rien n’a servi à rien. C’est insoluble. Il n’y aura jamais de place pour eux. Chaque fois que le système, la société, le groupe dominant – tu ne sais même plus comment appeler cela qui t’épuise – a, fine bouche, ouvert une petite brèche dans laquelle on leur a dédaigneusement proposé de s’engouffrer, ç’a été pour les recracher, eux, Cendrillon et ses enfants et les autres comme elle, indigestes. Inassimilables.

Tu rentres tu Québec et tu vois du coin de l’œil et tu entends du bout de l’oreille les obsessions nationales sur la paix=la sacro-sainte identité, menacées par les religions le terrorisme les « déchets » de la société les réfugiés les migrants tout ce qui ne veut plus être enfoui comme poussière sous le tapis et qui plutôt explose, dans plus d’un sens du terme. Tu vois ce travail littéraire que tu as fait sur les gens comme Cendrillon, celui qu’une amie a fait sur les réfugiés, incapables de trouver leur place, de trouver preneur chez ceux qui font des livres ici, depuis des mois, et tu as du mal à résister à la tentation de te dire, amère, que même sous forme d’êtres de papiers, les sans-papiers et les sans-terre, personne n'en veut. Tu rentres du Québec où la radio d’Etat** et les gens qui font des livres t’ont proposé, eux, une place pour parler de ce « problème » qui pourtant n’est pas directement le leur.

Tu rentres du Québec et tu sais que c’est un leurre, que nul pays n’est parfait et qu’il y a partout des gens qui se battent pour exclure les autres, mais rien n’y fait. Tu es lasse. Tu n’as plus envie de lutter pour changer ce qui ne le voudra jamais.

Tu rentres du Québec abattue et tu te dis que ce qu’il te reste à faire, c’est soigner ce qui peut l’être : ta tendresse pour Cendrillon, les enfants et les autres, tendresse qui ne sert à rien sinon à simplement advenir et se maintenir, dans la conscience qu’elle est inutile, impuissante devant l’immense gueule de la bête qui ne sait plus dire que : « soit je vous assimile soit je vous vomis, à vous de choisir »... comme si « choisir » pouvait encore vouloir dire quelque chose pour les gens comme Cendrillon.

Tu rentres du Québec et tu te trouves bien stupide d’avoir cru pendant tant d’années, comme un certain personnage de la Comédie humaine, que ton « à nous deux, la France ! » n’était pas ridicule et vain.

Tu rentres du Québec et tu es forcée de l’admettre : tu t’es pris un mur en pleine tronche. 

Alors tu te recroquevilles sur les livres de ceux qui sont passés par là aussi, qui ont eu envie de baisser les bras et qui se sont sentis minuscules et en colère, et qui l’ont écrit et qui – le savent-ils ? – ont donc fini par y pouvoir quelque chose, puisque toi et d’autres les avez lus, les lisez, les lirez, communion des fatigues, des espoirs (vains ?) et des colères.

Et tu écoutes en boucle cette chanson de Radiohead qui est devenue pour toi une sorte d’incantation. Celle qui dit : Dreamers / They never learn/They never learn/Beyond the point of no return/Of no return/And its too late/The damage is done/The damage/Is done…

 

(*pour Bé MC, qui est une de ceux-là)

 

  **http://ici.radio-canada.ca/emissions/medium_large/2014-2015/chronique.asp?idChronique=412681

 

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