Faire barrage (Histoires de Roms 40)

Demain, je ne pourrai pas aller voter. Je ne suis pas française. Du moins pas encore. Je ne pourrai pas aller faire barrage, dans les urnes, à ceux qui font la promotion de l'exclusion. Mais je continuerai à faire barrage à l'exclusion, à la contester de toutes mes forces, tous les jours de ma vie, par mes mots et mes gestes.

Il faut éduquer les enfants sans la compétitivité qui les angoisse mais sur la solidarité qui les renforce...Pierre Rabhi, La part du colibri

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La photo existe, mais je ne peux pas la diffuser, la rendre publique. 

La photo existe, mais par respect pour ses protagonistes, pour leur intimité, j'aurai plutôt recours aux mots.

La photo existe, elle est magnifique, elle a été prise ce matin, 12 décembre 2015, la vieille du second tour des élections régionales dans notre pays, la veille du jour où cela fera un mois qu'il y a eu le terrible 13 novembre 2015.

La photo existe et elle atteste que même si le 13 novembre 2015 a tout ébranlé, même si un moment j'ai eu peur que tout ce que dont je rendais compte dans ces billets n'aie plus d'importance, je me suis ressaisie et j'ai compris que, justement, par respect pour tous ceux qui ont souffert du 13 novembre, il fallait à tout prix continuer.

 Ce billet qui parle d'une photo  est mon bulletin de vote, à moi qui, n'étant pas française, ne suis pas appelée aux urnes demain.

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Nous sommes sur une grande place, entre une mairie et un théâtre. C'est samedi matin. Il fait frais et beau. Sur l'image, vous voyez cela, vous sentez presque la qualité craquante de l'air frais, vous devinez l'odeur du début d'hiver.

Vous regardez le petit garçon et les trois petites filles. Il a six ans, elles ont huit, six et quatre ans. La photo est prise par leur grande sœur de treize ans. 

Je me demande si, vous qui ne savez pas ce que je sais, vous repérez tout de suite la différence des classes sociales entre le petit garçon et les trois fillettes... Je me demande si dans leurs manteaux, pulls, bonnets, pantalons, collants, cela se voit. Je sais que leurs traits trahissent, à tous, ce qu'on pourrait appeler "métissage" ou "diversité" : le petit a en lui des origines québécoises, tunisiennes et françaises, les trois petites ont du sang roumain mêlé de sang tzigane. Peut-être que tout cela est visible. Je ne sais pas. 

Mais ce qui se voit surtout sur la photo où figurent, en plus d'eux quatre, deux trottinettes, une de "grand" et une à trois roues pour "débutants", c'est qu'ils viennent de jouer et de rouler et de courir tous les quatre au soleil, riant, échangeant, se partageant les deux bolides, et qu'à un moment, émue en les voyant si heureux ensemble, j'ai dit; "Hé, les cocos, faisons une photo de vous! Vous êtes trop beaux!", et qu'alors ils se sont sagement rangés devant la soeur de treize ans à qui j'avais passé mon téléphone -- sauf la plus jeune, quatre ans, surnommée la diablesse de Tasmanie, qui a préféré se tenir un peu à l'écart, rester sur la trottinette rouge Cars que lui avait offerte plus tôt le garçon sur la photo, parce qu'elle était devenue trop petite pour lui. 

Ils sont donc là, diablesse de Tasmanie avec un superbe foulard rose à fleur couvrant ses cheveux, fière et défiante sur sa trottinette rouge, un peu à l'écart, les trois autres, le petit garçon français d'origine québéco-tunisienne et de milieu aisé, et ses deux copines, d'un milieu tout autre, qui font partie des parias de notre temps, lui entre elles deux, elles qui lui tiennent fermement chacune une main, et tous trois qui sourient, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, parce que ça l'est.

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Nous sommes arrivés là, mon fils et moi, tôt ce samedi matin, pour rejoindre Cendrillon qui avait reçu un courrier en français qu'elle n'arrivait pas à déchiffrer, et que je devais l'aider à lire. Elle était avec les enfants, qui comme chaque fois, m'ont sauté au cou et couverte de câlins dès mon arrivée. Mon fils avait apporté sa nouvelle trottinette et l'ancienne, qu'il gardait précieusement depuis plusieurs semaines pour elles, qu'il avait hâte d'enfin pouvoir leur donner lui-même. Nous avions aussi une compote pour chaque enfant. 

Je me suis assise avec leur mère pour regarder avec elle le courrier et lui en expliquer le contenu, avec l'aide, au téléphone, d'une amie qui parle le roumain. Assises avec sa fille aînée et le plus petit, trois ans, nous avons discuté au soleil, regardant mon fils et les trois filles jouer ensemble sur la place, avec ces rires, ces cris, ces exclamations qui étaient exactement les mêmes que lorsque tous les enfants du monde jouent ensemble. Ils communiquaient sans aucune difficulté. Ils se partageaient à quatre les deux trottinettes, les plus grands donnant des leçons aux plus petits, les plus petits montrant fièrement leurs progrès aux plus grands...

Je ne sais pas ce qu'ils se sont raconté pendant que tout en parlant avec leur mère et l'amie au téléphone, je les regardais, émue, être bien ensemble sans se poser de questions. J'aurais aimé pouvoir enregistrer ce moment et le montrer à toute la France, au monde entier. Montrer ce qu'avec leur sagesse inentamée d'enfants, ils ont compris ce que trop de leurs concitoyens adultes comprennent si mal, ou ignorent, ou refusent... 

Demain, je ne pourrai pas aller voter. Je ne suis pas française. Du moins pas encore. Je ne pourrai pas aller faire barrage, dans les urnes, à ceux qui font la promotion de l'exclusion.

Mais je continuerai à faire barrage à l'exclusion, à la contester de toutes mes forces, à attester de la beauté de ce que je vois même dans les situations les plus rudes lorsqu'on la refuse, l'exclusion, tous les jours de ma vie, par mes mots et mes gestes. Je le fais depuis trois ans. Aux côtés de ma famille, de mes amis, et de nombre d'inconnus qui sont devenus des complices. Je me dis que c'est déjà ça. Qu'il faut continuer. 

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La photo existe, elle est belle et elle parle de solidarité, d'ouverture et d'amour. De choses qui existent et pour lesquelles, dans les urnes ou ailleurs, je suis déterminée à continuer de me battre.

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