Des gestes simples (Histoires de Roms 42)

"Quand je pense à ce pays que je voudrais que soit le Québec, je pense à des gens réunis dans et par une telle culture qui met au-dessus de tout le souci de l'autre. Combattre pour cela est fatigant, mais c'est une fatigue qui fait vivre, c'est une fatigue qui introduit de la durée dans le mouvement discontinu de la vie, de l'histoire." Yvon Rivard, Une idée simple, éditions du Boréal, 2010.

 

 

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 Quand je pense à ce pays que je voudrais que soit le Québec, je pense à des gens réunis dans et par une telle culture qui met au-dessus de tout le souci de l'autre. Combattre pour cela est fatigant, mais c'est une fatigue qui fait vivre, c'est une fatigue qui introduit de la durée dans le mouvement discontinu de la vie, de l'histoire.

Yvon Rivard, Une idée simple, éditions du Boréal, 2010.

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 Depuis plus de trois ans que l'engagement auprès de familles roms démunies fait partie de ma vie, il faut l'avouer, j'avais l'impression que l'expérience m'avait un peu "blindée". J'avais peur que tout ce que j'ai appris au contact de ces destins qui rendent son sens au mot tragique m'ait (trop?) endurcie. Que, forte de savoir désormais combien l'espoir est un moteur qui peut devenir dangereux lorsqu'il ne prévoit pas qu'il va se heurter à une suite interminable de murs, je voie la fragilité qui m'avait permis de m'engager auprès de ces gens devenir chose du passé. J'étais devenue plus efficace, parce que débarrassée de ma candeur. Plus solide, parce que plus lucide. L'habitude, cette puissance qui rend plus habile, a aussi, et je le sais, un pouvoir soporifique. Elle fait que quelque chose en vous se met à ronronner, parce qu'accoutumé au pire.

Je pense qu'une part de moi déplorait ce changement. Qu'une part de moi s'en inquiétait légèrement. Qu'une part de moi craignait que l'expérience ait endormi quelque chose comme ma délicatesse, celle qui fait que, trop souvent, dans la vie, j'ai l'impression d'être un coquelicot coincé au milieu d'un terrain de foot en plein championnat.

Je sais maintenant que je me trompais. 

J'ai appris il y a peu qu'étaient accueillis, pour la première fois depuis que nous la fréquentons, deux petits garçons roms à l'école de notre quartier. Qu'ils étaient comme les familles dont je suis désormais proche, celle de Cendrillon et celle de Fabian: sans abri, sans ressources, sans rien. J'ai appris que leur arrivée en maternelle (moyenne et grande section) causait, évidemment, toutes sortes de bouleversements. Un parent d'élève dont l'aîné est de l'âge de mon fils, qui avait appris mon engagement dans cette cause, m'a demandé si je ne pouvais pas donner un coup de main... à qui et comment, exactement, je ne le savais pas encore. Mais je savais une chose: il suffit de gestes simples pour faire de son école, son quartier, sa ville, son pays, ce que le grand intellectuel et romancier québécois Yvon Rivard, que je cite en exergue de ce billet, appelle de ses vœux. 

D'abord, le matin, dans la cour, chercher du regard le père ou la mère. Leurs conditions de vie les rendent, malheureusement, faciles à identifier (facilité d'identification dont on confond trop souvent la véritable cause, la pauvreté, avec une "culture" qui serait choisie par eux)... Puis, me diriger vers elle (car en l'occurrence, c'est la mère), timide et isolée au milieu de la cour d'école, fragile comme un origami de papier de soie. Me planter devant elle. Lui sourire. Lui dire bonjour, madame. Lui dire que je suis une maman de l'école. Que je connais des gens de l'association CLASSES, qui l'a aidée à inscrire ses enfants ici. Saluer maintenant ses deux garçons, qui traduisent pour elle ce que je tente de lui dire. Leur demander où ils vivent. Leur demander qui est leur maîtresse. Leur demander ce dont ils ont besoin. Leur dire que je vais chercher, et qu'on va se revoir bientôt, soit ici, soit "chez eux".

Des choses simples.

Puis, prendre contact avec la maîtresse dont ils m'ont parlé, et qui était justement celle de mon fils en grande section. En apprendre un peu plus sur la famille. Trouver qui est la deuxième maîtresse, celle du plus petit, et découvrir qu'elle aussi a été la maîtresse de mon fils. Recevoir un appel d'elle, justement. Recevoir un message de la part du père d'élève qui m'a le premier appris la situation, pour me mettre en contact avec une de ses amies, mère d'élève qui tente d'aider la famille et qui a besoin de soutien, qui se bat et se bat mais, forcément, ne peut pas tout accomplir toute seule. Se mettre tous en contact. Découvrir que ces gens ont mis en place un système pour que les enfants puissent prendre leur douche à l'école, pour faire une collecte de vêtements, pour qu'ils aient petit déjeuner et goûter tous les jours. Découvrir ce que mon pays d'adoption, la France, a de plus beau et de plus précieux. Le leur dire et les entendre dire de même. Se donner rendez-vous pour discuter de tout ça autour de quelques verres, pour mettre en place tout ce qu'il est possible de mettre en place pour ces enfants et leurs parents. Des choses simples.

Aller enfin rendre visite à la famille là où elle vit. Sur un parking de médiathèque, à quatre, dans une voiture. Dans des conditions dont on se rend compte qu'elles vous serrent le cœur et vous donnent envie de pleurer comme la première fois que vous avez mis les pieds dans un bidonville. Songer que, comme vous l'a appris la maîtresse du cadet des deux garçons, le personnel de la médiathèque a invité la famille, hors des heures d'école, à venir se mettre au chaud à l'intérieur, et à montrer aux enfants des livres, par exemple toute la journée du samedi, comme ça, parce qu'ils adorent les livres. Et que c'est simple.

Arriver donc à l'endroit où ils vivent. La sidération intacte, même après trois ans à voir de telles choses régulièrement. Chercher du regard la mère et les enfants. Voir son visage lorsqu'elle vous aperçoit et qu'elle vous reconnaît. La lumière dans ce visage. Ce sourire. Surprise ravie, soulagement ému, étonnement heureux? Qui sait? Mais plonger dans ce sourire, savoir que vous avez sans doute le même, et avoir immédiatement un geste d'affection, qu'elle vous rend. Se tenir la main pendant qu'elle vous présente son conjoint. Passer un moment à discuter avec eux. Offrir aux enfants le ballon de foot de votre fils, qu'il tenait à leur donner. Apprendre que la voiture dans laquelle ils dorment appartient à un parent d'élève de la classe du plus jeune des deux enfants, un homme qui leur donne aussi des vêtements et qui leur a proposé de venir se doucher chez lui. Parce qu'il n'est pas question qu'il en soit autrement. Parce que c'est simple.

Se donner rendez-vous le matin suivant à l'école. Y rencontrer ce monsieur d'origine algérienne qui leur a prêté sa voiture, se dire qu'il vous rappelle Joey Starr, même beauté rude, même dégaine, constater sa générosité sans cérémonie, vraie et simple. Rencontrer aussi l'autre mère d'élève qui tente de soutenir la famille parce que cela compte, et que même si c'est compliqué d'organiser ce type de soutien, il faut que des bonnes volontés s'unissent, comme c'est justement en train d'arriver au moment où vous lui serrez la main.

Sortir de l'école. Redire au papa qu'il peut vous téléphoner au moment de son rendez-vous avec la travailleuse sociale plus tard dans la journée, pour que vous lui disiez quelques mots. Dire au revoir au monsieur qui vous rappelle Joey Starr. Serrer contre vous la mère. Le père encore tout barbouillé de ne pas avoir dormi parce qu'il manquait de place dans la voiture et qu'il a voulu en laisser autant que possible à la mère et aux enfants.

Vous préparer à repartir de l'école avec une sorte de petit souffle au cœur. Les gestes sont simples. Ce sont les mêmes, depuis trois ans. Oui, il y a une habitude qui s'est installée. Oui, vous savez maintenant que cette famille n'est pas au bout de ses peines. Oui, vous savez maintenant que les embûches seront nombreuses. Oui, vous savez maintenant qu'il ne faut pas vous emballer.

Mais l'émotion, intacte. Le bouleversement de voir que même (surtout?) aujourd'hui, dans ce monde, la solidarité partagée peut rendre si heureux. Ce soulagement de se trouver mutuellement, vous l'avez senti chez tous, les maîtresses, la mère d'élève que vous avez rencontrée ce matin, les parents des deux petits dont le visage affiche une émotion que vous ne connaissez que trop car elle est vous semble-t-il le miroir de la vôtre...

Et vous reviendront, en route vers chez vous, les mots du monsieur qui vous rappelle par sa dégaine et son charisme Joey Starr, lorsque vous vous êtes présentée à lui tout à l'heure:

- Bonjour... Je suis... je suis une maman du coin, quoi. Je veux les aider. Je suis contente de voir que nous sommes plusieurs.

- Salut. Oui, j'espère bien que nous sommes plusieurs. C'est bien la moindre des choses. Mais là, il va falloir qu'on m'explique comment c'est possible que des gens, ils vivent comme ça, avec leurs gamins, ici, aujourd'hui. Vraiment, va falloir qu'on m'explique, parce que moi, ça me dépasse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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