Enfances (Histoires de Roms 12)

 

"I have no mercy or compassion in me for a society that will crush people, and then penalize them for not being able to stand up under the weight."

Malcolm X


Nous n'avions pas vu Sara et Anna depuis des mois. Depuis l'incendie de leur bidonville cet été pour Anaïs, depuis la destruction de leur cabane derrière le KFC en avril 2012 pour moi. J'apprends peu à peu que c'est comme ça: d'expulsion en expulsion, de fuite en fuite, d'abri de fortune en abri de fortune, sur la durée, il arrive souvent de perdre de vue une famille, et de la retrouver.

Sara et Anna doivent avoir 12 et 14 ans, maintenant. "Sara" et "Anna" ne sont pas leurs vrais prénoms (comme pour tous les "personnages roms" de ce blog, pour des raisons évidentes). Elles sont maintenant avec leur mère, la soeur de "Cendrillon", et leur père, dans un immense bidonville boueux près de l'autoroute. À l'orée de, pour ainsi dire. C'est Sacha, le fils de Cendrillon, qui nous a menées jusqu'à elles. 

Les retrouvailles sont à la fois heureuses et tristes. Pour des raisons évidentes.

Nous n'avons pas grand-chose à leur offrir aujourd'hui (nous ne savions pas que nous les retrouverions et avons donc donné tous nos vêtements et toutes nos victuailles aux familles qui dorment depuis bientôt deux mois sous une bretelle de périph'). Nous promettons de revenir le lendemain avec du shampooing, du savon, des vêtements et des collants pour les deux grandes, Sara et Anna, mais aussi des vêtements et chaussures pour les enfants de la belle voisine (enceinte de nouveau, elle est un peu nerveuse, sa dernière grossesse s'étant terminée par une fausse couche au 5e mois, en plein bidonville, avec les pompiers qui la cherchaient désespérément dans le dédale des allées entre les cabanes, sans la trouver). Sa fille de trois ans se promène pieds nus et sans pantalon dans la boue glaciale (il fait 6 ou 7 degrés, il pleut depuis deux jours).

Nous prenons tout de même le temps de nous asseoir toutes ensemble dans la cabane de la soeur de Cendrillon, la mère de Sara et Anna, avec la voisine, ses enfants, et une autre gamine, Dana, quatre ou cinq ans, orpheline de mère. 

Je demande à Anna, qui adorait l'école du temps où nous allions la voir au bidonville derrière le KFC, si elle a continué d'y aller. Son français est toujours aussi impeccable. Elle me dit que oui, qu'elle aime toujours ça.

J'apprendrai par Anaïs qu'en fait elle n'y va plus mais qu'elle ment désormais à ceux qui le lui demandent, parce qu'elle est fatiguée de se justifier, d'expliquer qu'avec les expulsions successives et les préjugés ordinaires qui ont maintenant toutes les cautions pour s'exprimer haut et fort, de manière "décomplexée", comme on dit, avec les insultes et les rejets, elle a fini par abandonner.

Le lendemain, nous y retournons en effet. Nous faisons même une petite séance de photos avec le téléphone d'Anaïs, nous rigolons, il faut beau. Mais ce bonheur (incongru sans doute mais bien authentique) sera interrompu par l'arrivée de policiers cherchant une personne qui aurait commis un délit.

Je n'oublierai jamais ce moment où je me suis retrouvée assise sur une sorte de vieille palette de bois avec cette grappe de fillettes de quatre ans, six ans, sept ans, et la grande Anna, blotties contre moi, en larmes, terrorisées à la vue des hommes en uniforme - qui n'ont été ni gentils ni méchants, ni polis ni impolis, passant devant moi avec ma grappe de fillettes accrochées à moi de partout, ne saluant personne mais n'embêtant personne non plus, peut-être mal à l'aise, qui sait.

Je me souviens de leurs larmes et de leurs gémissements, aux fillettes, de leurs petits cris, de l'impression de ne pas être dans le réel, d'être dans un film tellement je ne pensais jamais vivre ça de ma vie, et de mes mots: "Ne pleurez pas, ça va aller, ça va aller, ce sont des policiers français, ils ne font pas de mal aux enfants, vous n'avez rien fait et ils le savent. Regardez, ils passent, là, ils ne sont pas méchants, vous voyez bien. Calmez-vous. Je suis là."

Et malgré moi, la boule au ventre en me rendant compte que j'espérais de tout mon coeur ne pas être en train de leur mentir.

 

***

 Je connais moins bien Barbara et son petit garçon de quatorze mois, I., que j'accompagne un matin au service d'ophtalmologie d'urgence pour enfants. Le petit I. souffre d'un strabisme un peu inquiétant. Le médecin généraliste que Nicki les a emmenés voir leur a dit qu'il y avait un risque de cécité si on n'agissait pas rapidement. Nicki a pris en charge Barbara, son mari et leurs deux enfants depuis un moment maintenant. Mais ce matin-là elle est en déplacement professionnel et c'est moi qui prends le relais, pour soutenir Barbara et l'aider au cas où la communication avec le médecin ne serait pas suffisamment aisée. Je suis surtout là pour rassurer, quoi. Mais ce n'est pas nécessaire. Les infirmières et les médecins sont tous également charmants, ils complimentent tous Barbara sur la qualité de son français, la beauté de son fils. Elle est elle-même une femme magnifique, aux visage d'une grande douceur, au sourire lumineux.

 

Dans la salle d'attente, des parents comme elle et comme moi, avec des enfants qui pour certains semblent vivre des choses beaucoup plus inquiétantes que le petit I. Cette petite fille de six ou sept ans, par exemple, qui réside manifestement à l'hôpital, et qui est manifestement en chimiothérapie, que ses parents doivent soutenir voire porter tant elle est faible, qui vient pour un examen après une opération à la tête... Ce petit garçon de quelques semaines dont les yeux vrillent dans tous les sens, serré contre le coeur de sa mère inquiète. Et cette dame assise à côté de nous, dont le fils de peut-être deux ans porte déjà des lunettes aux verres aussi épais que des fonds de bouteilles... Cette dame, quand elle apprendra que le fils de Barbara a un strabisme qu'on peut tenter de corriger (car, heureusement, nous sommes venues avant qu'il ne soit trop tard -- ce qui me fera penser à tous ces gens qui n'ont pas accès à ce type de soins pour leurs enfants, qui n'ont pas de Nicki pour les prendre en charge, les soutenir, les assister dans leurs démarches), mais qu'il faudra pour cela acheter des lunettes qui ne sont pas remboursées lorsqu'on a l'Aide Médicale d'Etat, cette dame inconnue viendra vers nous en disant: "Excusez-moi, j'ai entendu quand vous parliez avec l'infirmière, je suis désolée de vous déranger. J'aimerais vous donner 5 euros pour les lunettes du petit. Voilà. Bonne chance."

Nous sortirons en fin de matinée de l'hôpital, Barbara et moi, avec le petit I. endormi dans sa poussette, et je verrai dans ses yeux cette angoisse que je connais tellement, parce que toutes les mères du monde, sans doute, la connaissent. Je poserai ma main sur la poussette pour l'arrêter et je prendrai la main de Barbara pour lui dire: "Je sais comment on se sent quand notre petit est malade et qu'on a peur de ne rien pouvoir faire pour le soulager. Nous avons bien fait de venir. Il y a des solutions médicales. L'argent, ça se trouve. S'il en faut pour les lunettes, on s'y mettra à plusieurs, mes amis et les amis de Nicki, et ceux d'Anaïs, et on trouvera. Ok?"

Elle m'a fait ce sourire où se mêlaient le soulagement et une sorte de honte qui m'a brisé le coeur. Je donnerais cher pour conjurer ce sentiment de honte de tous les Roms que j'ai croisés ou aidés, cette honte injustifiée qui m'enrage, parce qu'elle est imposée par un discours ambiant, un air du temps qui pue tellement qu'il est capable de faire croire aux gens que la misère est un choix. 

***

Cendrillon, que nous appelons ainsi à cause de la délicatesse de ses mains et de ses manières empreintes d'une grâce princière, Cendrillon dont la beauté brille même au milieu de la suie sous une bretelle de périph', a six enfants qu'Anaïs et moi adorons tous, et un mari aussi beau qu'elle mais qui est en train de baisser les bras et de sombrer dans la boisson. Heureusement, il a l'alcool tendre, quand il a bu il devient comme un petit enfant sans défense, il s'allonge par terre, à même le béton, et pose sa tête sur les genoux de sa Cendrillon, il regarde les enfants jouer avec Anaïs et moi, Cendrillon lui caresse les cheveux et lui chuchote des choses en roumain que nous ne comprenons pas. Mais nous savons que ce sont des mots d'amour, de réconfort et de reproche inextricablement entremêlés.

Nous n'avons évidemment pas de solution pour les loger, eux et les huit ou neuf autres familles qui vivent depuis un mois dans ces conditions que les mots sont inaptes à décrire. Mais nous pouvons leur apporter de l'eau pour qu'ils ne crèvent pas de soif, des couvertures, des vêtements, de l'amitié et aussi, et surtout, autant d'aide que possible dans leurs démarches pour "améliorer" leurs conditions de vie, et inscrire à l'école ceux des enfants qui peuvent y aller. Comme Anna, ils en rêvent tous, mais au fil des expulsions, incendies, rejets, c'est devenu très compliqué. Qu'à cela ne tienne, disons-nous, Anaïs et moi, à Cendrillon, on va prendre les problèmes un à la fois et au bout de la route, il y aura l'école pour ceux des petits qui sont en âge d'y aller, ok?

Etape 1, avant les démarches auprès de la mairie et autres tâches administratives: il faut trouver de quoi manger pour vous tous. 

Le lendemain, accompagnée de Cendrillon, de son grand fils de treize ans, de sa petite de quatre ans et d'une des soeurs de leur mère, nous allons les inscrire, tous ensemble, aux Restos du coeur.

J'y passe une des plus belles matinée de ma vie. Pourtant, je suis entourée de gens qui n'ont pas même de quoi se nourrir... Peut-être est-ce grâce aux câlins de la petite R., collée contre moi toute la matinée. Ou des cours de roumain improvisés de Sacha, ou des échanges tendres et bienveillants avec Cendrillon et sa soeur aînée, des blagues, des rires, des récits de vie, du jus et du cafés partagés, offerts avec tant de bienveillance par le personnel des Restos. 

Coluche serait satisfait. Ici, chaque personne, quelle que soit sa situation ou son origine, semble, le temps d'une matinée, retrouver une dignité qu'elle croyait perdue. Et moi, Mélikah, qui ne manque de rien et qui n'ai pas à me plaindre de quoi que ce soit, moi qui suis là non pas par besoin mais pour accompagner d'autres, j'ai cette même impression de retrouver (de trouver?) une dignité que j'avais soit perdue, soit jamais eue.

Lorsque nous sortons, nous avons entre les mains le précieux sésame: dès demain, Cendrillon, sa soeur et leurs enfants pourront aller chaque semaine faire remplir leur caddy de victuailles pour toute la famille.

***

C'est l'anniversaire de mon mari et nous fêtons cela entre amis. Nicki, Anaïs, leurs conjoints et leurs enfants sont là. 

Parmi ce petit groupe qui court partout, saute sur le lit, se chamaille, veut trop manger de gâteau, ne veut pas de légumes verts, distribue les câlins aux adultes, parmi ce petit groupe d'enfants de trois à six ans dont on peut dire qu'ils ont une vie normale, sinon privilégiée, il y en a au moins deux qui ont participé à des séances de lecture avec un groupe d'enfants Roms; il y en a un qui raconte dans son langage de petit garçon, à tous ceux qu'il croise, qu'il va voir les gens défavorisés pour les aider; il y a ceux qui ont voulu donner des vieilles baskets, des jouets et des doudous aux petits enfants roms que maman va voir sous le périph'; il y a celui qui est allé à plusieurs reprises rendre visite à Fabian et Clara pour leur porter des médicaments ou autre chose, et à qui Clara fait d'énormes bisous mouillés et qui n'aime pas ça mais qui se laisse toujours faire quand c'est Clara, celui qui a gardé précieusement les jouets et le pendentif en argent (un petit trésor familial) qu'elle lui a donné un jour pour lui porter chance. 

Il y a ces petits enfants de trois à six ans qui ont la chance de ne manquer de rien, et il y a leurs parents qui se demandent toujours si c'est vraiment une bonne idée qu'à leur âge ils sachent que la misère existe même pour les enfants comme eux... tout en étant convaincus qu'il vaut mieux savoir de quoi le monde et fait et y être sensible que de se boucher les yeux sur ce que vivent les autres. Leurs parents qui se disent qu'on n'est jamais trop jeune pour apprendre la solidarité. Que leurs enfants en sont la preuve. 


* ce billet est également disponible ici: melikahabdelmoumen.blogspot.fr

 

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