Désirs d'avenir (Histoires de Roms - 4)

 

Je suis dans la salle d'attente de la clinique de l'école d'odontologie de l'université Lyon 2, à me demander ce qui me prend de pleurer comme une fontaine, de hoqueter et de sangloter alors que j'attends d'en savoir plus sur les problèmes de mon amie C., que j'accompagne ici pour la seconde fois.

Oh, et puis ras-le-bol de l'appeler par une initiale. Je ne peux évidemment pas dire son véritable prénom, alors je lui en invente un. Appelons-la Clara. Et son mari, F., appelons-le Fabian. Voilà.

Il y a trois semaines, ils ont découvert à Clara un abcès qui menaçait de se répandre jusque dans sa gorge et de l'étouffer, de la tuer. Ils lui ont donné des antibiotiques et nous ont demandé de revenir pour poursuivre le traitement (dévitalisation d'une dent, extraction d'une autre, puis encore plein d'autres trucs, nous en avons pour des mois). Ils découvrent aujourd'hui que la disparition de l'abcès (mais pas de l'infection) a révélé d'autres problèmes. Il faudra revenir encore bien des fois. Ils ont été adorables et se sont démenés pour nous trouver en urgence deux autres rendez-vous, dans pas trop longtemps, même si tout était censé être bloqué jusqu'en juin. Ils ont traité Clara comme une personne très fragile et très spéciale (ce qu'elle est), même si Clara est une Rom.

Je suis donc dans cette salle d'attente, entourée de tant de gentillesse, et de véritable engagement par ces étudiants dans leur métier, ce qu'il signifie. Et c'est beau. Mais ce n'est pas pour ça que je pleure. Je pleure comme si j'avais peur de perdre une soeur. J'ai peur qu'entre ces problèmes dentaires graves et ses problèmes abdominaux sévères (éventration abdominale inopérable en raison apparemment de chirurgies excessives en Roumanie), Clara ne vive pas longtemps. Et j'essaie de comprendre quand tout a basculé. Quand Clara et Fabian me sont devenus irremplaçables à ce point et de cette manière-là. 

Depuis que les Roms sont entrés dans ma vie, beaucoup de choses ont changé. On sait bien, quand on décide d'entreprendre ce type d'engagement, que notre vie va basculer. Comment dire? Qu'il faudra lui insuffler une certaine discipline, tisser ensemble la vie que nous avions toujours connue et le temps que nous comptons désormais consacrer à aider concrètement, les mains dans le cambouis et tout le reste, des concitoyens démunis, victimes d'injustice et de discrimination. Des parias. On sait qu'il faudra à tout prix éviter, si on veut continuer de pouvoir se regarder dans la glace, de stopper brutalement, de les laisser tomber, de revenir à sa vie d'avant. Et on se doute bien, quand on commence, que si le rythme se prend si naturellement, si ça fait quand même du bien d'affronter sans peur ce sentiment dont on savait se débarrasser à bon compte en donnant une petite pièce de temps en temps, même s'il est bon d'enfin le vivre sans le fuir, on n'a vu que la pointe de l'iceberg. Qu'on n'a pas fini de s'indigner, de se révolter, de se démener, de s'inquiéter, de se désoler.

Il y a eu ça bien sûr avec Clara et Fabian, comme avec leurs voisins et les autres Roms que Philippe et moi, avec notre pote Anaïs et son mari, continuons d'aider, chacun dans la mesure de ses moyens et capacités.

Mais les larmes que je verse, maintenant, dans cette salle d'attente, ces sanglots que je dois aller cacher au toilettes, ce sentiment dévastateur que je devrai cacher à Clara quand elle sortira de consultation, procèdent d'autre chose. Et soudain je vois exactement le moment où tout a basculé.

C'était il y a une semaine. On avait appris qu'étaient comptés les jours de Clara et Fabian dans le squat qu'ils venaient tout juste d'intégrer après la destruction au bulldozer de leur précédent lieu de vie. Que la ville avait coupé la source d'électricité de l'entrepôt désaffecté où eux-mêmes et quelque 200 autres personnes vivent - certains depuis des mois. Electricité dont ils savaient bien qu'ils n'étaient pas censés se servir, mais le moyen de recharger les téléphones portables qui sont leur seul lien avec le monde extérieur, ou d'avoir un peu de lumière le soir sans cette petite tricherie? 

Bref, plus de courant, éviction imminente et un jour où je téléphone pour avoir des nouvelles et demander ce dont ils ont besoin, pas moyen de les joindre. Pendant vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures où je n'ai cessé de penser à tous ces moments passés dans l'une ou l'autre des cabanes que Fabian a construit de ses mains, à boire le café, à discuter, à rire, à chercher des solutions et même, une fois, à déguster des spécialités roumaines cuisinées toute la matinée par Clara avec les victuailles qu'on lui avait données pour la semaine au secours populaire.

Vingt-quatre heures où j'ai pensé à comment j'avais finalement, il y a peu, décidé que oui, une fois par semaine s'il le faut, pendant des mois s'il le faut, j'allais accompagner Clara dans tous les rendez-vous médicaux nécessaires pour la remettre sur pied. Comment, en réalité, contrairement à ce que je me serais imaginé, une fois la décision prise, c'est devenu la chose la plus simple, la plus naturelle, la plus facile à intégrer au tissu de ma vie.

Vingt-quatre heures où j'ai pris la mesure de combien je tiens à ces rêves que nous avons échafaudés ensemble une fois, chez eux, en rigolant et en buvant du Coca. Leur dossier de la Caisse d'Allocation Familiale, enfin traité après presque deux ans d'attente, qui permettra à Clara d'avoir une sorte de pension d'invalidité (une somme dérisoire pour vous et moi, une révolution pour Fabian et elle), un numéro de sécurité sociale, une carte vitale, tout ça en attendant janvier 2014, date bénie où Fabian aura le droit de travailler. Fabian qui parle un français tout à fait respectable et qui est un ouvrier du bâtiment pas seulement méticuleux et professionnel, mais même talentueux. Et alors nous nous imaginions tous ensemble, avec Anaïs, nos hommes en nos enfants, invités dans leur premier studio, qui serait retapé miraculeusement par Fabian et décoré avec amour par Clara. Je voyais déjà la première fois où je les présenterais à mes amis. Les photos de nous tous dans leur premier appartement français, que j'enverrais à mon père...

Je voyais des projets avec Clara et Fabian. 

Dans cette salle d'attente je vois maintenant que l'avenir dont ils n'osaient plus rêver et celui que je suis déterminée à les aider à faire advenir se sont, comme nous, rencontrés.

Et lorsque Clara sort de chez le dentiste, que nous allons à la pharmacie acheter ses antibiotiques, qu'elle me pointe  du doigt une vitrine de boutique féminine et qu'elle me promet qu'un jour, nous irons ensemble nous acheter des robes d'été, qu'ensuite nous marcherons en faisant voler nos longues jupes ensoleillées en nous tenant par le bras dans la rue, et qu'elle le fait, qu'elle me prend par le bras, et qu'elle m'embrasse sur la joue, et que nous rions comme des gamines, et qu'elle me raconte, des étoiles dans les yeux, la fête que nous ferons lorsqu'un jour Fabian et elle auront un véritable chez-eux, je nous y vois. 

*

Des nouvelles de P., le violoniste qui avait vu son instrument écrasé par les bulldozers? Il y a quelques jours, une dame charmante rencontrée via ce blog a pris sa voiture et roulé une heure dans les bouchons pour nous apporter un violon ayant appartenu à son mari. Il nous faut maintenant en charger les cordes et réparer l'archet. Nous avons plusieurs pistes. Par le plus fou des hasards j'ai croisé P. aujourd'hui lorsqu'avec Clara nous sortions de Lyon 2. Je lui ai raconté ça, et la générosité de tous ceux qui se sont et continuent de se mobiliser pour remplacer son instrument. Il était sans voix. Je vous tiendrai au courant, bien sûr, pour la suite.

*ce billet est également disponible sur mon blog personnel: melikahabdelmoumen.blogspot.fr

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